Une ombre au tableau
19 Sasha
19
Sasha
Sasha ne savait plus où donner de la tête. Ce fantôme, cet esprit en l’existence duquel il n’était même pas censé croire, se permettait d’affirmer qu’il avait des sentiments pour Angus ? De quel droit ? Pour qui se prenait-il ? Il se mit à faire les cent pas dans la salle à manger récemment rénovée en fronçant les sourcils.
Était-il en train de perdre la tête, comme il avait pu le penser plus tôt ? Peut-être qu’il n’était en réalité jamais arrivé en Écosse, et qu’il faisait un long, très long cauchemar, allongé sur son canapé. Pris d’une soudaine inspiration, il se pinça le bras, et poussa un petit cri de douleur en réalisant qu’il n’était décidément pas enfermé dans un rêve.
Si j’écrivais une histoire pareille en disant que c’est la réalité, on me prendrait pour un fou.
Il se frotta le bras pour soulager un peu le pincement, tout en continuant de faire les cent pas. Les émotions qu’il ressentait étaient confuses et se mélangeaient dans sa tête en un tourbillon de couleurs, de douleurs qui lui donnait la nausée. C’était la colère qui dominait. Contre Jonathan Brodie et son amant maudit. Contre Angus qui était trop beau pour son propre bien et qui le torturait par sa simple présence. Contre son enfance qui avait fait de lui un inadapté social, et contre son adolescence qui n’avait fait que renforcer cet état de fait. S’il n’avait pas été un enfant unique, ultra-protégé par ses parents. Et s’il n’avait pas voyagé à travers le monde, ne restant jamais plus de quelques mois, une année maximum, dans le même pays. Et s’il n’avait pas été en Grèce… Il bloqua le sombre et inutile jeu des « si ». Il ne pouvait pas revenir sur ses actions passées, il pouvait seulement agir sur le futur. Cela ne servait à rien de se répéter les mêmes choses encore et encore. Il prit une grande inspiration et tâcha de réfléchir le plus objectivement possible.
La question principale en appelait d’autres, plus nombreuses et perturbantes. Était-il ou non amoureux d’Angus, suffisamment pour espérer libérer Liam ? Si ce n’était pas le cas, qu’adviendrait-il de Jonathan ? Resterait-il là, coincé entre deux mondes ? S’il avait le choix, Sasha préférerait ne pas avoir à héberger un esprit en colère pendant le restant de ses jours. Car il pensait bien que Jonathan ne le laisserait pas en paix tant qu’il n’obtiendrait pas ce qu’il désirait. D’ailleurs, où était l’urgence ? Pourquoi ne pas laisser le temps à Angus et Sasha de se connaître un peu mieux avant de décider s’ils pouvaient tomber amoureux ? Pouvait-on décider de tomber amoureux ? Sasha n’était pas certain de connaître la mécanique des sentiments ; il n’avait jamais été très doué en travaux manuels. Il avait été béni par les dieux de l’écriture, pas par ceux des émotions. Il en éprouvait, comme tout le monde, mais hélas n’était pas un maître dans l’art de le montrer.
S’il prenait le temps de réfléchir, il s’apercevrait sans doute que l’urgence tenait dans le fait que, s’ils ne faisaient rien, Angus risquait de repartir dans sa contrée d’origine, et ils ne se reverraient probablement jamais. Mais perturbé comme il l’était, Sasha ne réussissait pas à aligner plus de deux pensées cohérentes d’affilée.
En entendant la porte s’ouvrir et les voix des ouvriers retentir dans le grand hall, il fut pris de panique. Il décida d’ignorer son devoir de propriétaire, et s’enfuit. Discrètement, il décrocha sa veste de la patère dans l’entrée alors que l’équipe des menuisiers discutait avec Angus dans la cuisine, et fut soulagé de trouver les clés de son véhicule dans sa poche. Il sortit aussi silencieusement que possible, traversa la cour gravillonnée à pas légers et s’installa dans sa voiture. Il démarra sans réfléchir, et quitta la propriété.
Il circula longtemps, si longtemps qu’il crût à un moment s’être égaré. Il lui semblait être passé par toutes les petites routes les plus rurales de la région, jusqu’à ce qu’il se gare à proximité d’un promontoire qui donnait sur un lac. Il y avait tellement de ces larges étendues d’eau dans cette zone qu’il ne savait même pas s’il s’agissait encore du Loch Lomond. Il se sentait vidé, comme une coquille de pagure abandonnée sur le fond de l’océan après qu’il l’ait quittée pour une plus grande. Ce bernard-l’ermite tapi au fond de lui souhaitait désespérément sortir de son corps, mais par malheur, il n’avait rien en commun avec le crabe au ventre mou qui se protégeait en empruntant les coquilles des autres. Ou peut-être que si, justement.
Assis dans son véhicule, Sasha observait le lac sans le voir. Il était tout aussi aveugle à la clarté du ciel, à la couleur si verte de l’herbe, que sourd aux sons de la nature qui l’entourait, cocon bienveillant et rassurant. Il n’était conscient de rien de tout ça. Le regard tourné en lui-même, il tentait d’ignorer encore un peu ce à quoi il devait faire face.
Non, il n’aimait pas Angus.
S’il l’aimait, cela voudrait dire qu’il devrait faire ce pas terrifiant qu’il avait réussi à éviter tout au long de sa vie.
S’il l’aimait, cela voudrait dire qu’il devrait s’ouvrir à lui.
S’il l’aimait, cela voudrait dire qu’il allait souffrir.
Inexorablement, le passé se refermait sur lui, l’empêchant de respirer normalement. Il se revoyait, à leur arrivée en Grèce. De l’avion, cela lui avait semblé le pays parfait. Entouré d’eau, baigné de soleil, c’était le berceau de la civilisation occidentale moderne pour lui qui était passionné d’histoire et de littérature. Il avait quinze ans à l’époque. Son appareil dentaire le faisait souffrir, et ses lunettes lui donnaient l’air d’un vieux professeur avant même qu’il ait terminé ses études. Mais, tout à sa joie de découvrir un pays tel que la Grèce, il n’avait pas prêté attention à ce qui l’entourait. La nouveauté des voyages s’était affadie depuis longtemps, et il était fatigué de devoir quitter un endroit après l’autre, sans avoir jamais la chance d’apprendre tout ce qu’il avait envie de savoir sur l’endroit où ils vivaient. Mais celui-ci faisait exception.
Ses parents voyageaient au gré de leurs envies, sans se soucier des attaches que Sasha pouvait nouer avec les enfants de son âge. Ils estimaient que puisqu’il était destiné à vivre dans un monde d’adultes, il n’avait pas besoin de perdre son temps à socialiser avec des jeunes qu’il ne serait pas amené à revoir. Il ne manquait pas d’amour, loin de là. Ses parents avaient leur façon à eux de lui prouver leur affection. Cependant, dans cette configuration familiale, Sasha se sentait souvent très seul. Il désespérait d’avoir quelqu’un avec qui partager ses découvertes, et quand il était plus petit, d’avoir quelqu’un avec qui jouer quand ses parents étaient trop occupés à profiter d’un vernissage.
Il était arrivé dans son lycée en plein milieu d’année scolaire. Tous les jeunes de sa classe avaient déjà leur groupe, et il se retrouvait une fois de plus seul au milieu de tous. Désespéré de se faire des amis, mais malgré tout trop timide pour oser faire le premier pas, il s’était senti pousser des ailes lorsque Séléna, l’une des filles les plus populaires était venue le voir pour l’aider à s’intégrer. Elle faisait partie du niveau supérieur, mais il n’avait pas trouvé ça anormal. Elle lui avait expliqué qu’elle avait été à sa place, et qu’elle comprenait à quel point c’était difficile. Les semaines avaient passé, et il était de plus en plus à l’aise avec elle, d’autant plus qu’il n’était pas attiré par ses grands yeux de biche et ses longs cheveux blonds. Par contre, Elias, son petit ami, était un dieu au regard du jeune et impressionnable Sasha. Athlétique, brun aux yeux bleus, une fossette sur la joue droite, il donnait à Sasha des rêves qu’il n’aurait osé confesser à personne. Et il avait la chance de pouvoir l’observer tout son saoul en cours, puisque contrairement aux autres amis de Séléna, il était dans sa classe.
Pourtant, un jour qui n’était pas fait comme un autre, Séléna l’avait invité à passer la soirée chez elle. Comme il était un jeune homme très sage et studieux, et que ses parents connaissaient vaguement la riche famille de l’adolescente, il fut autorisé à s’y rendre. Sasha était si heureux qu’il avait l’impression de vivre pour la première fois depuis sa naissance. Il avait des amis, vivait dans un pays magnifique, et pouvait côtoyer, même si uniquement de loin, le plus beau spécimen masculin qui lui avait été donné de rencontrer jusque-là.
Elle était seule quand il sonna à la porte de l’immense demeure. Il faisait beau, aussi avait-elle décidé de pique-niquer dans le fabuleux jardin situé à l’arrière de la maison. De hautes palissades empêchaient quiconque de voir ce qui s’y passait, et Sasha trouvait cela rassurant. Il pouvait être qui il souhaitait, protégé qu’il l’était par les hauts panneaux de bois. Il se sentait parfaitement à l’aise avec Séléna, et quand elle sortit une bouteille de coûteux whisky dérobé dans l’armoire de ses parents, il ne se méfia pas. Au contraire, il était excité à l’idée de braver les interdits, chose qu’il n’avait pas encore eu l’occasion de faire. Il n’avait pas conscience de ce qui allait se passer.
Rétrospectivement, sa naïveté lui donnait la nausée.
Elle le fit boire plus que de raison, ne remarquant pas qu’elle ne prenait que quelques gorgées alors qu’elle lui servait des grands verres qu’il buvait de plus en plus vite. Il était euphorique et ne se rendait pas tellement compte de ce qu’il disait. Sans vraiment se poser la question, et parce qu’il considérait Séléna comme sa première meilleure amie, il lui confia tout ce qu’il avait sur le cœur, y compris ses préférences sexuelles et son attirance pour son petit ami, tout en s’excusant avec profusion pour ce qui pouvait être considéré comme une trahison. Après tout, qui désirait le petit copain de sa meilleure amie ? C’était mal, mais les mots sortaient de sa bouche, logorrhée d’un jeune adolescent connaissant pour la première fois les effets de l’ivresse.
Elle rit quand il lui avoua sa trahison, lui répétant que cela n’avait pas d’importance, et il ne comprit pas quand elle lui expliqua que c’était encore mieux. Il ne comprit pas non plus pourquoi tout leur groupe d’amis, y compris Elias, déboula dans le jardin où ils s’étaient installés. Il rit un peu avec eux sans réaliser qu’ils ne riaient pas avec lui, mais de lui. Ils avaient tout entendu de ses confessions, bien sûr. Sasha fronça les sourcils en regardant Séléna. Pourquoi lui avait-elle caché leur présence ? La confusion totale régnait dans son esprit embrumé par les vapeurs de l’alcool, et lorsqu’elle finit par avouer la supercherie, il se sentit mal.
— Tu ne croyais tout de même pas qu’une fille comme moi pouvait apprécier sincèrement quelqu’un comme toi !
Elle partit d’un grand éclat de rire, suivie par une chorale de caquètement ridicule que ses prétendus amis entamèrent.
— Quelqu’un comme moi ?
La tête lui tournait, il ne savait plus ce qui était vrai et ce qui ne l’était pas. Il avait un goût de bile dans sa bouche sèche. Faisait-il un affreux cauchemar ? Allait-il se réveiller en pleurs, soulagé que ce ne soit que le fruit de son imagination ? Non, les larmes qui coulaient malgré lui sur son visage étaient bien réelles, et Elias fut le premier à les remarquer.
— Oh, le gros bébé se met à pleurer ! Tu veux un gros câlin, mon bébé ? Quelqu’un comme toi, oui ! lui lança-t-il méchamment. Une chiffe molle, un moins que rien, un lèche-cul, toujours à lever la main en cours pour se faire bien voir. Tu es la honte de la jeunesse, le rebut de la société, une grosse merde qui ne vaut même pas qu’on l’écrase du talon. Tu n’es rien ni personne.
Sa voix moqueuse lui fit mal, mais il aurait pu se remettre de la honte qu’il éprouvait à s’être laissé aller, à s’être confié à la mauvaise personne. On le poussait, d’un côté puis de l’autre, comme un ballot de linge sale. Le groupe avait formé un cercle au centre duquel il finit par tomber, à moitié parce que l’alcool qu’il avait ingurgité le faisait tituber, et parce que les mots l’accablaient plus que tout. Mais sans qu’il comprît comment ou pourquoi, la soirée qui avait déjà tourné au cauchemar prit une tournure pire encore.
— Pleure, tu pisseras moins ! s’exclama l’un des amis d’Elias.
— Quelle bonne idée ! Avec toute cette bière, j’en peux plus moi !
Horrifié, Sasha n’en avait pas cru ses yeux quand il avait vu les garçons descendre leur braguette. Quand le premier jet d’urine avait atterri sur la jambe de son pantalon, il avait regardé la bouche ouverte, comme s’il était le témoin extérieur d’une scène arrivant à quelqu’un d’autre. Ils étaient quatre garçons et trois filles. Les filles criaient et les encourageaient, tandis qu’ils soulageaient leur vessie du liquide âcre et puant sur Sasha.
Après cela, Sasha bloqua ses souvenirs en avalant difficilement sa salive. Il ne voulait pas se rappeler de ce qu’ils avaient fait au vilain petit pédé ; une fois leur sexe sorti pour uriner, pourquoi le ranger alors qu’il pouvait encore servir ?
Sasha sortit brutalement de la voiture, frottant son visage pour effacer les larmes qui avaient jailli sans qu’il s’en rende compte. L’angoisse nouait son ventre, si fort qu’il en avait la respiration coupée. Il ne pouvait plus que haleter, tâchant d’avaler autant d’air que possible à chaque goulée. L’émotion brûlait sa gorge, éradiquait tout autour de lui, réduisant sa vision aux palissades qui ne l’avaient pas protégé comme il l’avait cru, mais qui avait empêché au contraire d’éventuels passants ou voisins de voir pourquoi quelqu’un criait alors que d’autres riaient.
Il s’assit par terre, le dos contre la roue de sa voiture, pleurant et pleurant, laissant des années de répression s’écouler par flots le long de ses joues, le torrent se perdant dans les plis de sa chemise, trempant son col. Il pleurait pour le jeune Sasha, pour celui qui était mort ce jour-là, remplacé par un Sasha plus froid, plus distant et qui n’avait plus osé faire confiance à personne.
Alors aujourd’hui, la question n’était pas réellement de savoir s’il aimait ou non Angus. À cette question, s’il était honnête avec lui-même, il pouvait répondre. Mais le problème était autre.
Trouverait-il ou non la force en lui de lui faire confiance ? Pouvait-il se le permettre ?
Ne risquait-il pas de se perdre, de revenir le petit Sasha de l’époque, faible et crédule, pour voir son âme écrasée comme un vulgaire insecte ?
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