Une ombre au tableau
21 Sasha
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Sasha
Après sa confession, Sasha s’était attendu à lire le dégoût, le mépris sur le visage d’Angus pour le gamin naïf et crédule qu’il avait été, mais sa réaction avait été tout autre. Après tout, il s’était fait piéger comme un bleu, incapable de lire dans le comportement trop généreux de Séléna la roublardise dont elle faisait en réalité preuve. Sasha avait eu tellement honte. Honte d’avoir vécu pareil tourment. Honte de n’avoir pas vu venir la perfidie de ses camarades. Honte d’avoir vécu avec ce secret toute sa vie. Honte enfin d’avoir dû confier ce fardeau à Angus, afin qu’il puisse décider de poursuivre Sasha de ses assiduités, ou de se rétracter.
Cependant, il y avait plus en jeu que leur simple relation. De leur amour mutuel, ou de son absence, dépendait le sort de Liam et de Jonathan.
Drainé de toute énergie après cette discussion, Sasha avait été incapable de manger, et Angus l’avait quasiment porté jusqu’à la chambre. Quelques minutes après, le bel Écossais l’avait alors rejoint, le manipulant jusqu’à ce que Sasha se retrouve blotti dans ses bras. Le battement puissant et régulier du cœur d’Angus contre son oreille l’avait bercé. Il avait sombré dans un sommeil profond, uniquement réveillé aux premières lueurs du jour par la chaleur brûlante qu’émettait le corps endormi à ses côtés.
Quand il avait lentement repris conscience, il s’était étonné de se trouver soudain si léger, et il dut réfléchir à la raison pour laquelle il se sentait si bien. Détendu pour la première fois depuis ce qui lui semblait une éternité. Et puis la conversation qu’ils avaient entretenue la veille au soir lui revint, et avec elle, la force de ses souvenirs.
Au-delà de l’acte abject dont il avait été victime, c’était l’assurance de n’être pas digne de l’amour d’Angus qui l’avait poussé à se confier. Si Angus savait, il ne pourrait assurément vouloir de lui. Les paroles d’Elias étaient encore gravées en lui au fer rouge. Une chiffe molle, un moins que rien, un lèche-cul, toujours à lever la main en cours pour se faire bien voir. Tu es la honte de la jeunesse, le rebut de la société, une grosse merde qui ne vaut même pas qu’on l’écrase du talon. Tu n’es rien ni personne.
Intellectuellement, Sasha savait qu’Elias avait simplement voulu le blesser en le rabaissant plus bas que terre. Mais une autre partie de lui, plus malléable et terrifiée par ce qu’ils lui avaient ensuite fait subir l’avait persuadé que c’était vrai. Car après tout, s’ils s’étaient servis de lui comme ils l’avaient fait, c’était qu’il ne valait pas grand-chose, n’est-ce pas ?
Ce jour-là, ils avaient détruit bien plus que son enveloppe physique, et il lui avait été bien difficile de sortir la tête de l’eau. Ce n’était pas si étonnant qu’il ait ressenti le besoin de s’isoler du monde. Afin que ses parents ne comprennent pas, il avait appris à feindre la bonne humeur, mais au fond de lui, il avait tout fait pour se protéger. Les quelques crises d’angoisse de sa jeunesse avaient été expliquées par un trop grand stress, et ses parents l’avaient davantage entouré, lui apportant sans le savoir un réconfort incommensurable. Désormais, il avait très peu de contact avec l’extérieur, hormis avec Claire qui avait toujours été un grand soutien pour lui, et ne s’en trouvait que mieux. Il faisait son maximum pour éviter toutes les situations qui pouvaient engendrer des crises d’anxiété. Il était même parvenu à fonctionner relativement bien, allant jusqu’à pouvoir se rendre dans les aéroports, où la foule le terrifiait autrefois, sans paniquer. Quand on le voyait, rien n’indiquait qu’il n’était pas ce qu’il paraissait être. Il se faisait parfois l’impression d’être un menteur, une fraude permanente. Mais avec Angus, il sentait les murs qu’il avait soigneusement bâtis autour de lui s’effondrer les uns après les autres. Et le rouquin de ses rêves parvenait même à réussir ce miracle sans que Sasha prenne peur.
Pour être tout à fait honnête, si, il avait peur. Il était même terrifié. Mais Angus ne lui mettait jamais la pression pour rien. Concernant le côté sensuel de leur relation, il lui faudra, s’il ne l’avait pas déjà compris par lui-même. Sasha n’était absolument pas certain de pouvoir aller plus loin que l’intimité qu’ils avaient partagée ce matin-là dans le lit où ils se trouvaient en ce moment même.
Au souvenir des sensations sur sa peau, son corps se couvrit de chair de poule. Sasha ne pouvait nier à quel point ce qu’il avait ressenti ce jour-là l’avait bouleversé. Les caresses d’Angus avaient réveillé en lui un besoin qu’il ignorait ressentir. Mais aller plus loin ? Pour l’instant, il ne pouvait l’envisager. Gêné par l’érection grandissante qui poussait malgré lui entre ses jambes, il s’extirpa délicatement des bras d’Angus pour mettre un peu de distance entre eux.
Angus bougea également, lui tournant le dos en dénudant une partie de son corps, le drap couvrant à peine ses hanches. Sasha prit le temps de boire du regard le haut de ses fesses. Sa peau pâle saupoudrée çà et là de taches de rousseur se détachait nettement sur les draps sombres. Il remonta les yeux le long de sa colonne vertébrale, imaginant la douceur de soie de sa peau sous la caresse légère du bout de ses doigts, apprenant par cœur les reliefs de son dos. Sur ses épaules, les taches de rousseur se faisaient plus nombreuses, et Sasha fut pris de l’envie irrésistible de déposer un baiser sur chacune d’entre elles.
Il était encore très tôt, mais il décida de se lever afin d’éviter que ses désirs ne prennent le pas sur ses actes conscients. Discrètement, il sortit du lit, et se rendit dans la salle de bains. Il se doucha rapidement, ne laissant pas à son corps l’opportunité de se rappeler à son bon souvenir plus que ce n’était déjà le cas. Comme un petit animal triste, son érection retomba, dépitée, sous les gouttes d’eau glacée que Sasha fit couler sur elle. Sasha sourit presque. C’était comme si son sexe avait une conscience propre, son cerveau du sud un organe indépendant du reste du corps. Mais il voulait quelque chose que Sasha n’était pas prêt à offrir.
Il occupa le début de sa journée en préparant des crêpes à la fleur d’oranger, jusqu’à ce qu’il entende Angus commencer sa routine matinale à l’étage. Lorsqu’il descendit, le café était prêt ainsi qu’une assiette de crêpes au sucre, une salade de fruits et des toasts grillés.
— Hum, s’exclama Angus avec un murmure appréciatif. Tu t’es surpassé. Ça sent bon dans toute la maison.
Sasha haussa nonchalamment une épaule.
— Ce n’est rien. J’étais réveillé très tôt. C’était juste pour m’occuper, et je ne voulais pas commencer à travailler dans la maison pour ne pas te réveiller.
Angus s’approcha de Sasha et déposa un baiser léger sur ses lèvres fines.
— Eh bien, c’était très prévenant de ta part. J’apprécie plus que je ne saurais le dire.
Sasha dissimula comme il le put la surprise que le comportement d’Angus éveillait en lui, se tournant très vite pour attraper deux tasses et deux cuillères. Cela lui paraissait étranger et naturel à la fois. Toutefois, il installa le tout sans mot dire, et ce fut Angus qui entama la conversation comme si de rien n’était.
— Par rapport à la malédiction, est-ce que tu crois qu’il faut qu’on fasse quelque chose de particulier, ou bien on doit simplement poser nos mains sur les empreintes ?
— Je ne sais pas, et d’après ce que j’ai compris, Jonathan ne le sait pas non plus. Tu l’as revu hier ?
— Non. J’aimerais bien qu’on ait quelqu’un pour nous aider qui soit un peu plus… disponible que lui.
— Comme quelqu’un de vivant, par exemple ?
Sasha le disait comme une blague, mais Angus le prit au sérieux.
— Oui. Dommage que nous ne connaissions aucune sorcière.
— Hum.
Sasha se tut quelques instants, en pleine réflexion. La seule personne qui mériterait peut-être ce nom, c’était la dame qu’il avait vue à la bibliothèque, Erin. Son regard si vert lui avait paru presque fantasmagorique, comme issu d’un autre monde. Il secoua la tête en riant. Son cerveau était vraiment prêt à tout, ces derniers temps, même à croire l’impossible.
— À quoi tu penses ? l’interrogea Angus.
— À Erin, tu sais, la bibliothécaire ? Je pensais à la couleur de ses yeux presque surnaturelle. Si je devais parier sur l’existence des sorcières, je parierais qu’elle en fait partie.
Un sourire jouait toujours sur ses lèvres alors qu’il dégustait avec entrain son déjeuner. Angus s’était arrêté, la fourchette à mi-chemin de sa bouche.
— Tu crois sincèrement que c’en est une ?
Sasha fit une pause à son tour, et le regarda pensivement.
— Eh bien, si une telle chose que les sorcières existaient, oui je pense qu’elle en serait vraiment une. Mais même si je suis persuadé qu’on appelait certaines femmes des sorcières dès que leurs connaissances dépassaient le cadre classique de la société de l’époque, je ne crois pas qu’il en existe encore.
— Tout comme tu étais persuadé que les fantômes n’existaient pas ?
La question le rendit muet pendant quelques instants. Il fronça les sourcils, mais ne trouva rien à répliquer. Peut-être Angus avait-il raison. Il avait tant changé en quelques semaines. Si rien n’était impossible, les sorcières existaient peut-être encore.
— Et si tu allais lui rendre une petite visite ?
— À Erin ? Pour lui poser la question ? Au fait, mima Sasha d’un faux air pénétré, on se demandait avec mon ami si vous n’étiez pas une sorcière. Non, ce n’est pas qu’on veuille forcer votre coming out, ce n’est pas notre genre, mais c’est juste qu’on a une petite malédiction sur les bras, et qu’on ne sait pas très bien quoi faire avec. C’est sûr, reprit-il d’un ton normal, ça va très bien passer, ça, comme question.
Angus emplit la cuisine de son rire généreux, dont les échos firent vibrer le cœur de Sasha. Il se permit un petit sourire en coin avant de recommencer à manger. Le rire d’Angus provoquait aujourd’hui en lui une légèreté qu’il avait du mal à appréhender. Il laissa simplement le son le remplir de joie, sans plus se poser de questions.
— Je suis sûr que cela va donner une conversation très intéressante. Mais je préfère que ce soit toi qui y ailles plutôt que moi. Elle te connaît déjà, et tu as eu l’air de bien t’entendre avec elle la première fois.
Sasha s’arrêta carrément de manger.
— Tu es sérieux, en fait.
— Tout à fait. Tu es plus doué que moi pour ce genre de choses.
— Tu rigoles ? Je suis nul en relations sociales. Mais bon, pourquoi pas, décida soudain Sasha. Après tout, je ne risque rien. Le ridicule ne tue pas, sinon, je serais mort depuis longtemps.
Il prit conscience de ce qu’il venait de dire quand il entendit le petit hoquet d’Angus. Il leva la tête et observa son expression choquée. Angus posa prudemment sa fourchette dans son assiette et attendit.
— Quoi ? C’est vrai. Je ne peux pas ignorer la réalité des faits. Je peux seulement vivre avec, construire ma personnalité pas à cause de ce que j’ai vécu, mais grâce à ça. J’ai réalisé cela pendant que je cuisinais ce matin. Je ne suis pas ce qu’ils m’ont fait. Je ne suis pas ce qu’ils ont dit de moi. Je pense qu’il faut que je dédramatise ces souvenirs pour les rendre moins douloureux. Cela ne sert à rien que je me flagelle pour ce qui m’est arrivé. C’est arrivé, c’est tout, il faut faire avec. Donc, oui, ils m’ont ridiculisé, et traité comme moins qu’un humain. Mais si je n’en parle pas, si je garde cette histoire enfouie en moi comme je l’ai fait jusqu’à présent, elle ne fera que teinter tout ce que je vis par ailleurs. Quand tu gardes une poubelle enfermée dans un coin, ça finit par empuantir tout le voisinage. Mon passé est exactement comme ça. Si je n’en parle pas, il prend plus d’importance qu’il devrait en avoir. Et même si je ne suis pas prêt à en parler avec qui que ce soit d’autre que toi, je crois pouvoir dire qu’il est temps de verbaliser ce que j’ai enfermé tout ce temps pour qu’il finisse par ne plus avoir d’emprise sur moi.
Il déglutit avec force, conscient que malgré son attitude désinvolte, ce qu’il venait de dire avait beaucoup d’importance.
— Je comprends. Et blaguer sur la question, ça aide ?
Sasha prit le temps de réfléchir.
— Je ne suis pas encore sûr, mais peut-être. Cela vaut le coup d’essayer en tout cas.
Angus lui fit un sourire et posa sa main sur la sienne, la serrant gentiment.
— Oui, ça vaut le coup d’essayer si c’est ce qui te fait avancer. Chacun a sa manière de traiter le sujet. Mais si ça marche pour toi, c’est tout ce qui compte.
— Merci.
De nouveau, l’émotion fermait sa poigne autour de son cou, l’empêchant de respirer correctement. Mais Sasha avala avec force sa salive, chassant les dernières lianes qui le retenaient au passé. Il avait pris la décision d’aller de l’avant. C’était pour ça qu’il était là, avant tout. C’était la raison qui l’avait décidé à se rendre ici en premier lieu. Il remplit ses poumons d’un air frais emplis des senteurs du petit déjeuner, et sourit à Angus.
Il était loin d’être entièrement réparé, mais ses blessures avaient plus de chances de se refermer s’il cessait d’ignorer qu’elles saignaient encore abondamment.
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