Une ombre au tableau

Fred Colton · Chapitre 16 sur 26

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Une ombre au tableau

15 Sasha

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Sasha

 

En conduisant vers la bibliothèque municipale de Balloch, Sasha ne pouvait s’empêcher de froncer les sourcils. Il avait eu beau dire à Angus qu’il commençait à y croire, dès qu’il était seul, le doute l’assaillait, enlaçant ses lianes rampantes autour de son esprit sceptique, étouffant dans l’œuf l’embryon de croyance qui avait commencé à poindre.

Comment pouvait-on croire à ces billevesées, ces contes pour enfants ? Ce n’était pas lui. Non, lui, il ne croyait que ce qu’il voyait. Et ce qu’il avait vu ne pouvait être réel. Ce n’était pas tangible. Ce n’était pas quelque chose qu’il pouvait appréhender avec toute la logique dont il disposait. Il possédait une intelligence tout à fait normale, mais ne pouvait amener son cerveau à accepter ce qu’il avait aperçu comme un événement avéré.

Sasha commençait à croire pour de bon à sa théorie. Ce n’était pas si fou après tout. Et c’était biologique, ou physique, peu importe. Les hormones encore dans son corps après l’orgasme qu’il venait juste de vivre avaient très bien pu provoquer cette vision en une réaction chimique. C’était tiré par les cheveux, certes, mais peut-être pas impossible. Bien sûr, Sasha n’était pas un scientifique, mais l’explication était suffisamment plausible pour repousser encore un peu l’existence possible d’une autre dimension, où les esprits pourraient agir sur le monde des vivants.

Jusqu’à ce qu’on lui prouve le contraire par A plus B, Sasha camperait sur ses positions.

Il se gara tranquillement devant la bibliothèque. Il n’eut pas à chercher longtemps la bibliothécaire. Une jeune femme souriante, qui portait un badge indiquant le prénom d’Elizabeth, l’accueillit gracieusement.

— Bonjour, monsieur. Comment puis-je vous aider ?

Sasha lui sourit, une réponse naturelle à la gentillesse qu’exprimait son visage.

— Bonjour. J’ai hérité d’un manoir dans lequel j’ai trouvé un tableau représentant un certain Jonathan Brodie. Y aurait-il par hasard des archives de l’histoire locale que je pourrais consulter s’il vous plaît ? J’aimerais trouver plus d’informations sur ce personnage. Pensez-vous que cela soit possible ?

— Oh oui, certainement. Vous avez de la chance. Nous avons récemment modernisé la bibliothèque, et ce faisant, nous en avons profité pour scanner les journaux locaux ainsi que les microfiches qui commençaient à se détériorer. Vous savez à quelle époque remonte ce tableau ?

— Il y a une plaque sur laquelle son nom est écrit, ainsi que la date de 1617.

Elle fronça les sourcils, l’air contrarié.

— Oh. C’est bien trop ancien pour les journaux locaux. Peut-être devriez-vous parler avec Erin. C’est une institutrice à la retraite qui s’occupe de l’heure du conte. Elle est ici actuellement. Elle est passionnée d’histoire. Peut-être connaîtra-t-elle le personnage auquel vous faites référence.

— Merci, ce serait parfait. Où puis-je la trouver ?

Elizabeth eut un petit sourire et appuya sur un petit bouton près du clavier de son ordinateur. Une douce sonnerie résonna dans le silence feutré de la bibliothèque. Elle se pencha vers un micro jusque-là dissimulé à la vue de Sasha, puis appela la dame en question. Celle-ci arriva quelques instants plus tard.

C’était une dame dynamique qui devait approcher les soixante-dix ans. Ses cheveux blancs et courts étaient coupés à la garçonne, des mèches violettes venant égayer çà et là la blancheur de neige de sa chevelure. Ses yeux ridés rieurs brillaient telles deux émeraudes dans son visage avenant. Elle s’approcha du bureau avec un sourire bienveillant. Sasha se fit la réflexion qu’il aurait adoré avoir une institutrice comme elle à l’école.

— Oui, Elizabeth. Que puis-je pour toi ?

— C’est pour monsieur. Il fait des recherches sur un certain… pardonnez-moi. J’ai oublié son nom.

— Jonathan Brodie. C’est un personnage qui apparaît sur un tableau que j’ai trouvé dans le manoir dont j’ai hérité. La date du tableau indique 1617. Pourriez-vous m’en dire un peu plus sur cette période ? Peut-être même connaissez-vous le personnage lui-même ?

À dire vrai, Sasha n’en espérait pas autant, mais cela valait toujours la peine de demander.

— Voyons, laissez-moi réfléchir, répondit-elle en fronçant légèrement les sourcils. 1617… C’est le bon roi Jacques VI qui régnait à cette époque. Enfin, bon roi, c’est tout relatif. C’était un homme plus intéressé par la chasse et les jeunes hommes qui lui étaient proches que par la politique, surtout à la fin de sa vie, si vous voulez mon avis, commenta-t-elle avec un petit rire et un clin d’œil. Jonathan Brodie, vous dites ?

— C’est cela.

— Le nom m’est familier. Vous voulez bien me suivre, s’il vous plaît ?

Après un petit hochement de tête en direction d’Elizabeth pour la remercier de son aide, Sasha se fit un plaisir de lui emboîter le pas, la suivant vers le fond de la bibliothèque. Ils entrèrent dans une large pièce bien éclairée, dont les murs étaient recouverts d’étagères. De vieux ouvrages peuplaient les rayonnages comme autant de témoins silencieux d’une époque qui les dépassait. À l’heure où les nouvelles technologies avaient gangréné les jeunes cerveaux, certains avaient encore recours aux bonnes vieilles méthodes et aux outils archaïques au goût de papier et à l’odeur si spécifique de l’encre séchée sur vélin. Manifestement, Erin était de ceux-là.

— La bibliothèque a été modernisée et a scanné la plupart des documents précieux que nous avons là, évitant de les manipuler inutilement. Toutefois, une petite bande de rebelles subsiste encore, chuchota-t-elle avec un petit sourire de connivence.

Sasha ne put s’empêcher de lui sourire en retour, appréciant la compagnie de cette dame espiègle. Elle enfila une paire de gants blancs en coton et commença à regarder les titres sur un rayonnage.

— J’ai par ici un répertoire des habitants de la région accompagné d’une brève biographie. C’est un prêtre de l’époque qui a fait ce travail gigantesque et qui a formé les membres de sa paroisse à faire de même. C’est une sorte de grande Bible familiale, à l’échelle de la région. Parfois, les préposés ont laissé des commentaires sur la vie des personnes dont ils suivaient l’existence. Je crois me souvenir que votre Jonathan a fait l’objet d’une malédiction, si je ne m’abuse.

— Oui, je pense que nous parlons de la même personne, confirma Sasha. Ce tableau semble être au cœur de ladite malédiction.

— Oui ? Ah, cela ne m’étonne pas.

— Les superstitions sont légion ici, n’est-ce pas ?

Elle interrompit sa recherche de l’ouvrage pour le regarder attentivement.

— Oui, mon cher. Je crois deviner que vous seriez plutôt de la race des sceptiques. Faites confiance à votre instinct. Il vous dictera ce que vous devez croire.

— Pour l’instant, mon instinct me pousse à ne pas croire aux fantômes, avec tout le respect que je vous dois.

— Oh, vous ne me devez rien, mon cher ami, objecta Erin. Chacun ses croyances, rassurez-vous. Cependant, m’est avis que lorsque vous aurez découvert l’histoire de Jonathan, vous changerez peut-être d’opinion.

Sasha hocha la tête sans commenter. Elle se retourna vers l’étagère pour continuer sa recherche. Puis, avec un petit cri de victoire, elle brandit un lourd recueil dont la couverture de cuir craqua quand elle l’ouvrit, posé sur la table de travail qui trônait au milieu de la pièce. Elle prit un siège. Elle feuilleta l’ouvrage avec précaution pendant quelques instants avant de trouver ce qu’elle cherchait.

— Ah ! Voici.

Elle lut le passage en suivant du doigt, déchiffrant presque l’écriture fine et serrée.

— Jonathan Brodie, né de Mary Leery et William Brodie le 12 mai de l’an 1583, décédé le 3 juin 1617. A épousé Lina Matthews, fille de Scott et Ann Williams, sœur de Liam Matthews, le 3 février 1617. Cause de la mort : suicide.

Un frisson parcourut l’échine de Sasha lorsqu’il entendit le nom de Liam. La connexion était là. Il avait épousé la sœur de Liam. Mais cela n’expliquait pas pourquoi il fallait libérer Liam. Et de quoi fallait-il le libérer ? Et pourquoi Jonathan s’était-il suicidé ?

— Il est également indiqué que la femme de Jonathan a eu un enfant peu après le mariage, ce qui était peut-être la raison de la cérémonie. Elle est décédée de fièvres après la naissance de l’enfant. Celui-ci n’a pas survécu non plus. Hmm…

— Quoi donc ?

— Ce qui est intéressant, c’est la ligne en dessous. Il y est fait mention de la vie de Liam Matthews. Il semble avoir disparu. La date de sa mort est inconnue. Regardez, pointa-t-elle du doigt.

Sur le registre, il était inscrit : a disparu en 1617. Rumeur d’accusation de sodomie. Une malédiction serait tombée sur la famille Matthews dont il ne reste plus aucun descendant. Liens avec J.Brodie non avérés, mais suspicieux. Conflit McTarnish ?

— Ce registre pose plus de questions qu’il n’en résout, commenta Sasha sombrement.

Erin hocha la tête.

— J’ai entendu parler de cette malédiction. Si je ne me trompe, on dit que Liam avait été emmuré vivant dans le manoir où il vivait avec sa sœur et son mari. Si j’en crois ce qui est écrit ici et les rumeurs dont il est fait mention, Liam aurait pu avoir une relation avec Jonathan et avoir été emmuré pour je ne sais quelle raison.

— Auquel cas Jonathan pourrait s’être suicidé après avoir perdu sa femme, son enfant, et son meilleur ami qui était peut-être aussi son amant, poursuivit Sasha, pensivement. Mais qui sont les McTarnish ?

— Honnêtement, je ne sais pas. Peut-être des rivaux quelconques avec qui le dénommé Matthews aurait eu un conflit. Je ne peux pas plus vous aider.

Un court silence s’installa, avant qu’elle ne reprenne la parole.

— Dites-moi, le manoir dont il est fait mention dans la malédiction, serait-ce le vôtre ?

Sasha n’hésita pas une seconde pour répondre.

— Oui.

— Oh… Avez-vous eu… des indications de la réalité de cette malédiction ? continua-t-elle en le regardant sérieusement.

— Des indications ? rétorqua-t-il prudemment.

— Oui. Comme une visite, dirons-nous.

Cette fois-ci, la réponse tarda à venir, mais il finit par avouer :

— Oui. Angus et moi l’avons vu. Angus lui a même parlé.

— Angus ? intervint-elle d’un air interrogatif.

— Angus Scott, mon entrepreneur. Nous habitons la maison pendant que nous réalisons les travaux.

— Hmm.

Sasha sentit ses joues se réchauffer progressivement, pouvant presque visualiser la rougeur grimper jusqu’à ses cheveux. Il détestait rougir. De plus, ce n’était pas comme s’il devait se sentir coupable de quoi que ce soit. Quand bien même elle découvrirait ce qui se passait entre eux – alors que Sasha lui-même n’était pas réellement certain de savoir de quoi il était question –, ce ne serait pas un drame. Il ne la connaissait même pas.

— De quoi lui a parlé Angus, si ce n’est pas indiscret ?

— C’est plutôt l’inverse. C’est Jonathan qui a parlé à Angus. Il lui a demandé de…

Soudain, l’émotion lui monta à la gorge, serrant si fort que les mots eurent du mal à sortir. Tout faisait sens à présent. Il fallait qu’il en avertisse Angus.

— Libérer Liam.

Erin ouvrit la bouche en haussant les sourcils. Elle n’avait pas l’air surprise, mais elle semblait presque être rassurée, comme si c’était une information qu’elle avait attendu toute sa vie. Puis, elle se pencha vers Sasha, posant sa main sur son bras.

— Mon petit, il vous faut les aider. Vous ne pouvez ignorer la supplique d’un mort. Trouvez Liam et libérez-le.

L’espace d’un instant, les yeux d’Erin brillèrent d’un éclat presque trop intense, irréel, puis Sasha cligna des yeux, et l’éclat disparut aussi vite qu’il était arrivé. Sasha se convainquit qu’il l’avait imaginé. La pression sur son bras cependant ne pouvait être ignorée. Il hocha la tête sans rien dire, acquiescement silencieux à une demande qui semblait urgente. Lentement, Erin se rétracta et son visage redevint souriant.

— J’espère que vous avez tout ce qu’il vous faut. À présent, il me faut retourner à mon travail.

Elle se leva sans plus attendre, replaça l’ouvrage et sortit de la pièce. Sasha resta quelques instants figé. Que venait-il de se passer ? Il se sentait… bizarre. Comme si un courant continuait de passer dans ses veines sans qu’il ait eu conscience d’être électrifié en premier lieu. Était-ce la main d’Erin qui lui faisait cet effet ? Il l’ignorait, mais désormais, il n’avait qu’une envie : rentrer au plus vite faire part de ses découvertes à Angus. Peut-être de son côté avait-il réfléchi au problème et pourraient-ils ensemble trouver une solution. D’après ce que Sasha avait compris de la situation, Jonathan et Liam avaient bien pu être amants, et libérer Liam pourrait être aussi la clé de la place de Jonathan sur Terre. Les réunir pour qu’ils puissent être heureux dans l’au-delà.

 

Il ne vint pas à l’esprit de Sasha qu’il avait cessé de douter de l’existence de la malédiction liant les deux amants maudits depuis qu’Erin l’avait touché. Hasard ou coïncidence ? Nul ne le saurait jamais.

 

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