Vers le soleil

Julien Sandrel · Chapitre 9 sur 27

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Vers le soleil

9 - Sacha 15 Août 2018

9

SACHA

15 AOÛT 2018

 

6 heures, 7 heures, 8 heures du matin. Francesca est repartie. Je suis parvenu à lui trouver une chambre d’hôtel en dernière minute, avant qu’elle ne me rejoigne, hier.

Je suis dans mon lit, les minutes s’égrènent, les angoisses se succèdent.

Comment pourrais-je dormir, après ça ?

Les questions se bousculent. Les sentiments, aussi. Je savais qu’il y avait des zones d’ombre dans la vie de Tess, je découvre des gouffres. Une vie reconstruite. Fondée sur des mensonges. Pour se sauver. Pour les sauver, toutes les deux.

J’ai beau tourner le problème dans tous les sens, je ne vois aucune issue satisfaisante.

Laisser ses grands-parents obtenir la garde de Sienna est l’exact opposé de ce que Tess voudrait. Si elle avait souhaité qu’ils fassent partie de la vie de sa fille, elle aurait tenté de renouer avec eux, d’une façon ou d’une autre. En revanche, une chose est certaine : face aux grands-parents naturels, si je tente d’obtenir la garde de Sienna, j’ai perdu d’avance.

Passer par la voie légale, c’est aussi, peut-être, donner la possibilité à Tom de devenir son père. C’est inconcevable. Il a tenté d’assassiner Tess. Qui sait de quoi il pourrait être capable avec Sienna, qui ressemble tant à sa mère ? Le risque est trop grand.

Tout ça, évidemment, ce sont des éventualités. Si Sienna était confiée aux services sociaux, il y a des chances que ni les grands-parents ni Tom ne se manifestent. Alors elle serait placée. En foyer, ou en famille d’accueil. Ce serait un moindre mal. Mais pour moi qui suis passé par là, pour moi qui ai bien failli ne pas me relever de ces années d’errance, ça n’est pas une option.

Francesca a raison. La seule solution, c’est la fuite. Le plus loin possible. Le plus vite possible.

Mais ce que Francesca ne sait pas, ce que je n’ai pas osé lui dire, c’est que je doute d’être capable d’assumer une telle responsabilité. Un tel engagement. Tous ces mots que je déteste, que j’évite depuis toujours. Tous ces mots qui me pétrifient. Bien sûr, depuis trois ans, je joue le rôle d’un père, en prétendant être son oncle. Mais je ne suis qu’un intermittent de la paternité. Tout d’un coup, il s’agirait de devenir père célibataire, à plein temps, hors la loi, d’une enfant qui vient de perdre sa mère dans des conditions tragiques, et à laquelle je devrais avouer tous mes mensonges. Disons qu’on a connu mieux comme conditions d’entrée dans le monde merveilleux de la parentalité…

En plus du désarroi dans lequel je suis plongé, j’ai l’impression d’être piégé. Bien sûr, l’idée de ne plus avoir aucun contact avec Sienna, de ne plus lui associer chaque jour un nouveau nom de fleur, de ne plus voir s’éclairer son visage lorsque je lui raconte avec force détails mes abracadabrantesques aventures en forêt tropicale, de ne plus entendre son rire fendre la monotonie de mes jours… tout cela me brise le cœur.

Mais suis-je prêt à assumer une paternité pleine et entière pour autant ?

La réponse est non. Je ne suis pas prêt.

Ai-je le choix ?

Oui. On a toujours le choix.

Je pense tout et son contraire. Je suis perdu.

Qu’y faire ?

Sur mes contradictions

le vent souffle. 1

Et merde, voilà que je me mets à réciter des haïkus qui ne m’aident pas du tout… Ce qui est sûr, c’est que je vais devoir décider très rapidement, car je ne peux pas garder Sienna sous cloche. Il est inévitable qu’elle apprenne tôt ou tard l’effondrement. Et puis, il y a cet ultimatum : combien de temps pour que les autorités se rendent compte que Tess Moreau est la maman d’une petite fille de neuf ans, dont on ignore où elle se trouve ? Francesca a estimé mon répit à une journée. Peut-être plus, peut-être moins.

J’ai besoin de réfléchir, encore. De gagner du temps.

En attendant, je dois faire comme si de rien n’était. Ne pas alerter Sienna. Éviter qu’elle ne se trouve confrontée aux images du pont, donc aux journaux, à Internet, à la télévision… Et même si c’est dur, je dois continuer à vivre normalement, selon le programme établi. Protéger Sienna, tant que nous n’avons aucune certitude sur la situation à Gênes.

Lorsqu’elle se lève, elle vient me rejoindre pour un câlin dans mon grand lit. Il est près de 10 heures, je viens tout juste de m’endormir, épuisé. Mais elle est en pleine forme. Bien décidée à profiter de cette belle journée d’été.

Je reprends progressivement mes esprits. S’il n’y avait pas cette angoisse qui me bouffe, je dirais que l’atmosphère est paisible.

— On part à quelle heure, tonton ?

— Où ça, mon lilas ?

— Bah… voir Niki, c’est bien ça qu’on a prévu aujourd’hui, non ?

Niki, c’est Niki de Saint Phalle, l’artiste favorite de Sienna. Depuis qu’elle a découvert ses Nanas, ces gigantesques sculptures féminines ultra-colorées, exubérantes, aux formes généreuses, Sienna se passionne pour son œuvre – j’ai d’ailleurs découvert que Niki de Saint Phalle est particulièrement appréciée par les enfants. Tess et moi avons emmené Sienna à plusieurs reprises admirer l’étonnante fontaine Stravinsky, à côté du Centre Pompidou, à Paris. Nous avons passé des heures à en observer les sculptures motorisées. Il faut dire que je trouve moi aussi l’œuvre de Saint Phalle particulièrement fascinante. Aussi lorsque nous planifiions notre séjour en Toscane, le détour par son méconnu Jardin des Tarots s’est imposé comme une évidence.

Sienna a préparé sa visite, et se réjouissait de nous guider, Tess et moi, dans ce dédale de sculptures monumentales auquel Niki – comme l’appelle Sienna – a consacré vingt ans de sa vie.

C’est ce qui était prévu. Elle a raison. C’est donc ce que l’on doit conserver. Donner le change, continuer. The show must go on. Je n’ai aucune espèce d’envie d’aller visiter quoi que ce soit, dans de telles conditions. Mais je ne crois pas avoir le choix, et il n’y a de toute façon rien d’autre à faire dans l’immédiat. À part prendre le temps de réfléchir. Je me souviens que le lieu est assez loin d’ici. Toujours en Toscane, mais proche de la côte, au niveau de Capalbio. C’est à plus de deux heures de route. Tant mieux, ça me laissera le temps de penser : les activités favorites de Sienna en voiture étant la sieste et la lecture, les trajets sont en général assez calmes.

— On partira en tout début d’après-midi.

— Trop bien ! Ça veut dire que je peux passer la matinée à la piscine avec les gens des autres gîtes ?

Sienna a des étoiles dans les yeux, en disant ça.

— Qui sont « les gens des autres gîtes » ?

— Des Espagnols et des Croates, je crois… Y a une fille qui a dix ans, elle s’appelle Ana-Maria, on se comprend moyennement mais hier j’ai vu qu’elle avait un sac à dos Ratatouille alors ça m’a donné un indice qu’on s’entendrait bien. On a joué à refaire des scènes du film. Ana-Maria faisait Rémy, et moi je faisais Colette. À un moment y a même Chiara qui nous a rejointes, c’était trop bien !

Sienna est fan de ce dessin animé culinaire de Disney dans lequel Rémy, un rat chef cuisinier, fait équipe avec un garçon un peu gauche et une jeune femme très affirmée nommée Colette. Pour des raisons évidentes de « projet professionnel », Sienna a fait sienne la devise du film : « Tout le monde peut cuisiner. »

— Alors, je peux aller jouer avec Ana-Maria ?

— Oui, vas-y. Moi je prépare le déjeuner.

— Va bene, va bene. Oui je suis bilingue depuis que Chiara m’apprend !

Un grand sourire se dessine sur son visage. Elle est heureuse, c’est visible.

— Dis tonton, on peut appeler maman ?

Ne montre aucune émotion, Sacha. Respire. Réponds calmement.

— On ne peut pas, maman a un souci de téléphone. C’est pas de chance, hein… mais il est possible qu’on ne puisse pas l’appeler pendant quelques jours…

— Quelques jours ? Oh purée, c’est la totale là !

Elle accompagne cette phrase d’une mimique exaspérée. Je ne peux m’empêcher de sourire à mon tour.

— Pour les jours qui viennent, c’est toi et moi, et puis c’est tout, mon lilas.

Elle réfléchit. Semble soucieuse. Puis soudain son expression change. Elle arbore son air malicieux. Je vois bien qu’elle est à dix mille lieues d’imaginer ce qui se joue en ce moment, à Gênes comme dans ma tête. Tant mieux.

— Du coup, tonton, on aura le droit de faire des trucs interdits ?

— C’est-à-dire ?

— C’est-à-dire des trucs que maman veut pas que je fasse. Par exemple manger avec les doigts, manger des chips, manger mes crottes de nez…

— Mais c’est dégoûtant !

— Sauf que moi je sens pas le goût…

— Quel intérêt alors ?

— Bah je sens pas le goût mais j’adore la texture !

Elle est hyper sérieuse, et moi j’éclate de rire. Cette enfant a vraiment le don de me sortir de mes pensées les plus sombres.

— OK, tu pourras manger tout ce que tu voudras. Mais tu m’autoriseras à ne pas t’imiter, hein… ?

*

Lorsque nous entrons dans le Jardin des Tarots, il est déjà 16 h 30, mais il fait une chaleur de bête dans ce coin perdu du sud de la Toscane. Sienna et moi nous sommes tartinés de crème solaire, nous portons chacun un chapeau de paille tressée qui nous donne l’air de sortir tout droit de La Petite Maison dans la prairie – ou bien de Borsalino, selon les références…

Sienna est surexcitée. Elle sort son petit cahier consacré à l’accumulation des connaissances sur ce jardin, et commence la lecture de son exposé en marchant.

— Alors tu vois, Niki a conçu ce parc après avoir été subjuguée par le parc Güell, de Gaudí, à Barcelone. Niki lisait les tarots, et les statues de son jardin représentent les figures de ce jeu de cartes. On les appelle les arcanes. Tu le savais, ça ?

— Non, je ne savais pas… Continue, mon lilas.

— Là on dirait que j’étais plus ton lilas mais la guide officielle du jardin, d’accord ?

— Va bene, va bene. Alors, madame la guide officielle, pouvez-vous m’en dire plus, avant que nous arpentions ce lieu ?

Elle sourit. Reprend son air d’institutrice revêche. J’adore.

— Mais bien sûr, monsieur. Il y a vingt-deux statues disséminées dans ce jardin, comme autant de cartes. Certaines sont de taille raisonnable, d’autres sont gigantesques : plus de dix mètres de haut, rendez-vous compte !

Elle accompagne cette dernière phrase d’une moue étonnée aux grands yeux écarquillés. Puis elle reprend.

— Les maquettes ont été dessinées par Niki. Chaque monument de béton est soutenu par une armature en ferraille soudée, et les sculptures ainsi constituées sont recouvertes de miroir, de verre, de céramique de toutes les couleurs. Le projet est ti-ta-nesque.

Elle referme son petit carnet, je ne peux m’empêcher de l’applaudir et de l’embrasser.

— Et maintenant, monsieur, suivez-moi : on va les découvrir pour de vrai… Youhouuuu !!

Elle me prend par la main, et nous entrons dans un monde fabuleux. Bluffant de beauté, d’ingéniosité.

Devant nous, des monstres étincelants, un ruissellement de lumière et de soleil. Une Papesse bleue monumentale domine l’ensemble. De sa bouche grande ouverte s’écoule l’eau alimentant un bassin où trône en majesté une Roue de la Fortune mécanique.

Sienna ne sait plus où donner de la tête. Partout, des familles, des enfants s’amusent à pénétrer ou à escalader les grandes sculptures et à se prendre en photo. Nous ne dérogeons pas à la règle. Nous sortons le plan fourni à l’accueil du site, et décidons de sillonner méthodiquement le labyrinthe végétal, ne loupant aucune des œuvres disséminées entre les bosquets. Nous découvrons, ébahis, ici une jeune fille bravant un féroce dragon, là un oiseau solaire posé sur une arche céleste. Le clou du spectacle étant sans conteste l’incroyable Impératrice, édifice à l’intérieur duquel l’artiste a vécu, en totale immersion : elle s’y était aménagé un véritable appartement aux murs entièrement recouverts de miroirs brisés, et comprenant tout le confort moderne. Sienna et moi jouons au jeu des synonymes, pour essayer de qualifier ce lieu. Elle commence avec le mot « éblouissant », j’enchaîne avec « rutilant », puis le jeu tourne court.

— Monsieur, je crois qu’on peut simplement résumer tout ça par un seul mot : extraordinaire.

— Madame, vous avez parfaitement synthétisé, bravo.

Au sortir de notre parenthèse enchantée dans cet univers fantasmagorique, alors que Sienna s’accorde de longues minutes pour choisir un souvenir dans la sacro-sainte boutique de fin de parcours, je ne cesse de repenser à une sculpture en particulier. Pas la plus belle, pas la plus originale, mais pour moi la plus bouleversante. C’est la carte des Amoureux, représentée sous la forme d’un couple, et nommée Le Choix. Un écriteau rédigé par l’artiste précise, à l’attention des visiteurs : « La carte implique qu’il y a un bon et un mauvais choix. » Pour moi qui ne crois plus ni aux signes ni au destin depuis longtemps, je dois dire que la présence de cette œuvre, de ces mots, est tout de même troublante.

L’heure du choix est si proche…

J’ai l’étrange impression de jouer ma vie, notre vie à tous, comme on joue à un jeu de cartes : il suffit d’une mauvaise décision, d’une mauvaise pioche, pour que tout s’écroule, d’un seul coup.

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