Une ombre au tableau

Fred Colton · Chapitre 6 sur 26

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Une ombre au tableau

5 Sasha

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Sasha

 

— Faites attention à vous, certaines marches sont abîmées.

Angus hocha la tête en signe d’assentiment. Sasha le regardait du coin de l’œil alors qu’ils montaient ensemble l’escalier qui avait dû être majestueux. Une fois arrivé sur le premier palier, Angus fit une pause. Il tapa du pied sur le sol de pierre, et fronça les sourcils.

— Savez-vous ce qui se trouve sous l’escalier ? demanda-t-il.

— Euh, non pas vraiment. Je pense que ça donne dans le sellier, dans l’arrière-cuisine. Pourquoi ?

—Je ne sais pas. Une idée comme ça. Vous connaissez l’histoire de la maison ?

— Un peu. Apparemment, mon grand-oncle l’aurait achetée pour une bouchée de pain à un baron qui ne trouvait pas acquéreur.

Il jeta un coup d’œil par la grande fenêtre qui donnait du palier sur le jardin à l’extérieur. Celui-ci avait dû être magnifique en son temps, mais il semblait avoir été abandonné comme le reste de la maison. Une vieille fontaine de pierre trônait en son centre, couverte de feuilles mortes et de débris végétaux. Elle ne devait pas avoir fonctionné depuis un long moment.

— J’ignore pourquoi il a acheté une si grande maison pour lui tout seul, fit-il remarquer pensivement. Il n’a jamais eu d’enfants, et ses liens avec ma famille ont été coupés à un moment donné, sans qu’il y ait eu d’explication précise. J’imagine qu’ils ont eu une brouille. Je ne sais pas non plus pourquoi il m’a légué cette maison, à moi en particulier. Je ne l’avais même jamais rencontré. Enfin, je ne me plains pas, elle est sublime. En tout cas, elle le sera lorsque les travaux seront finis. S’ils se terminent un jour, termina-t-il d’un air découragé après une courte pause.

Angus lui mit la main sur l’épaule, dans un geste destiné à le réconforter.

— Hey, l’interpella-t-il gentiment. Ne regardez pas le haut de la montagne avant d’avoir commencé l’ascension. Il faut avancer par étapes. Ce n’est pas parce que la première vague de travaux n’a pas marché comme vous le souhaitiez qu’il faut baisser les bras. Et puis, cela ne me paraît pas si terrible que cela. J’ai vu des maisons dans un état bien pire que la vôtre.

Sasha lui jeta un coup d’œil en coin et se raidit, sa respiration s’accélérant sensiblement. Il n’avait pas vraiment l’habitude de contacts humains si rapprochés. De manière générale, il préférait garder ses distances avec les gens. Même quand il s’agissait d’un aussi bel homme. Surtout quand il s’agissait d’un aussi bel homme. Il maudit intérieurement ses bizarreries. Ce n’était pas le moment d’avoir une crise d’angoisse. Il prit de petites inspirations discrètes et tenta de se dégager de manière à ne pas froisser le beau roux. Exhortant son cerveau au calme, il tenta de se concentrer sur autre chose que la peau laiteuse de l’entrepreneur. Il fit quelques pas pour rejoindre l’escalier qui continuait de monter jusqu’à l’étage à proprement parler.

— Je ne me décourage pas, mentit-il, j’espère simplement que l’étendue des travaux ne vous fera pas peur. L’entrepreneur précédent était sur le chantier depuis plusieurs mois, mais les retards se sont accumulés sans qu’il en prenne la pleine responsabilité.

— Qu’invoquait-il comme excuse ?

Sasha hésita. Il préféra passer sous silence la présence surnaturelle présumée.

— Tout et n’importe quoi, sauf leur incompétence, éluda-t-il.

— Hmm, commenta pensivement Angus, les mains dans les poches, son calepin calé sous le bras.

Ils débouchèrent sur le couloir principal qui distribuait l’étage en cinq chambres et trois salles de bains. Celles-ci avaient été des ajouts tardifs, et Sasha souhaitait répartir l’espace en deux grandes chambres avec salle de bains privative et deux plus petites avec salle de bains commune. Il expliqua son projet à Angus qui l’écoutait attentivement, tout en prenant des notes sur son calepin. Il dessina rapidement un plan du second niveau en fonction des explications de Sasha, l’air concentré.

Sasha se fit la réflexion qu’il était encore plus beau lorsque son visage se plissait de concentration, ses yeux brillants d’intelligence et de passion, ses traits figés alors que son cerveau tournait à plein régime. Il dégageait aussi une aura rassurante, comme si on pouvait lui soumettre les projets les plus farfelus du monde, et qu’il se mettrait à la tâche sans broncher. De plus, il rayonnait de perspicacité et de professionnalisme, faisant des remarques très pertinentes pour compléter ou contrer les suggestions de Sasha, et cela lui plaisait bien plus que son joli minois, son teint pâle ou le bleu pur de ses yeux. Il sentit en lui un grondement silencieux, une sensation qui ne lui était plus familière depuis longtemps.

Depuis quand n’avait-il pas été attiré par quelqu’un ? Quelqu’un d’autre que les hommes dont il voyait les photos en ligne et dont il s’inspirait pour décrire ses personnages, bien sûr. Il percevait chez son entrepreneur quelque chose d’autre, un grain d’attirance supplémentaire, qui dépassait tout ce qu’il n’avait jamais connu. Il avait conscience qu’habituellement, il vivait dans un cocon, bien protégé des vicissitudes de l’existence. Mais Angus, lui, lui paraissait vrai. Réel comme aucun de ses personnages ne l’avait jamais été. Il déglutit le plus silencieusement possible en redescendant sur Terre. Ce n’était pas parce qu’il décelait entre eux une alchimie à un degré supérieur qu’il allait faire quoi que ce soit. D’ailleurs, c’était sans doute à sens unique. Et même si par hasard, ce n’était pas le cas, il n’était pas du genre à prendre des risques. Alan, son héros, prenait les risques pour lui. C’était lui qui roulait sur les capots des voitures en poursuivant les malfrats, qui faisait usage de son arme pour se défendre, lui encore qui vivait une existence exaltée et libre d’homosexuel bien dans sa peau. Sasha, lui ? Sasha se cachait dans sa petite maison de Namur, bien au chaud derrière l’écran de son ordinateur.

— … tez-vous faire de ça ?

— Pardon ?

Il avait perdu le fil, l’esprit ailleurs, comme souvent.

Angus lui montrait une statue couchée.

— Que comptez-vous faire de ça ? répéta le rouquin.

— Euh, je l’ignore. Pourquoi ?

— Je me disais que c’était curieux de voir une telle statue dans un couloir. Elle me paraît plutôt faite pour habiller un jardin ou… peut-être un patio. Qu’en dites-vous ?

— Oui, c’est possible, commenta-t-il sans passion.

Il n’avait jamais prêté attention à cette statuette en particulier. Mais maintenant qu’il la regardait de plus près, accroupi à côté d’Angus, il admettait volontiers qu’elle ne semblait pas à sa place. D’une hauteur d’environ quatre-vingts centimètres, elle représentait une femme – non, plutôt un être efféminé, mais sans qu’il soit certain qu’il s’agisse d’une femme étant donné l’absence de courbes au niveau du torse – dont l’index levé en l’air pointait vers l’escalier. Angus caressa la hanche de la statue, un petit sourire sur les lèvres, comme s’il percevait une connexion entre la pierre et lui. Sasha le regarda d’un air suspicieux en redressant la statue avant de se relever.

— Vous ne trouvez pas que… cette maison a une âme ? demanda finalement Angus d’une voix douce, presque rêveuse.

Sasha gémit intérieurement, se retenant de peu de lever les yeux au ciel. Encore un !

— Hum… une âme ? Non, je ne pense pas que des objets inanimés puissent avoir une âme, non, expliqua-t-il relativement sèchement.

Il commençait à en avoir par-dessus la tête de ces gens superstitieux ! Où donc était-il tombé ?

Angus lui jeta un regard prudent.

— Vous semblez être un homme de lettres.

— Oui, et alors ?

— Quand vous lisez un livre, et que vous êtes si imprégné par l’histoire qu’une fois le roman terminé, vous avez l’impression d’y être encore, ne pensez-vous pas que le livre a une âme ?

Cela donna à réfléchir à Sasha. Ce n’était pas si souvent qu’il avait besoin de penser à sa réponse quand il discutait avec quelqu’un.

— Eh bien… hésita-t-il, ce n’est pas tout à fait pareil. Je sais bien que l’histoire que je lis, c’est de la fiction.

— Mais ne vous est-il jamais arrivé d’être tellement dedans, que l’espace d’un instant vous croyez vivre l’histoire des héros à leur place ?

Tout le temps ! Et c’est encore pire lorsque j’écris !

— Je comprends ce que vous voulez dire, éluda-t-il, mais je ne vois pas le rapport avec la prétendue âme de la maison.

— Pour moi, une maison à rénover, c’est comme un livre qui me raconterait son histoire, sauf que je ne sais pas précisément ce qui s’est passé, et que je commence par la fin. Je sais que la maison est dans cet état, à l’instant où l’on parle. Mais ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment elle était avant, et de parvenir à lui faire revivre sa splendeur d’antan. C’est en cela que j’estime qu’elle a une âme. Elle est née, a vécu certains événements qui l’ont amenée à nous apparaître telle qu’elle est aujourd’hui, mais elle n’est pas encore morte. Mon travail, c’est de la rendre aussi belle qu’avant, en la modernisant si besoin, pour lui redonner une seconde vie.

À cet instant précis, Sasha sut qu’il avait trouvé la bonne personne. Il ne savait pas comment ni pourquoi, mais il était persuadé qu’Angus était l’homme de la situation. Un grand courant d’air vint ponctuer ses propos. Cela apporta un sourire mystérieux sur les lèvres fines de l’Écossais.

— Il faut vraiment faire réparer ces fenêtres, fit Sasha, changeant de sujet en fronçant les sourcils. Les courants d’air dans cette maison sont une vraie plaie. D’ailleurs, il faudrait que nous établissions une liste des priorités, histoire de savoir par où commencer.

— Oui, bien sûr. J’imagine que l’électricité provient d’un générateur. Il m’a semblé l’entendre tourner tout à l’heure.

— Oui, confirma Sasha. Même si ce n’est pas parfait, c’est indispensable pour faire fonctionner tous les outils électriques. Mes trois priorités sont le réseau électrique, l’isolation et la plomberie. Peu m’importe l’ordre dans lequel vous voulez vous en occuper, si vous prenez le chantier bien sûr…

— Oh oui, si vous voulez bien me le confier. C’est une maison magnifique. Elle a un cachet particulier, comme si elle dissimulait plus que ce qu’elle ne montre, vous voyez ce que je veux dire ? Un vrai petit joyau.

— Absolument. Elle a juste besoin d’être mise en valeur par quelqu’un qui a à cœur de s’en occuper. Vous vous sentez à la hauteur ?

— Je n’ai pas de doute, affirma Angus en le regardant droit dans les yeux.

Il y avait en lui une étincelle que Sasha n’arrivait pas à classer. Peut-être était-il simplement excité par la perspective de s’occuper d’un projet aussi intéressant. Cet enthousiasme était communicatif. Plus il passait de temps aux côtés d’Angus, plus il se sentait en phase avec lui.

Ils parlèrent chiffres pendant un long moment, estimant à la volée le coût global des travaux restant à faire, et tombèrent d’accord sur l’estimation d’Angus.

En silence, ils reprirent la visite, et firent la liste de tout ce dont ils allaient avoir besoin. Si comme il le prétendait, Angus se sentait d’attaque pour ce projet, Sasha n’avait plus aucun doute ; il voulait le lui confier.

Alors que le jour tirait à sa fin, ils avaient déjà bien avancé. Sasha, sur une impulsion, l’invita à dîner à l’auberge où il résidait. Ils pourraient y discuter plus avant de leur collaboration. Sasha souhaitait participer, mais comme il n’y connaissait rien, il allait falloir le guider un peu. Angus ne fit aucun commentaire, mais sembla n’en penser pas moins.

Lorsqu’ils quittèrent la maison, il avait repris de l’assurance. Son projet pourrait bien voir le jour, finalement. Et peut-être qu’au passage, il pourrait apprendre deux ou trois choses, tant en ce qui concernait les compétences techniques qu’au niveau des relations sociales. Et ça, cela ne pouvait que lui faire du bien.

 

Oh, mon cher Liam. Je crois bien que nous les avons trouvés. Ce sont eux, ne le sens-tu pas ? Bientôt, mo chroí. Bientôt, nous serons ensemble. Il faudra simplement les guider. Nous trouverons une solution. Cela fait si longtemps que nous attendons. Et pour les remercier, nous les aiderons à notre tour, n’est-ce pas ? Oui, mon tendre ami. Je me languis de ta présence dans mes bras, mais la longue attente prend fin, je le sais. Quand je pose ma main sur ce mur qui nous sépare depuis tant d’années, des centaines d’années, j’ai envie de cogner jusqu’à ce qu’il cède. Mais hélas, ce corps éthéré ne me sert à rien contre la magie qui t’entoure. Je suis coincé d’un côté, et toi de l’autre. Eux seuls peuvent nous libérer. Nous allons leur faciliter la vie, d’accord ? Oui, mon amour. Moi aussi je t’aime. Je t’entends, mon cœur. Je t’entends, même si je ne distingue pas tes mots. Je suis là, pour toi, pour toujours.

Et bientôt, nous serons réunis. Très bientôt.

 

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