Une ombre au tableau

Fred Colton · Chapitre 24 sur 26

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Une ombre au tableau

23 Sasha

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Sasha

 

Sasha en perdit la parole pendant quelques secondes. Quelles étaient les chances que cela se produise ? Puis, l’excitation et l’espoir s’épanouirent en lui telle une fleur que l’on observerait pousser en accéléré. Ses émotions devaient être pleinement visibles sur son visage, car Erin plissa les lèvres et leva une main comme pour l’arrêter en plein mouvement.

— Ne vous réjouissez pas trop vite. L’histoire de Jonathan et Liam m’est très familière, mais hélas je n’ai pas plus d’informations que vous. Ou très peu, amenda-t-elle. Tout ce que je sais, c’est que Sorcha a été enlevée et forcée de jeter des sorts pour les hommes à la solde du clan McTarnish. À l’époque, la sorcellerie était une hérésie, mais le laird n’en avait que faire. Il la gardait enchaînée dans un cachot et ne la sortait que pour l’aider dans sa quête de pouvoir. Si elle n’obéissait pas ou si elle avait jeté un sort contre lui par vengeance, il menaçait de torturer ses enfants. Par pitié pour Jonathan et Liam, elle a modifié le sort afin que leur histoire d’amour n’ait pas été en vain. Elle n’a pas réalisé sur le coup qu’il serait doublement plus difficile à Liam de trouver un couple pour briser la malédiction. Après ce dernier sort, elle a réussi à leurrer les gardes par ses charmes, les a endormis avec une très petite dose de poudre de belladone mélangée à leur vin, et s’est enfuie. Elle s’est cachée avec ses enfants pendant des décennies, changeant de nom et de régions régulièrement, jusqu’à ce qu’on oublie son patronyme d’origine. Quand le laird est décédé, elle a repris son nom. Toutes ses descendantes le portent en hommage à son courage.

Un silence étonné suivit son monologue. Sasha n’aurait jamais cru que son petit manoir perdu au sud du Loch Lomond ait pu impacter tant de destins. Il se rendait compte seulement maintenant que la mort de Jonathan avait eu des conséquences dont les ramifications s’étendaient jusqu’à aujourd’hui. La vie de la femme qu’il avait devant les yeux avait été modifiée parce qu’il y avait quatre cents ans, un homme avait condamné à mort un couple homosexuel. La parfaite illustration de l’effet papillon. Même Sasha avait vu sa vie complètement bouleversée par cet épisode survenu plusieurs siècles auparavant. En un éclair d’extrême lucidité, il visualisa toutes les vies dont le cours avait changé du fait de la mort de Jonathan, comme une toile d’araignée blanche et brillante rampant sur le territoire écossais et se répandant même en dehors des frontières de ce beau pays mystérieux. Tout aussi brièvement, il se demanda si ce qui lui était arrivé dans sa jeunesse avait provoqué de la même façon un tsunami de changements sur les vies d’autres personnes. Une chose était sûre, cela l’avait conduit lui, Sasha, ici et maintenant, aux côtés de l’homme qu’il aimait, tous deux prêts à s’unir pour résoudre ce mystère datant du dix-septième siècle. Rien que pour cela, il ne changerait pas une minute de sa vie, malgré les épreuves, la douleur, et les pleurs. Que cette chaîne d’événements le conduise à Angus valait toutes les infortunes et les maltraitances du monde. Il avait enfin rencontré la personne dont l’âme s’emboitait parfaitement avec la sienne. Deux pièces de puzzle construites l’une pour l’autre. Les dixièmes de secondes s’enchaînaient à une vitesse surnaturelle, alors qu’il prenait conscience qu’il s’agissait d’un chemin sans retour. Quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, quoi qu’il se passe dans les prochaines heures, il n’y avait rien qui pourrait le séparer d’Angus.

Le temps reprit subitement sa course, poussant Sasha à se retenir au dossier du banc comme s’il avait été en train de tomber. Angus lui jeta un petit coup d’œil inquiet et posa sa main sur son genou. L’empreinte de ses doigts le brûla à travers le tissu épais de son jean, le faisant irrémédiablement penser aux empreintes qui attendaient qu’ils les remplissent de leurs mains, sur le mur du cellier. Mais avant d’en arriver là, il fallait qu’ils en apprennent encore un peu plus. Il repoussa ses émotions qui menaçaient de le submerger, afin de laisser la partie de son cerveau qui fonctionnait encore prendre le dessus.

— Savez-vous comment briser le sort ?

Erin secoua la tête, l’air attristé.

— Les données se sont transmises de génération en génération par voie orale. L’avantage c’est qu’il n’y avait aucune preuve pour accuser quiconque de sorcellerie. L’inconvénient, c’est que certaines informations se sont perdues en route. Comme Sorcha a pris la fuite, elle a tout fait pour oublier ce dernier incident. La rumeur locale court que les murs de l’endroit où est enfermé Liam sont recouverts d’argent, mais je ne sais pas comment ce serait possible. Il aurait fallu une quantité d’argent bien trop importante, et vu la valeur d’une telle possession, je doute que le clan McTarnish aurait voulu s’en débarrasser pour recouvrir quatre murs, tout cela pour empêcher un homme d’en libérer un autre.

— Peut-être éprouvait-il une haine si forte envers eux qu’il était disposé à faire le sacrifice ? suggéra Angus.

Erin fit une moue dubitative, haussant les épaules.

— Vous verrez bien quand vous l’aurez ouvert.

— Justement, intervint Sasha. Comment faire pour l’ouvrir ? Y a-t-il un rite à observer ? Des paroles à prononcer ? Donnez-nous quelque chose, je vous en prie.

— Comme je vous le disais, il n’y a pas de trace du rite qui a conduit à ensorceler l’endroit. La seule chose que je peux vous dire, c’est que pour défaire un sort, on exécute le rituel un soir de lune décroissante.

Angus et Sasha échangèrent un regard.

— Quand est-ce que ça va se produire ? interrogea Angus.

— Nous terminons en ce moment même la phase de pleine lune. Si j’étais vous, j’attendrais deux jours avant qu’on soit complètement en lune décroissante.

— Deux jours ?

Sasha se tourna vers Angus, qui lui sourit d’un air encourageant.

— Ce n’est pas la mer à boire, affirma-t-il en le regardant droit dans les yeux. Deux tout petits jours, répéta le rouquin.

Il serra doucement la cuisse de Sacha. Ce dernier leva les yeux à temps pour voir le sourire discret qu’arborait Erin. Il leva un sourcil interrogatif dans sa direction.

— Oh, ce n’est rien, le tranquillisa-t-elle. Je pense sincèrement que Jonathan vous a bien choisis.

— Pourquoi ne pas m’avoir raconté tout cela lors de ma première visite ? interrogea Sasha.

— Parce que je ne savais pas encore si je pouvais confiance. Mais comme je le disais tout à l’heure, je savais que vous reviendriez, et que je pourrais alors tout vous dire.

— Vous êtes une véritable sorcière alors ? s’enquit encore Sasha.

Erin eut un petit sourire mystérieux.

— Qui sait ?

Ils se sourirent tous les trois avant de se lever. Erin plaça une main sur le bras de Sasha, interrompant son mouvement.

— J’aurais voulu savoir quelque chose.

— Oui ?

— Comment avez-vous décidé de me contacter à ce sujet ?

— Vous êtes la seule femme que je connaissais dans la région qui avait une toute petite chance de connaître le fin mot de l’histoire. Je ne me serais jamais douté que vous étiez la descendante de cette sorcière.

Elle hocha la tête lentement et le relâcha, semblant satisfaite de sa réponse. Avait-elle pensé que l’information vienne d’ailleurs ? Quelqu’un d’autre aurait-il pu lui révéler son nom ? Jonathan peut-être ?

Il décida de cesser de s’interroger sur le sujet. La ronde des questions était bientôt terminée, et il pourrait retourner à sa vraie vie. Quelle allait-elle être maintenant qu’il avait trouvé Angus, telle était la question.

Les heures passèrent vite après qu’ils eurent quitté Erin pour rentrer au manoir. Ils reprirent leur routine jusqu’au soir, remplissant leurs tâches quotidiennes. Ils terminaient une autre chambre de l’étage, ponçant le parquet en chêne avant de passer une couche d’un mélange de cire d’abeille et d’essence de térébenthine. Les peintures, l’électricité et les fenêtres avaient été faites auparavant, et Sasha était impatient de pouvoir ajouter cette pièce à la liste de celles qu’ils avaient terminées. Il se demandait combien de temps cela allait encore leur prendre, et quelle serait la destination d’Angus après cela. Il n’avait aucun doute qu’ils seraient encore ensemble après la fin de cette aventure, la plus excitante qu’il n’ait jamais vécu. Sasha avait l’habitude d’imaginer une vie trépidante pour Alan, son héros récurrent, mais s’était également accoutumé à expérimenter par procuration l’existence mouvementée de son alter ego. Et s’il s’était satisfait de cette situation jusqu’à présent, ce n’était plus le cas. Une faim dévorante le rongeait, le poussant à espérer mieux pour lui-même.

Toutes les scènes qu’il décrivait dans ses livres sans les avoir vécues le tourmentaient. Il voulait vivre le moment présent, cueillir le fruit sur l’arbre de la connaissance. Tout particulièrement un certain fruit…

Sasha avait honte d’avouer qu’à vingt-sept ans, il n’avait pas encore vu le loup, mais les circonstances et la réclusion qu’il s’était imposée à lui-même faisaient qu’il n’avait pas eu de contact humain hormis pour les besoins de la vie courante. D’aucuns pourraient arguer que la copulation est un besoin de la vie courante. Cependant, Sasha aurait été contraint de discuter cet argument avec véhémence. Il avait tant nié son identité sexuelle qu’il avait comme endormi sa libido. Non sollicitée, celle-ci ne s’était manifestée qu’en de rares occasions, dont certaines très récemment. Sasha avait encore en mémoire une certaine séance de masturbation dans la douche qui l’avait peiné autant qu’éveillé sensuellement.

Désormais, Sasha voulait faire table rase du passé et avancer sans regarder en arrière. Il avait un homme fabuleux et patient dans sa vie, et il avait l’intention d’en profiter. Il se sentait plus prêt que jamais.

Alors le soir venu, il se coucha le premier entre les draps frais, et attendit que celui-ci termine ses ablutions. Il aurait pu retourner à l’auberge, mais l’idée de quitter le confort que lui apportait la présence d’Angus, quand les ombres recouvraient le monde de leur manteau de nuit, lui était intolérable. La nervosité le faisait trembler, et il serrait les dents à s’en luxer la mâchoire. Il devait à tout prix se détendre s’il voulait espérer convaincre Angus qu’il était prêt. Et il l’était. Il en était sûr, plus que n’importe quoi au monde. Il ferma les yeux et, allongé sur le dos, visualisa ses muscles se détendre, un par un. Il commença aux chevilles et remonta lentement jusqu’au bassin. À cet instant, il prit conscience de ne plus être seul dans la pièce, et ouvrit les yeux. Angus, debout au pied du lit, le fixait intensément du regard.

— Excuse-moi, je ne voulais pas te déranger. Tu semblais tellement concentré, comme en pleine méditation.

— J’essaie de me détendre.

— Besoin d’un massage ? proposa Angus en penchant la tête avec ce petit sourire en coin qui révélait une fossette sur sa joue.

Sasha étouffa un rire nerveux. Il aurait besoin de plus qu’un massage pour espérer se détendre suffisamment. Angus avait cette habilité déconcertante de pouvoir lire en lui comme un livre ouvert. Son regard se fit plus sérieux, mettant Sasha mal à l’aise. Il se mit à gigoter sous les draps, incapable de rester en place sous la scrutation assidue.

— Quoi ? finit par demander Sasha d’un ton un peu agressif.

— Rien.

Un petit sourire aux lèvres, Angus se mit en mouvement, tout de grâce et de puissance maîtrisée. Sasha ne bougea pas d’un cil, osant à peine cligner des yeux tant il était subjugué par l’attitude prédatrice d’Angus. Il cessa même de respirer, l’absence d’oxygène lui montant rapidement au cerveau. Était-ce une hallucination, conséquence de la privation d’air, ou bien Angus semblait sur le point de le dévorer vivant, en commençant par les parties les plus tendres ? Soudain, Sasha se sentit oppressé, et la peur, l’angoisse du passé revinrent le mordre en plein visage. Il haletait, les yeux fixés sur Angus sans le voir. Soudain, Angus fut sur lui, et Sasha ne vit pas le regard inquiet du jeune Écossais ni ne sentit ses mains douces qui encadraient tendrement son regard. Tout ce qu’il perçut, c’était un corps sur lui qui n’avait rien à faire là. Un gémissement sortit de ses lèvres malgré lui, un son plaintif à peine audible, qui s’amplifia jusqu’à ce que les larmes expriment sa panique plus efficacement qu’aucun cri. Il crispa tous ses muscles, ne réalisant pas qu’il s’était roulé en boule comme pour échapper à la vague de souvenirs. Réminiscences ou réalité, il ne parvenait plus à départager ce qui était réel de ce qui ne l’était pas. Des bras l’entourèrent, et si au début il se débattit, ce n’était que pour mieux prendre conscience que ces membres autour de lui étaient amicaux, amoureux même. Ils n’étaient pas là pour blesser, mais pour cajoler. Ils n’étaient pas là pour lui infliger des blessures qui mettraient encore plus de dix ans à se refermer, mais pour l’aider à panser ses plaies. Cet homme n’était pas eux. Il était là pour lui.

Il inspira légèrement et retrouva l’odeur de l’homme qu’il aimait tant. Il reprit lentement pied dans la réalité et resserra ses bras autour d’Angus, ramené sur terre par le doux murmure de sa voix qui lui chuchotait des douceurs, des mots tendres et des excuses. Des excuses ? Non, c’était à Sasha de s’excuser d’avoir encore une fois tout gâché. Quand cesserait-il d’être anormal ? Quand pourrait-il se laisser aller à aimer sans barrière, sans la menace perpétuelle d’une digue se brisant aux portes de son bonheur ? Les larmes roulèrent librement sur ses joues, le désespoir un outil puissant pour l’enfoncer encore plus profondément dans la mélasse qu’était devenue sa vie.

Comment pouvait-il avancer si chaque fois qu’il voulait faire un pas, il reculait du double ?

 

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