Une ombre au tableau
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Sasha
Mais que lui avait-il donc pris de faire une proposition pareille ? Après être passé à l’auberge récupérer quelques affaires de nuit et de quoi se changer le lendemain matin, Sasha n’avait eu que cette question à l’esprit. Sur le fond, l’idée était bonne. Affronter d’une manière logique un problème qui ne l’était pas. Cela démontrerait sans doute la supercherie d’une manière ou d’une autre – s’il y en avait une. Mais au fond de lui, Sasha avait l’impression qu’il pourrait être pris à son propre jeu. Ne disait-on pas que dans les pays où les légendes étaient si présentes, tout pouvait arriver ? Et son cerveau ne cessait de lui répéter que si tant de personnes au monde clamaient avoir eu des contacts répétés avec des êtres surnaturels, cela ne pouvait être totalement faux. Malgré tout, Sasha espérait qu’il trouverait une explication raisonnable à cela.
Il avait confiance en Angus. C’était un homme qu’il avait appris à apprécier, quelqu’un d’honnête et droit. Se pourrait-il que tout ceci ne soit qu’une grande arnaque et que l’arrivée miraculeuse d’Angus au moment où il avait le plus besoin d’aide n’ait été qu’un sombre complot pour obtenir quelque chose de lui ? Oui, tout était envisageable. Pourtant, Sasha ne pensait pas qu’il y ait la moindre étincelle de malice chez Angus. Il n’était pas logique qu’il puisse avoir organisé un coup monté aussi tordu. Et dans quel but ? Lui soutirer de l’argent ? C’était une option. Après tout, Angus avait mentionné à plusieurs reprises ne pas être fortuné, alors que Sasha n’avait pas jugé utile de cacher sa fortune. Mais même en utilisant ses neurones les plus retors, Sasha n’arrivait pas à trouver dans cette supposition la plus petite trace de véracité. Non, la solution devait être ailleurs.
Ce n’était pas pour cela qu’il se maudissait d’avoir pris cette décision, cependant. En réalité, le problème se présentait sur un plan plus personnel. Pendant son court voyage vers l’auberge, il avait réalisé qu’il n’y avait qu’un seul lit suffisamment confortable dans le manoir, et surtout qu’une seule chambre suffisamment isolée du froid pour dormir dans des conditions relativement normales. Il faisait encore frais à cette période de l’année, et il était hors de question qu’il attrape une pneumonie en allant dormir dans le salon, en bas. Et il devait bien admettre en son for intérieur que dormir seul dans une pièce du manoir le mettait mal à l’aise. Et si, par le plus grand des hasards, ce fantôme existait bel et bien, et qu’il venait s’attaquer à lui dans son sommeil ? Il préférait encore être aux côtés d’Angus si cela venait à se produire. Non pas qu’il oserait admettre quoi que ce soit en face de l’Écossais.
En prenant l’allée qui menait à la maison, il apprécia le fait d’avoir taillé les arbres et rendu le chemin un peu plus praticable la semaine passée. Lorsque son véhicule arriva sur la petite cour gravillonnée et qu’il se gara, Sasha eut un petit sourire. Le soleil déchirait les nuages, ses rayons transperçant le ciel et illuminant la façade de la maison d’une manière spectaculaire. Le crépuscule était sublime ce soir, baignant la scène d’une lumière jaune orangé. Avec cette aura, la maison semblait gaie. C’était idiot, pensa Sasha. Une maison ne pouvait pas laisser transparaître d’émotions, n’est-ce pas ? Non, certainement que non. Et pourtant… Si Sasha apportait quelque crédit à cette théorie du fantôme, peut-être était-ce l’esprit qui montrait son plaisir à voir son cas révisé, après sans doute des centaines d’années à attendre. Quelqu’un était enfin prêt à l’entendre et à faire quelque chose pour lui et ce Liam. Sasha se racla la gorge. Il n’était pas très à l’aise avec l’idée qu’un esprit pouvait faire vibrer de vie une maison de cette manière. Et c’était sans doute les effets de l’astre lumineux et ses rayons. En y regardant de plus près, Sasha s’aperçut que les pots de fleurs cassés posés au pied des fenêtres et de part et d’autre de l’entrée avaient été réparés. Désormais, des fleurs jaunes qu’il ne pouvait identifier y poussaient. Ce devait être Angus qui s’en était occupé. À bien y réfléchir, Sasha n’avait pas vu celui-ci réparer les pots ni planter quoi que ce soit. Mais il pouvait se tromper.
Il prit une grande inspiration et sortit de la voiture, n’oubliant pas son bagage à main dans le coffre. Il avait également rapporté le dîner pour deux que Rosemarie, la femme de l’aubergiste leur avait gentiment préparé quand il avait expliqué la situation. Évidemment, il n’avait pas dit qu’il y passait la nuit pour prouver ou non l’existence d’un fantôme, mais avait prétexté une nuit plus longue que les autres, passée à faire avancer le chantier.
En avançant vers la maison, un petit coup de vent s’était enroulé autour de lui avant de disparaître dans la lande. C’était souvent qu’il frissonnait ainsi, même dans la maison, et il se demandait sans arrêt s’il allait un jour réussir à l’isoler correctement. Mais ce n’était pas le problème du jour, se rappela-t-il. Il s’inquiétait encore de comment aborder ce petit souci avec Angus. Comment dire à un homme qui n’était pas son petit ami et avec qui on avait quand même échangé un bref baiser que ce n’était pas parce qu’ils allaient dormir dans le même lit qu’ils allaient faire des galipettes ? Sasha se mordilla le pouce, avant de se rétracter. Il n’allait tout de même pas reprendre cette très mauvaise habitude ! Un peu de stress ne suffirait pas à le faire replonger. Il avait mis des années après ce-dont-il-ne-parlait-jamais pour cesser de se ronger les ongles et se défaire de toutes les vilaines manies qu’il avait prises. Il resserra sa main autour de la poignée de son bagage et appela Angus.
— Par ici ! répondit-il de la cuisine.
Sasha suivit le son de sa voix et entra dans la grande salle lumineuse. Ici aussi, les travaux semblaient avoir bien avancé, mieux encore que ce que Sasha avait espéré. Ils pouvaient désormais se servir de la pièce tout à fait normalement.
— J’ai rapporté le dîner, annonça-t-il en montrant le sac de victuailles.
— Oh ? Tu as réussi à séduire Rosemarie ? rétorqua Angus avec un clin d’œil.
Sasha se sentit rougir.
— Séduire, ce n’est pas vraiment le mot. Non qu’elle m’intéresse de toute façon, marmonna-t-il dans sa barbe.
Il avait parlé tout bas, et pourtant Angus avait réussi à comprendre ce qu’il avait dit. Il éclata de rire.
— Non qu’elle m’intéresse non plus, ajouta-t-il, les yeux brillants.
Sasha rougit un peu plus. Il savait parfaitement que c’était lui qui intéressait Angus. Le baiser chaste dont il avait été l’initiateur lui avait au moins appris cela. Il préférait changer de sujet.
— Tu as trouvé une manière de protéger… une pièce ? demanda-t-il en omettant sciemment de mentionner la chambre.
— Oui, j’ai entouré le lit de sel. Au moins, il ne pourra rien nous faire une fois qu’on sera dedans.
Comment Angus faisait-il pour avoir l’air si détendu à ce sujet ? Il était probable qu’il ait davantage l’habitude de ce genre de chose que ce que Sasha avait pu en déduire d’après leurs discussions. Sasha, quant à lui, avait plus de problèmes à envisager la nuit dans son aspect le plus pratique. Il fallait absolument qu’il vainque ses réticences pour s’en ouvrir à lui.
— Angus, à propos de cela… commença-t-il.
— Oui ? demanda l’interpelé, voyant que Sasha ne continuait pas.
Sasha attrapa le bas de son sweatshirt, le triturant nerveusement. Lance-toi ! Il ne va pas te manger. Dormir avec Angus n’était pas un si grand problème après tout.
— Tu as déjà fait ça ? interrogea-t-il à la place de ce qu’il voulait vraiment demander. Je veux dire, parler avec un fantôme, tout ça.
En réalité, il voulait s’assurer qu’Angus ne lui sauterait pas dessus en pleine nuit. Mais amener le sujet sur le tapis de but en blanc lui semblait ridicule. Alors il renonça pour l’instant, décidant d’aborder le problème dès que possible au cours de la soirée.
Angus commença à lui parler des histoires qu’on lui avait contées quand il était petit et des différentes expériences surnaturelles qu’il avait pu vivre. Sasha se laissa bientôt emporter par le récit fascinant d’une enfance pleine de contes et légendes celtiques et ne vit pas les heures passer. Quand ils eurent fini de manger et que s’annonça le moment d’aller au lit, les frayeurs de Sasha commencèrent à remonter à la surface. Il laissa Angus se préparer et monta dans la chambre où il posa son sac sur le lit. Un feu crépitait doucement dans la petite cheminée de la pièce et il y faisait bon, presque meilleur qu’à l’auberge. Sasha regardait le lit comme s’il s’était agi d’un serpent dressé, prêt à le mordre. Quand Angus entra, il se précipita à sa place et prit son temps pour se brosser les dents et faire ses petites affaires. Lorsqu’il revint, Angus était allongé du côté droit du lit, dans la pièce illuminée uniquement par le feu dont les flammes orangées faisait danser des ombres sur les murs. En silence, et tendu comme s’il se rendait à l’échafaud, Sasha grimpa dans le lit ancien. Il se glissa sous les couvertures et frissonna au contact des draps froids.
Il aurait dû lui en parler. Il aurait dû lui dire, lui confier sa peur. Mais maintenant, c’était trop tard. Il n’avait pas trouvé l’occasion de lui expliquer pourquoi il ne voulait pas vraiment dormir à ses côtés. Enfin, pour être honnête, ce n’était pas tout à fait vrai. Sasha avait envie de dormir avec Angus, et plus si affinités. Mais il avait peur. Il s’admonesta en silence. Il ne pouvait pas continuer de vivre sa vie dans la peur. Il voulait profiter. Vivre, tout simplement, et pas seulement exister. Gustave Nadaud avait dit « rester c’est exister, mais voyager, c’est vivre ». Il avait pris la décision de voyager vers l’Écosse, de quitter le confort tranquille de sa maison en Belgique. Il n’allait pas s’arrêter en si bon chemin. Autant vivre l’expérience jusqu’au bout.
Il s’installa plus confortablement dans le lit, attentif au silence, ainsi qu’au doux bruit de la respiration d’Angus et au crépitement tranquille du feu dans l’âtre. Il était intimement conscient de la présence d’Angus à quelques centimètres de lui, ressentant la chaleur de son corps malgré la distance. Maintenant qu’il était allongé, et malgré le stress que la situation dans son ensemble lui apportait, le poids de la fatigue lui tombait dessus. Toujours sans qu’aucun mot n’ait été échangé, il se tourna sur le côté gauche, faisant face à la porte. Il ferma les yeux, ne luttant pas contre le sommeil. Dans une douce torpeur, il se rendit compte qu’Angus bougeait derrière lui. Très lentement, avec ce que Sasha percevait comme une grande précaution, Angus se glissa derrière lui. Sans se coller contre son dos, il passa néanmoins un bras autour de sa taille.
— Est-ce que je peux ? souffla-t-il dans le silence de la nuit, seulement rompu par les craquements du feu.
Sasha garda le silence quelques instants, puis, attrapa la main d’Angus pour la poser sur son propre cœur, imposant à leurs corps une proximité plus étroite, puis à son tour, murmura :
— Oui.
Il sentit Angus sourire derrière lui. Celui-ci déposa un petit baiser dans son cou.
— Bonne nuit.
— Toi aussi, répondit Sasha d’une voix à peine audible.
Réchauffé par la présence rassurante d’Angus dans son dos, il s’endormit étonnamment vite. Pendant la nuit, il ne lui sembla pas bouger, mais au petit matin, lorsqu’il reprit doucement conscience de l’endroit où il se trouvait, il s’étira légèrement, cambrant le dos pour s’arrêter en plein mouvement, surpris de sentir le corps d’Angus tout chaud contre lui. Celui-ci s’était rapproché – où bien était-ce Sasha ? – et son postérieur était maintenant en contact étroit avec l’érection matinale du bel Écossais. Sasha gémit doucement, l’esprit encore embrumé, puis se frotta légèrement contre lui. Il avait l’impression de flotter entre rêve et réalité, ce lieu où tout était possible et où rien n’avait d’importance.
Leurs sous-vêtements les séparaient, et pourtant, Sasha percevait toutes les sensations comme s’il était nu. Le membre gorgé de sève était calé entre les fesses de Sasha, si bien que la friction mimait presque une pénétration, malgré la présence de leurs boxers. Il remua encore et encore, et Angus vint doucement resserrer son bras autour de Sasha, lui murmurant des mots doux. Sasha était plus excité qu’il ne l’avait été au cours des dix dernières années. Il se sentait revivre au contact de cet homme dont la douceur et la prévenance ne cessaient de le surprendre. Il caressait tendrement son ventre, descendant petit à petit, mais sans hâte, sans brutalité, sans violence. Sasha tenta de repousser ses âpres souvenirs pour laisser la place à la beauté de leurs gestes, appréciant la chaleur de l’instant et le désir brut qui s’échappait de lui en volutes invisibles. Il voulait Angus. Il avait envie de lui presque au point d’en avoir mal. Dans son ventre, un vide était sur le point d’être comblé.
Lorsqu’Angus passa délicatement la main sous la ceinture de son boxer et enroula ses doigts autour de sa hampe rigide, il crut qu’il allait exploser de joie. C’était cela qu’il voulait. Cette proximité, cette intimité douce et délicate. Leurs souffles erratiques mêlés à leurs murmures dénués de sens rythmaient leurs mouvements et bientôt, ils jouirent dans un cri, Sasha d’abord, puis Angus. Sasha vécut cet orgasme comme une boule de lumière aveuglant ses sens. Alors qu’il redescendait lentement sur terre, il rouvrit les yeux.
Jonathan les regardait, debout devant la porte, souriant de manière bienveillante jusqu’aux oreilles.
Puis disparut.
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