Vers le soleil
Trois ans plus tard
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26
SACHA
14 AOÛT 2021
Je suis debout, au cœur d’un paysage de carte postale.
Il y a du monde autour de moi, des bruissements, de l’agitation.
Même si je suis à l’ombre, même si nous sommes en fin de journée, j’ai du mal à respirer, engoncé dans cette tenue inhabituelle pour l’adepte du casual que je suis. Le nœud papillon m’étouffe, et cette veste me semble peser des tonnes. Enfin, c’est ce que je m’invente pour me donner une contenance. Car je sais bien que le costume n’y est pour rien.
Je tente de réguler mon souffle, ferme les yeux quelques instants, et replonge dans mes souvenirs de ces trois dernières années.
Dans les bonheurs. Dans les douleurs.
*
Le 20 août 2018, après quarante-huit heures de sédation artificielle pour limiter ses souffrances et faciliter les soins, Tess s’est réveillée, à l’hôpital de Gênes.
Sienna et moi étions là.
Nous l’avons enlacée. Nous lui avons dit que nous l’aimions.
Que nous serions à ses côtés, pour l’aider à surmonter cela.
Elle nous a regardés étrangement. Sans comprendre.
Et puis ses yeux se sont posés sur le drap vide, à l’emplacement de sa jambe gauche. Je crois que son cri restera à jamais gravé quelque part dans mon cœur.
Nous avons été épaulés par des personnes incroyables, sur lesquelles nous savons que nous pouvons compter, désormais.
Avec l’aide de toutes ces belles âmes, Tess s’est battue.
D’abord à Gênes. Puis à San Casciano. À Paris, enfin.
Très vite, elle a relevé la tête.
Le chemin a été long. Mais j’ai toujours su qu’elle y arriverait.
Depuis maintenant un an, Tess est équipée d’une prothèse. Sa démarche est claudicante, la station debout est toujours difficile à tenir sur la durée, mais chaque jour est une nouvelle étape franchie.
*
Un éclat de rire sonore me tire de mes pensées.
J’ouvre les yeux et aperçois Chiara, au premier rang.
Elle a fait sobre, aujourd’hui. C’est ce que je me dis en découvrant sa robe poudrée. Je ne sais pas si elle lit dans mes pensées, mais elle me lance un clin d’œil et effectue un demi-tour sur elle-même. Je comprends tout de suite mieux. La sobriété de cette robe n’a d’égale que la profondeur de son dos nu. Elle éclate de rire en apercevant mes yeux ronds, puis elle passe son bras autour de la taille de Marta, jolie Florentine de dix ans sa cadette, aussi discrète que Chiara est exubérante. On dit que les opposés s’attirent… ces deux-là se sont bien trouvées.
Chiara est une magicienne, une vraie. « Encore meilleure que Dumbledore », affirmerait Sienna. Capable de fédérer les énergies, les bonnes volontés, de panser les plaies à grand renfort de chansons italiennes ringardes, de looks extravagants et de sessions extraordinaires de Ratatouille.
Au cours des derniers mois de l’année 2018, Chiara nous a logés chez elle, le temps de passer le cap. Nos cheveux et nos âmes ont progressivement retrouvé leurs couleurs originelles. Et c’est en grande partie grâce à son soutien. Nous avons de la chance de l’avoir dans nos vies. Dans mon testament à moi, désormais il y a Chiara.
Lorsque nous sommes arrivés hier soir à San Casciano, nous n’avions pas revu Chiara en chair et en os depuis près de deux ans. Les retrouvailles ont été épiques. Chiara s’était réellement déguisée en rat cuisinier pour accueillir Sienna. Combinaison grise à poils, masque, maquillage, bonnet à larges oreilles. La tenue idéale pour un 13 août en Toscane.
— J’adore j’adore j’adore ! a lancé Sienna en se jetant au cou de son rat favori.
La soirée s’est étirée tard dans la nuit, car malgré la fatigue du voyage, nous ne voulions plus nous quitter. Le réveil a été rude, mais l’excitation du tumulte du jour a très vite galvanisé les troupes.
Depuis 7 heures ce matin, tout le monde s’active. Le gîte résonne de chants tonitruants, de rires, de musique. Tess et moi avons pris en charge la décoration, tandis que Sienna et Chiara sont aux fourneaux, épaulées par Teresa, Gino le coiffeur, et une bonne partie de la clique siennoise. Le Palio a pourtant lieu dans deux jours, ils devraient se consacrer à sa préparation, mais tous ont répondu présent. Il faut dire que notre histoire a fait le tour de Sienne. Nous sommes devenus la coqueluche de la contrade du dragon, et avons exceptionnellement été autorisés, cette année, à en porter les couleurs. Chiara nous a montré nos costumes hier soir, Sienna était aux anges, et moi, je me suis dit que décidément, tous les 16 août seraient douteux en termes de look…
Sienna envisage plus que jamais de devenir cheffe cuisinière.
Avec son projet fou sous le bras, ses douze ans et son extraordinaire volonté, elle parvient à passer des journées entières dans les cuisines de restaurants étoilés. Bluffé par sa détermination et sa technique – essentiellement basée sur une mémoire parfaite des dosages, des temps de cuisson et des textures –, un des chefs l’a baptisée « la mathématicienne ». C’est resté. Elle commence déjà à être connue dans le petit milieu de la cuisine : elle a été invitée récemment à participer à une célèbre émission télévisée culinaire. Tess a décliné l’offre, pour cause d’extrême jeunesse de la candidate, bien sûr. Mais la candidate a de la ressource : d’ici quelques années, je la crois tout à fait capable de gagner.
*
Je balaie l’assemblée du regard, et mes yeux se posent sur Francesca.
Elle me fait un petit signe, je lui réponds d’un sourire.
À ses côtés, Livio se tient debout. Élégant, solaire.
Ce que nous avons traversé à leurs côtés est tellement fort. Je sais qu’ils seront toujours là pour nous. Et nous serons là pour eux.
Quelques semaines après les évènements, Francesca m’a confié sa détresse. Les ascenseurs émotionnels par lesquels elle est passée. Le soutien de son ex-compagnon a été précieux. Eux qui n’avaient conservé que des contacts utilitaires à propos de la vie quotidienne de leur fils ont décidé de renouer. Pas amoureusement, non, cette page-là est tournée. Mais ils se parlent de manière apaisée. Déjeunent parfois à trois. C’est toujours étonnant de constater a posteriori à quel point les épreuves transforment les liens entre les gens. Ils peuvent éloigner ou rapprocher, c’est selon. Mais ils laissent des traces.
Lorsque les secours ont sorti Livio des décombres, il était épuisé, il avait faim, mais il était miraculé. Ses seules blessures avaient été causées par Le Borgne : ce chat indolent était sorti de sa réserve et l’avait griffé à de nombreuses reprises lorsqu’il l’avait inlassablement poussé vers la sortie. Depuis, Livio se méfie de lui, et Le Borgne règne plus que jamais en maître sur le canapé de leur nouveau salon.
Francesca et Livio aussi ont passé quelques semaines chez Chiara. Nous y avons pansé nos blessures, ensemble. Recréé un cocon. Puis ils ont été relogés temporairement dans la banlieue de Gênes. Le temporaire dure toujours, mais Francesca repousse les considérations matérielles d’une formule approximative si jolie que personne n’a osé la corriger :
« Tant qu’on est en vie, il y a de l’espoir. »
*
Je plisse les yeux et distingue la silhouette d’Elizabeth, au loin. Elle aussi a tenu à être présente. Elle s’est mis en tête de réparer, de faire table rase du passé familial, d’écrire une nouvelle page, de tisser de nouveaux liens.
Aujourd’hui, elle semble plus sereine. Comme si lâcher prise sur les rancœurs passées l’avait libérée d’un poids. Elizabeth est une femme blessée. Elle aussi a eu son lot de relations toxiques, je l’ai compris depuis. À croire que les parents Moore avaient déformé la capacité de leurs filles à appréhender les relations humaines. Les choses sont encore hésitantes entre elle et Tess, mais Sienna l’aime beaucoup. Alors désormais Elizabeth fait partie de nos vies. Et c’est très bien comme ça.
*
Quant à moi, je fais toujours l’acteur, occasionnellement. J’aime le théâtre, je l’aimerai toujours. Mais j’ai pris conscience qu’y réussir était l’ambition de ma mère. Pas la mienne.
Alors, en l’absence de Tess, j’ai repris le magasin de fleurs. Avec l’aide de Violette, l’ancienne propriétaire, j’ai appris le métier. Et j’ai décidé de rester, lorsque Tess est revenue. Aujourd’hui, nous travaillons ensemble. Nous formons une jolie équipe. J’ai donné à Tess le goût des fleurs japonaises, et chaque bouquet est désormais orné d’un haïku. Les clients sont ravis. Nous comptons parmi les fleuristes les plus originaux de la région parisienne. J’écume régulièrement les marchés aux fleurs pour établir des partenariats avec des fournisseurs de fleurs rares.
Je crois que ce travail me rend heureux.
Nous avons volontairement réduit les horaires d’ouverture. Tant pis pour le chiffre d’affaires, mais nous voulons prendre le temps de déjeuner chaque jour avec Sienna, de partager son quotidien, de la voir grandir.
S’il y a bien une chose que j’ai apprise au cours de cette période difficile, c’est qu’il faut savourer les petits bonheurs avant qu’ils ne s’échappent.
*
Nous y sommes. Un silence fébrile s’est installé depuis quelques instants.
Je me suis promis de ne pas pleurer, mais soudain je ne suis pas sûr d’y parvenir.
La musique retentit, et l’émotion me gagne.
« Come prima, tu me donnes tant de joie… »
Mon cœur bat plus fort. Plus fort encore.
« Que personne ne m’en donne comme toi… »
Les regards se tournent vers le soleil.
Elles sont là. Toutes les deux.
Deux silhouettes dans le contre-jour orangé.
Et c’est toute ma vie qui prend sens.
Tess s’avance vers moi, en rythme avec la musique.
Une main dans celle de Sienna.
L’autre posée sur son ventre arrondi.
Elle me sourit. Elle aussi est émue.
Elle aussi, est consciente de sa chance.
La beauté a gagné.
La vie a gagné.
Tess s’assied dans l’assistance, entre Chiara et Francesca, et Sienna prend place à mes côtés.
Je regarde ma Sienna, et je bombe le torse de fierté.
Car Sienna est ma fille. Pour de vrai.
Il y a deux mois, l’adoption plénière a été prononcée. Enfin.
Alors Sienna a eu cette idée sublime : fêter cette étape majeure de nos vies en organisant une cérémonie d’adoption, au cœur de la Toscane. Célébrer notre lien indéfectible, entourés des gens que nous aimons.
Sienna connaît maintenant tout de son histoire, de celle de sa mère, de la mienne. Il n’y a plus de secret, plus de zone d’ombre. Nous lui avons tout raconté. Sans rien lui cacher de la violence, des petits et grands arrangements avec la vérité.
Sa réaction a été surprenante. Nous nous attendions à des rafales de questions. À des pleurs, peut-être. À la place, elle nous a serrés dans ses bras, longuement. Et puis, elle a eu cette phrase, devenue notre mantra :
« La famille, c’est celle que l’on choisit. »
Alors que Sienna et moi nous tenons debout près du grand olivier, alors que Gino le coiffeur s’apprête à consacrer notre filiation par des formules païennes à haute teneur symbolique, ce mantra envahit l’espace.
Oui, toutes ces personnes autour de moi constituent ma famille.
Une famille étrange, farfelue, diverse, haute en couleur, imparfaite.
Une famille que je n’échangerais pour rien au monde.
Moi, le solitaire, le réfractaire à l’engagement, je suis pieds et poings liés, maintenant. Et j’adore ça.
Je regarde Sienna. Ma fille.
Je m’apprête à déposer un baiser sur sa joue, mais tout le monde proteste en riant. Chiara me lance que je vais bien trop vite, que la cérémonie n’est pas terminée, qu’en tant que marraine de la jeune fille elle s’oppose à toute effusion avant que Gino ne l’autorise.
Sienna se met à rire. Et pour la première fois, elle utilise ce mot minuscule, ce tout petit mot qui me bouleverse.
— Un peu de sérieux, s’il te plaît, papa.
Je prends sa main dans la mienne, puis je ferme les yeux.
La chaleur du soleil caresse ma nuque.
Je me sens bien.
À ma place.
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