Une ombre au tableau

Fred Colton · Chapitre 13 sur 26

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Une ombre au tableau

12 Angus

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Angus

 

— Je sais ce que tu penses, lui dit Angus d’un ton suppliant. Et je ne suis pas fou ! Je te jure sur ma vie que je l’ai bien vu.

Sasha ne disait rien, le regardant droit dans les yeux, baissant peu à peu la tête pour l’observer par en dessous, d’un air franchement dubitatif.

— Je voulais juste vérifier que j’étais bien habillé, bien coiffé et quand j’ai aperçu son reflet, je… j’ai cru mourir de peur. C’est comme si mon cœur s’était arrêté avant de repartir à grands bonds dans ma poitrine. Je ne l’ai pas quitté des yeux, et quand il m’a parlé…

Tourmenté, il se passa la main dans les cheveux.

— Angus, commença Sasha d’une voix douce, comme pour calmer un animal sauvage, les fantômes, ça n’existe pas.

Son visage était aussi sérieux que s’il était en train de discuter avec le Pape en personne.

— Écoute, je sais que tu ne crois pas à ces choses-là, et je ne voulais vraiment pas te le dire. Je ne suis pas sans savoir que l’expérience avec Arthur t’a refroidi, mais je ne prends pas Jonathan Brodie pour excuser des malfaçons et mon incompétence, assura-t-il. Tu vois bien que les travaux avancent et que cela n’a rien à voir. Je ne suis pas Arthur, Sasha, affirma-t-il avec plus de force. Et je ne suis pas fou.

Sasha soupira en s’asseyant le dos bien droit.

— Angus, je sais que c’est ce que tu crois avoir vu…

— Je ne crois pas l’avoir vu, Sasha. C’est arrivé, et il m’a parlé ! l’interrompit-il, d’un ton urgent, s’asseyant à son tour.

Sasha resta coi, la bouche ouverte avant de la refermer d’un claquement sec. Angus n’entendait plus aucun bruit provenant de la campagne environnante, ni le chien qui courait joyeusement dans la lande au loin ni les insectes qui bourdonnaient gentiment à leurs côtés, et non plus le clapotis de l’eau toute proche. Rien que le ronflement du sang dans ses veines et le battement erratique de son cœur mis à rude épreuve. Il attendait, suspendu aux lèvres de Sasha. Allait-il le croire ou bien avait-il d’ores et déjà perdu la bataille face au scepticisme de Sasha ?

— Raconte-moi tout, lui dit calmement celui-ci.

Angus poussa un petit soupir de soulagement à peine audible. Il lui donnait une chance de s’expliquer.

— Sa voix n’était qu’un murmure, reprit-il sombrement, mais elle était suffisamment distincte pour que je comprenne ce qu’il disait. Il m’a demandé de… libérer Liam. C’est ce qu’il a dit. Libérez Liam. Comme si c’était un ordre, ou plutôt une supplique. Il y avait un tel désespoir dans ses yeux, ajouta-t-il en secouant la tête. Son image a ensuite été remplacée par celle d’un autre jeune homme. La voix a répété ce nom, Liam, libérez Liam, et tout a disparu.

Sasha ne bougeait pas d’un cil.

— Ensuite, que s’est-il passé ?

— Ensuite ? Eh bien, tu es arrivé, et j’ai tenté d’oublier cet incident toute la journée.

Il déglutit, mal à l’aise. Il n’avait aucune idée de la réaction à attendre de Sasha. Allait-il rejeter tout ce qu’il avait dit en bloc ? Leur nouvelle intimité allait-elle en pâtir ? La gorge nouée, Angus ne pouvait qu’attendre nerveusement le verdict de Sasha.

— Bon, admettons que ce n’ait pas été un effet de lumière, de son, ou de je ne sais quoi. Qui sont ces gens ? D’où viennent-ils et… bon sang, vingt mille questions me viennent à l’esprit, et cela sans prendre en considération le fait que nous parlons de putain de fantômes ! termina Sasha d’un ton un peu plus aigu.

Apparemment, son calme n’était que de façade, constata silencieusement Angus.

— Eh bien… j’ignore qui ils sont. Ce pourrait être une bonne idée de chercher le nom de Jonathan dans les archives de la bibliothèque locale peut-être ou bien… je ne sais pas. Quelque part. Je ne suis pas détective, après tout. Peut-être que ton héros pourrait nous aider.

Sa tentative d’humour passa inaperçue alors que l’esprit perturbé de Sasha essayait de se concentrer sur la résolution d’un problème paranormal.

— Bon sang, quand je pense que Claire voulait que je trouve de l’inspiration dans une simple balade dans la campagne écossaise. La réalité dépasse de loin la fiction !

Il fixa son regard sur les rayures du tartan qui leur servait de couverture. Angus le laissa procéder à l’analyse qu’il semblait avoir besoin de faire.

— À quoi ressemblait Liam ? demanda-t-il soudain.

— Je ne l’ai qu’entraperçu, mais je dirais qu’il était plutôt grand, brun, la peau pâle, assez fin de visage. Il était habillé d’une chemise blanche large, d’un kilt vert et bleu, presque comme celui du clan MacKenzie, réfléchit-il tout haut. Il avait surtout l’air très triste.

— Tu es attentif pour quelqu’un qui n’a fait que l’apercevoir. À ton avis, quel est le lien entre eux ?

— Je l’ignore. Ils ne sont apparemment pas du même clan, donc il ne s’agit sans doute pas d’un lien familial. De toute façon, Jonathan est roux et plutôt gaillard, même si son attitude est plutôt celle d’un… gentleman, si je puis dire.

— Tu peux dire tout ça juste à partir d’une apparition fantomatique ? s’enquit Sasha, l’air dubitatif.

— Je te donne mon ressenti, se défendit Angus. On ne peut pas vraiment parler de science exacte sur le sujet. J’essaie juste de te dire ce que j’en pense. Il est possible que je me trompe complètement. Et c’est une possibilité à envisager. Peut-être que l’esprit que j’ai vu n’a rien à voir avec Jonathan et qu’on se fourre le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Mais honnêtement, je ne crois pas.

Sasha fit de nouveau silence, les rouages de son cerveau presque audibles tant il semblait se forcer à garder l’esprit ouvert.

— Tu as déjà vécu des choses pareilles ? lui demanda-t-il enfin après un long silence.

Angus hésita, mais apparemment Sasha avait lu la réponse sur son visage. Il n’avait jamais vécu exactement la même chose, mais il lui était arrivé de percevoir des présences surnaturelles chez certains clients.

— Oui ? Oh, seigneur…

Sasha se pencha en avant, posant sa tête sur ses mains, les coudes reposant sur ses genoux croisés en tailleur.

— Tu comprends bien que c’est difficile pour moi de croire ce genre de choses.

Sa voix lui parvint à peine, étouffée, sourde, comme si Sasha avait du mal à laisser les mots s’échapper de sa gorge.

— Je sais. Ça fait toujours ça la première fois, fit Angus avec un petit sourire et un clin d’œil que Sasha ne vit pas.

Sasha soupira. Il semblait prendre sur lui pour réagir calmement, sans jeter toutes ces superstitions par la fenêtre – et Angus avec.

— Bon, et alors quel est le rapport entre Jonathan et Liam ? S’ils n’étaient pas de la même famille, que pouvaient-ils être l’un pour l’autre ? Amis ? Compagnons d’armes ? De la famille par alliance ? Amants ?

Angus réfléchit un instant, cherchant quelle pouvait être la proposition la plus vraisemblable.

— Toutes les options sont envisageables. Faire des suppositions serait dangereux. Cela pourrait nous amener vers des pistes complètement erronées.

— Tu as raison. Tu crois que Liam pourrait être l’ombre qui apparaît au tableau ?

— Peut-être. C’est comme si on avait voulu effacer toute trace de sa présence.

— Hmm. Peut-être était-ce le cas. Et si Liam et Jonathan étaient des esprits malfaisants qui tentaient de nous convaincre de les libérer, tout ça dans le but de semer le chaos sur terre ? s’enquit soudain Sasha, les sourcils froncés.

Angus prit son temps avant de répondre, tant il était surpris.

— Dis donc, pour un sceptique, tu as des théories drôlement flippantes !

— C’est l’auteur en moi, s’excusa-t-il d’un sourire. J’ai une imagination débordante. Je ne dis pas que c’est vrai. J’essaie simplement d’envisager toutes les possibilités théoriques.

— Dans ce cas-là, on peut tout inventer, constata Angus. Moi, je préférerais m’en tenir au probable.

— Les mots probable et fantôme ne vont pas ensemble dans mon vocabulaire. Je suis et reste un sceptique, établit Sasha comme une fatalité. Je ne pourrai réellement le croire que si je le vois.

— Ce n’est pas comme s’il allait se pointer dans la campagne pendant qu’on discute le bout de gras ! s’emporta Angus avec frustration.

Il comprenait pourquoi Sasha réagissait comme ça, mais il n’y pouvait rien si c’était à lui que le fantôme avait décidé de parler. Peut-être sentait-il qu’il était des deux le plus ouvert d’esprit à ce sujet ? Sasha semblait réfléchir de nouveau intensément. Il se passa les deux mains dans ses cheveux courts. Malgré l’incongruité du moment, Angus ne put s’empêcher d’admirer le beau profil du jeune homme. Il se rappela la douceur de leur baiser, un peu plus tôt dans la journée. Cela lui semblait à des années-lumière, comme si parler de ce personnage mort quelques siècles auparavant l’avait lui-même projeté des centaines d’années plus tôt, transformant leur moment d’intimité en le souvenir d’un instant pas encore vécu.

La lumière de la fin d’après-midi nimbait le profil de Sasha d’un halo doré, éblouissant presque Angus. Il était l’inaccessible joyau d’un clan étranger, l’homme qu’il souhaitait désespérément avoir, mais sans savoir si l’inverse était vrai. Certes, pendant leur bref baiser, Angus avait ressenti une profonde connexion, qui allait bien au-delà de ce qu’une proximité comme la leur apportait ordinairement. Il avait déjà habité en communauté avec d’autres ouvriers de nombreuses fois sur les chantiers, et jamais il n’avait expérimenté tel bouleversement en lui. Sasha était… spécial.

Peut-être était-ce cela que Jonathan avait eu avec Liam. Était-ce pour ça qu’il voulait tant le libérer ? Et le libérer de quoi ? À ces questions, il n’avait pas de réponses. Sasha interrompit ses réflexions silencieuses.

— J’ai une idée.

— Quoi donc ? l’interrogea Angus.

— Et si…

Sasha leva les yeux vers Angus, le troublant de son regard si perçant. Le doute tourmenta ses traits avant que la détermination le remplace.

— Je vais passer la nuit au manoir avec toi. Je ne vois que ça. Si Jonathan refait une apparition, je veux être là. De toute façon, tu ne peux pas rester là-bas tout seul, et j’imagine que tu ne vas pas vouloir dormir à l’auberge.

Angus secoua la tête en fronçant les sourcils.

— Non. Ça me coûterait trop cher d’y rester jusqu’à la fin des travaux.

— Et j’imagine aussi que tu ne vas pas accepter que je paie ton séjour là-bas.

— Effectivement, dit-il d’un ton sans appel.

Il n’accepterait jamais qu’un autre paie ses dettes à sa place. Même si c’était son client, ou pire, son amant. Ce n’était définitivement pas une option s’ils devenaient encore plus proches – ce qu’au fond de lui, Angus espérait bien.

À l’idée que Sasha et lui passent la nuit sous le même toit, même si ce n’était pas l’un avec l’autre, Angus sentit les battements de son cœur s’accélérer. Où allait-il dormir ? Il n’y avait pas trente-six pièces de prêtes dans le manoir, et un seul lit lui venait à l’esprit : le sien. Il frissonna à la perspective de dormir à ses côtés, de prendre la frêle silhouette de cet homme dans ses bras pour partir au royaume des songes, le nez enfoui dans son cou.

— Alors, c’est décidé. Je vais aller chercher quelques effets personnels à l’auberge pour demain matin. Crois-tu qu’il soit nécessaire de se protéger d’une quelconque façon ? Ce n’est pas que j’y croie, mais au cas où, il faut envisager l’impossible.

Angus réfléchit tout haut.

— On peut toujours protéger la chambre et s’y réfugier si besoin. Disperser du sel, ce genre de choses. Je ne suis pas un expert sur la question, s’excusa-t-il.

— D’accord. Bon, commençons par rentrer au manoir, puis je m’en irai chercher quelques affaires et en revenant, nous réfléchirons à la manière de procéder. Si fantôme il y a – ce qui reste à prouver, je tiens à le redire –, et qu’il a besoin de nous pour libérer Liam, nous devons en découvrir un peu plus à ce sujet. Peut-être acceptera-t-il de nous parler.

Sasha avait l’air troublé. Il fallait admettre que mettre de côté ses propres croyances pour envisager la possibilité qu’un événement surnaturel allait peut-être se produire n’était pas évident. Angus savait de source sûre que le surnaturel existait, mais était tout de même conscient que pour Sasha, ce n’était pas le cas. La soirée promettait d’être intéressante. Et cela, même si Jonathan ne montrait pas le bout de son spectre.

 

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