Une ombre au tableau

Fred Colton · Chapitre 4 sur 26

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Une ombre au tableau

3 Sasha

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Sasha

 

En ouvrant les yeux le lendemain matin, Sasha eut envie de quitter cette Terre les pieds devant, de se taper la tête contre les murs, de frapper le premier venu si besoin, n’importe quoi si cela pouvait faire disparaître la migraine carabinée qui pulsait à ses tempes. Il se passa une main sur les yeux et préféra enfouir sa tête sous les draps. Tout cela, c’était la faute d’Arthur.

La veille, celui-ci lui avait fait visiter la demeure, en tentant de lui montrer les avancées. Malheureusement, plus ils parcouraient les pièces, plus Sasha avait senti tout espoir le quitter. Peu après la mort de son oncle, des vandales avaient visité la maison et ravagé la plupart des pièces. Personne n’avait eu de preuves, ni empreintes ni traces de pneus dans le gravier à l’extérieur de la maison, mais la police n’avait pas trouvé de meilleure explication. De nombreuses vitres avaient été brisées, les boiseries abîmées, les salles de bains dévastées, s’ajoutant aux travaux nécessaires pour une remise en état. Peut-être était-ce parce qu’il n’y connaissait rien, mais hélas, cela lui semblait presque pire qu’au début. En plus des dégâts d’origine, les murs étaient désormais éventrés là où les ouvriers avaient dû ouvrir pour réparer les canalisations. Des gaines électriques pendaient du plafond, en attente de raccordement. La demeure n’était plus qu’une coquille vide.

— Ce n’est pas possible, Arthur ! Comment la maison peut-elle s’être dégradée à ce point ?

— Je vous l’ai dit, m’sieur McDougall. Cette maison, elle veut pas être réparée ! Plus on fait de travaux, et plus il arrive des choses.

Sasha commençait à avoir la moutarde qui lui montait au nez.

— Arthur, vous êtes un adulte raisonnable. Vous ne pouvez pas me dire sérieusement que si les travaux n’ont pas avancé, c’est à cause de la maison ! Prenez vos responsabilités, bon sang de bois !

L’homme rougit et fronça les sourcils.

— Vous osez m’accuser de mal faire mon travail ?

Sasha haussa les sourcils en montrant d’une main l’état de la cuisine.

— Regardez autour de vous ! Quand je suis venu l’année dernière, la cuisine était presque utilisable en l’état. Et maintenant ? Une chatte n’y retrouverait pas ses petits !

— Mais vous vous rendez pas compte, m’sieur McDougall. C’est toujours comme ça quand on fait des travaux. Il y a toujours un moment où ça a l’air pire qu’au début.

L’entrepreneur le regardait d’un petit air supérieur que Sasha détestait. Il voyait souvent cela dans le regard des gens qui faisaient un métier manuel. Comme si lui, parce qu’il était écrivain, métier intellectuel par définition, et qu’il avait reçu une certaine éducation, il ne pouvait pas comprendre la réalité des choses. Il n’avait pas le nez toujours fourré dans ses livres, tout de même ! Enfin, presque… En tout cas, il en avait plus qu’assez des préjugés à son encontre.

— Je ne suis pas complètement simple d’esprit, vous savez. J’ai déjà vu une maison en travaux, et jamais, vous m’entendez ? Jamais, je n’en ai vu dans un état pareil à celle-ci.

Arthur haussa les épaules.

— Et alors, que voulez-vous que j’y fasse ? C’est pas comme si je pouvais faire avancer les choses par magie !

— Exactement ! s’exclama Sasha en le pointant du doigt. La magie, c’est comme les fantômes, cela n’existe pas. Donc comment on fait ? On fait revenir les ouvriers, et on se remet au travail !

Sans le regarder directement, Arthur prit un air gêné.

— Il y a juste un petit problème…

— Quoi encore ?

— Aucun des ouvriers que j’ai engagés ne veut revenir.

Sasha sentit le sang quitter son visage. Il en avait par-dessus la tête de ces histoires. Et il avait dans l’idée que ce n’était pas près de s’arrêter.

— Et pourquoi ça ? se força-t-il à demander calmement.

— À cause de la malédiction, bien sûr ! expliqua l’autre comme si c’était une évidence.

Sasha garda le silence un instant, comptant dans sa tête à rebours jusqu’à dix. Puis une deuxième fois. En allemand. Il fallait absolument qu’il garde son calme, même s’il devait apprendre à compter en gaélique si nécessaire.

— Quelle malédiction ? interrogea-t-il, dans un murmure à peine audible.

Arthur ne lui fit pas répéter, toutefois.

— Eh bien, vous savez ? Le fantôme…

Il est définitivement temps d’apprendre à compter en gaélique…

— Encore ce soi-disant fantôme ?

Arthur regarda autour de lui comme s’il avait peur que quelqu’un surgisse d’une minute à l’autre. Hormis le vent et la pluie qui faisaient craquer les boiseries, il n’y avait ni bruit ni âme qui vive à part eux dans la maison.

— Un des gars jure qu’il l’a vu ! Un type avec les cheveux longs, habillé comme dans l’ancien temps, en kilt en tartan, l’air féroce, en colère. Mon gars jure que le fantôme a fait tomber sa caisse à outils.

— Bon d’accord, un homme fanatique de reconstitution historique rejoue une scène du Moyen Âge en s’habillant à l’ancienne et fait tomber des choses. Il y a peut-être un intrus sur mes terres, mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il s’agisse d’un fantôme. Et vous savez pourquoi, Arthur ? Parce que les fantômes, ça n’existe pas !

Il ne criait pas vraiment, mais presque. Il était au bord de la crise de nerfs. Pourquoi ces gens ne pouvaient-ils pas prendre leurs responsabilités et avouer leur incompétence plutôt qu’accuser un fantôme de leurs malfaçons ? Un grand courant d’air glacial s’infiltra dans la pièce, le faisant frissonner violemment.

— Vous voyez ? Vous voyez ? répéta Arthur, les yeux écarquillés en montrant la pièce autour d’eux du doigt. Il ne faut pas dire ce genre de choses ! Vous allez vous attirer le mauvais œil !

Sasha poussa un énorme soupir en se passant la main sur le visage. La migraine pointait déjà. Cela frisait le ridicule. Que ces hommes veuillent ou non travailler sur le projet, il ne pouvait se permettre de les garder. Incompétents, fainéants, et obnubilés par des histoires de malédiction, cela ne pouvait plus durer.

— Écoutez, Arthur. On ne va pas batailler plus longtemps. Vous ne voulez pas travailler sur ce chantier ? Je le comprends. Je veux bien vous libérer de vos obligations, à condition que vous laissiez tous les matériaux achetés avec l’avance que je vous ai envoyée. Cela me paraît juste. Vous me laissez dans l’embarras en refusant de faire les travaux…

— Ce n’est pas que je refuse de faire les travaux, le coupa-t-il, c’est la maison qui…

— Je sais, je sais, l’interrompit Sasha à son tour. Comme vous voulez. Mais en attendant, c’est moi qui me retrouve avec des travaux à moitié faits, et une équipe qui ne veut plus travailler ici.

— C’est qu’ils ont trop peur. Vous savez pas comment c’est ici…

Sasha leva la main pour couper court. Il avait bien compris qu’il était inutile d’argumenter avec lui.

— Arrêtons-nous-là, voulez-vous ? Discutons plutôt de la meilleure manière de clore cette histoire proprement.

 

Ils étaient tombés sur un accord qui les satisfaisait tous les deux et s’étaient séparés en termes plutôt neutres. Sasha n’était pas resté longtemps après cela. Il s’était assis juste un moment, par terre dans la cuisine. La tête entre les mains, il avait pensé à son grand-oncle.

— Pourquoi donc m’as-tu fait ça ? avait-il demandé à haute voix dans la maison désormais presque silencieuse. Pourquoi m’avoir légué cette maison pour en faire un fardeau ?

Dans un soupir, les épaules lasses, il avait écouté le vent s’engouffrer dans les pièces vides. Il avait relevé la tête en tendant l’oreille alors qu’il lui avait semblé entendre quelqu’un murmurer un nom. Mais ce devait être un tour que lui jouait son esprit fatigué, après qu’Arthur lui ait répété inlassablement ces mêmes excuses impliquant un soi-disant fantôme. Il s’était secoué, puis en se levant, avait pris une décision importante. Il allait engager quelqu’un d’autre, et rester le temps nécessaire pour s’assurer que le chantier avançait correctement.

Ce matin, alors qu’un jour un peu moins pluvieux s’annonçait, il avait beaucoup à faire. Il se prépara rapidement, profitant de l’eau chaude à sa disposition dans la salle de bains de l’auberge où il résidait. Il avala quelques cachets pour sa migraine puis commença sa journée. Il avait dicté la veille au soir une liste de courses à Siri. Il lui suffirait de consulter son téléphone lorsqu’il serait à la quincaillerie du coin pour prendre tout ce dont il avait besoin. Des outils de base pour lui, des casques de chantier, des bottes de sécurité, et quelques essentiels dont il ne pourrait se passer s’il prévoyait de passer quelque temps dans la maison. Si tout allait bien, il pourrait peut-être même emménager dans l’une des pièces le soir venu ? Il ne se faisait pas trop d’illusions toutefois. Il aimait le confort de la petite auberge de campagne qu’il avait choisi au bord du lac – la seule du village en fait, même si ce n’était probablement pas la plus luxueuse. La vue était splendide, presque identique à celle qu’il avait de l’une des fenêtres de l’étage de sa maison. Ma maison. C’était étrange de penser à ce vieux manoir décrépi comme une demeure qui lui appartenait. Mais c’était pourtant le cas ; il était à lui, pour le meilleur et pour le pire.

Plus tard dans la matinée, quand il eut acheté le nécessaire, il s’occupa de faire passer une petite annonce dans le journal local ainsi que dans des quotidiens spécialisés. Il recherchait un entrepreneur pour diriger des travaux dans une demeure néo-gothique écossaise atypique. Pour toute réponse, il demandait de joindre le journal qui ferait suivre. Il ne tenait pas à publier son numéro personnel pour ne pas recevoir d’appels bizarres. Personne ne savait réellement quels étaient les lecteurs de ces journaux, et il ne voulait pas tomber sur un malade.

C’était peut-être une déformation professionnelle, mais il ne pouvait s’empêcher de penser au pire dès qu’il faisait quelque chose. Il avait commencé à écrire des polars quand, alité à cause d’une grippe carabinée, il n’avait eu rien d’autre à faire que de lire et de regarder par la fenêtre située juste à côté de son canapé. Il avait observé les allers-retours de la police, les techniciens de la police scientifique, les interrogatoires dans les bureaux dont les fenêtres donnaient sur son appartement. Il n’entendait rien, bien sûr, et il ne pouvait que deviner les silhouettes des hommes et des femmes qui se découpaient telles des ombres chinoises sur les fenêtres à contre-jour, mais son intérêt était piqué. Il s’était demandé, comment il aurait trouvé la solution à une énigme s’il avait été à la place des policiers. Puisqu’il n’était pas du métier mais ne manquait pas d’imagination, il commença à penser à une histoire qui mettrait en scène un ancien flic devenu détective privé. Quelques mois plus tard, après de longues recherches et une période non moins longue d’écriture, de relecture et de corrections, il avait proposé son manuscrit à une maison d’édition. La chance lui avait souri, et depuis, c’était le succès. Il avait désormais une dizaine de livres à son actif dont six sur ce personnage en particulier. Cette série était toujours subtilement orientée à la fois sur l’affaire en cours et sur la vie sentimentale – ou son absence, selon le cas – du héros.

Quand bien même il contactait les différents journaux chaque jour pour savoir si on avait laissé des messages pour lui, il se passa plus d’une semaine sans que personne ne se soit présenté pour le job. Il commençait lentement à désespérer, pensant qu’Arthur ou son équipe avait répandu cette histoire à dormir debout de maison hanté, décourageant les éventuels intéressés. Repoussant cet accès de paranoïa, il refusa de se laisser aller au désespoir si facilement.

Chaque jour, il se rendit donc à la maison, tentant d’organiser le chantier du mieux qu’il pouvait. Il fit le tour de chaque pièce et rangea chacune d’entre elles aussi bien que possible. Il déblaya les gravats, classa les matériaux par catégorie, et fit même quelques menus travaux lui-même.

Il était en train d’essayer de réparer la plomberie sous l’évier de la cuisine en ce matin du neuvième jour, quand la canalisation céda. L’eau glacée jaillit de l’ouverture en plein dans son visage. Il se recula aussi vite que possible, tâchant de sauver le manuel d’explications dont il s’était servi pour comprendre comment cela fonctionnait. Il était pourtant certain d’avoir fermé le robinet général. Dégoulinant, transi jusqu’aux os, il se releva pour vérifier et tenter de trouver une solution avant de retrouver avec un dégât des eaux par-dessus le marché.

En regardant entre les planches de la fenêtre de la cuisine, il vit un véhicule arriver. Il s’agissait d’une camionnette avec une plateforme ouverte à l’arrière, de celles dont on se servait pour transporter des matériaux. Il n’osait espérer. La chance allait-elle enfin tourner ? Serait-ce un entrepreneur qui aurait entendu parler du poste à pourvoir ?

Sasha saisit un chiffon qui traînait là, et s’en servit pour essuyer son visage. S’il était là pour aider, il ne fallait pas lui faire peur en arrivant.

Non. Mieux valait attendre un peu…

 

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