Vers le soleil
17 - Sacha 17 Août 2018
17
SACHA
17 AOÛT 2018
Récapitulons.
Nos bagages sont restés dans le coffre de ma voiture, à Sienne.
Nous avons dû abandonner, dans un parking de la périphérie de Venise, l’épave de Teresa – il faut appeler un chat un chat et, à bien y réfléchir, l’état de la voiture est sans doute responsable de ce contrôle que nous venons d’esquiver.
J’ai deux mille euros en poche, en liquide. Rien d’autre.
Nous devons quitter l’Italie dès que possible. Maintenant que nous sommes dans un port – qui plus est ultra touristique –, je vais me renseigner sur les traversées de la mer Adriatique en ferry.
Mais avant cela, il nous faut manger un bout : Sienna a une faim de loup.
Une heure de transports en commun, et nous atteignons enfin le cœur battant de Venise. Nous décidons de nous approvisionner aux étals du marché du Rialto, à deux pas du célèbre pont, centre névralgique de la vie vénitienne. Après quelques minutes dans le marché au poisson – où Sienna reconnaît avec horreur quelques congénères de son poulpe adoré –, nous débarquons dans l’espace des maraîchers.
Alors qu’elle s’extasie devant les couleurs affriolantes des fruits et légumes, je reçois un SMS de Francesca, me demandant de la rappeler. Je n’aime pas ça. Chaque fois que je vois son prénom apparaître, un frisson me parcourt le corps. J’autorise Sienna à faire le tour des stands et à goûter à tout ce qui lui est proposé. Je garde un œil sur elle, bien sûr, mais je recule de quelques pas avant de composer le numéro de Francesca.
J’ai eu raison de me méfier de cet appel impromptu.
Son contenu est pour le moins perturbant.
Glaçant, même.
La sœur de Tess est arrivée à Gênes ce matin. Et elle est bien décidée à récupérer sa nièce.
— Elizabeth Moore a débarqué ce matin. Elle a reconnu le portrait de Tess, dans un journal faisant état de la catastrophe. Elle a donc appris d’un seul coup l’effondrement du pont, la nouvelle identité de cette sœur dont elle est sans nouvelles depuis dix ans, et l’existence de Sienna. Elle a pris le premier avion, est allée voir la police. Ils lui ont donné mes coordonnées, en tant que dernière personne à avoir vu sa sœur. Je viens tout juste de la quitter.
Tout ça n’est pas bon. Pas bon du tout…
— Mon Dieu… qu’est-ce qu’elle voulait ? Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
— La conversation a duré plus d’une demi-heure. Elle m’a appris que le père de Tess était mort il y a cinq ans, et sa mère, il y a deux ans. Si Tess… mourait… c’est donc Elizabeth qui deviendrait la tutrice légale de Sienna, elle en est pleinement consciente. Elle m’a assuré ne rien chercher d’autre que « l’intérêt de l’enfant » – elle parle un français aussi impeccable que sa sœur – tout en ajoutant avec un brin de condescendance que Sienna méritait une éducation « à la hauteur des Moore ». Éducation qu’elle est prête à lui offrir. Je lui ai parlé de toi, de ton rôle auprès de Sienna depuis trois ans. Elle ne savait rien de vos liens. Elle pensait sa nièce en danger, avec toi… Elle veut te rencontrer. Elle dit être disposée à discuter. Je ne sais pas ce que ça signifie, mais elle sait que si la police et la justice s’en mêlent vraiment, tout cela va être long, fastidieux. Et elle veut aller vite, « dans l’intérêt de l’enfant ». Honnêtement, elle a répété cette phrase tellement de fois que c’en est devenu louche…
Au-delà de la teneur hautement anxiogène des propos de Francesca, il y a quelque chose dans ce qu’elle dit qui retient mon attention. Ou plutôt dans ce qu’elle ne dit pas.
— Tu en parles comme si, pour cette femme, Tess était déjà morte. Comme si tout ça n’était que paperasse et procédures. Cette Elizabeth est-elle… humaine ?
— Je me suis fait exactement la même réflexion. Il y avait très peu d’affectif, en effet. Je n’ai pas compris ce qu’elle cherchait exactement, mais je ne sais pas si tu peux te permettre de rejeter sa main tendue. Il existe peut-être encore un espoir légal, Sacha…
— Mais c’est un risque énorme, de la rencontrer ! Qu’est-ce qui me dit qu’elle ne va pas débarquer avec la police ? Et si c’était un piège ?
— Je suis d’accord avec toi. Ce n’est pas dénué de risques. Mais j’ai eu l’impression qu’elle était sincère. Elle est venue seule en Italie, apparemment sans avocat. Elle ne m’a pas semblé dangereuse. Je ne sais pas quelle est la bonne décision, mais je ne pouvais pas garder une information aussi capitale pour moi.
— Bien sûr. Merci, Francesca.
Je réfléchis quelques instants. Francesca respecte mon silence.
Sienna continue sa tournée des marchands de fruits et légumes. Elle discute, elle rit, ses mains s’agitent. Tout ça a l’air joyeux. Tant mieux. L’ambiance dans ma tête est bien différente.
Il est logique qu’Elizabeth Moore débarque sur les lieux du drame, et qu’elle s’intéresse à cette nièce inconnue. C’est même plutôt rassurant quant à la normalité de ses actes. Je ne connais rien de sa vie, sinon qu’elle est cardiologue et qu’elle a plus de quarante-cinq ans. J’imagine une famille, un quotidien bien rodé, de grands enfants peut-être ? Il n’est pas si certain qu’elle soit prête à mettre toute sa vie en question pour une sœur qui a coupé les ponts depuis dix longues années. Pourquoi se battre bec et ongles pour obtenir la garde de Sienna, si une autre solution existe ? L’autre solution, c’est moi. Francesca a raison. Je dois connaître les intentions de cette femme : s’il y a la moindre chance que je puisse faire aboutir la voie légale, je ne peux pas la laisser passer. Mais je dois prendre un maximum de précautions.
— Francesca, je suis d’accord pour la rencontrer, mais à mes conditions. Je vais lui donner rendez-vous dans un endroit très touristique, entouré de centaines de personnes. Un lieu ouvert, aussi. Pour garder la possibilité de repérer la présence éventuelle de flics – et pouvoir fuir dans toutes sortes de directions en cas de problème. Tu crois que tu pourrais lui transmettre l’information… sans laisser de trace ?
— Son hôtel est à cinq minutes, je peux passer la voir dès que nous aurons raccroché. Je crois que c’est la bonne chose à faire, Sacha : la rencontrer, tout en te protégeant autant que possible.
— Attends, laisse-moi trente secondes pour déterminer le lieu.
Je pianote sur mon smartphone, tout en jetant un œil à Sienna qui goûte des abricots, son poulpe sous le bras.
— Rendez-vous à 18 heures, au Caffè Lavena, sur la Piazza San Marco. Elle devra être seule. C’est moi qui la reconnaîtrai, pas elle. Dis-lui de s’asseoir au soleil, avec un chemisier rouge et un chapeau de paille. Il faut qu’elle garde une place libre à côté d’elle – pas en face, à côté. Je l’observerai avant de m’approcher. Si je sens la moindre entourloupe, je partirai immédiatement, et elle ne verra jamais Sienna.
— OK, Sacha mais, tu sais, tu n’auras pas besoin de tout ça pour l’identifier… c’est le portrait craché de sa sœur.
Je frissonne. J’imagine Tess, avec quelques années de plus. J’ai peur d’être bouleversé, en rencontrant Elizabeth. Mais je dois me souvenir qu’elle est une redoutable adversaire potentielle. Rester sur mes gardes. Ne pas me laisser attendrir.
Francesca continue.
— C’est noté : 18 heures, Caffè Lavena, Piazza San Marco, à Sienne.
— Ah non, pas du tout à Sienne : à Venise ! La fameuse Piazza San Marco, ça te dit quelque chose ?…
Elle ne relève pas mon ironie.
— Venise ? Mais qu’est-ce que vous faites à Venise ?
— Disons que c’est une longue histoire…
— OK… Je passe voir Elizabeth tout de suite. Il est déjà plus de midi, il va falloir qu’elle se dépêche sacrément pour être à l’heure, surtout si elle n’a pas de chemisier rouge. Je vous embrasse tous les deux. Soyez prudents.
Je raccroche, et tressaille en prenant soudain conscience que des questions majeures restent en suspens : Elizabeth connaît-elle le vrai père de Sienna ? Que sait-elle de sa violence ? Et quelles sont ses intentions vis-à-vis de lui ? Car dans l’ordre des tuteurs légaux, Tom pourrait bien venir rebattre les cartes, et mettre Sienna en danger. Je vais devoir redoubler de vigilance.
*
Je rejoins Sienna, qui ne quitte plus son sourire extatique. J’essaie de revenir dans l’instant, de plonger moi aussi dans l’atmosphère bruyante à souhait qui règne entre les colonnades du marché du Rialto.
Sienna a de plus en plus faim – elle a grignoté à droite et à gauche mais n’est pas repue pour autant. Après ce long repérage, elle m’entraîne vers un stand de cicchetti, ces tapas vénitiens agrémentés de toutes sortes de délices. En l’occurrence, nos choix se portent sur une tranche de pain garnie de sardines frites, oignons caramélisés, pignons de pin et petits raisins, et une autre débordant de baccalà mantecato, crème de morue aussi délicieuse que son aspect est peu ragoûtant. Nous prenons le temps de déguster cela, accompagné d’une limonade glacée, posés sur le sol pavé d’une voie calme. Juste à côté, nous découvrons l’une des rues les plus étroites au monde : la Calle Varisco, cinquante-trois centimètres de largeur.
— Un bonheur pour les claustrophobes ! me lance Sienna.
— Tu connais le mot « claustrophobe », toi ?
— Bah oui, c’était dans le C’est pas sorcier sur les phobies…
Je la regarde en souriant.
— Est-ce qu’ils ont parlé de l’anatidaephobie, dans ton émission ?
— Non, c’est quoi ?
— C’est la peur qu’un canard te regarde.
Elle éclate de rire.
— T’es sérieux ? Ça existe vraiment, ça ?
— En tout cas plein de gens y croient ! En vrai ça n’existe pas, c’est un truc inventé par un dessinateur américain, mais c’est tellement énorme qu’il y a plein de sites sérieux qui l’ont repris. Moi, j’adore visualiser la scène du canard qui observe méchamment, et du gars terrorisé à côté…
— Mais tu sais, moi, y a certains oiseaux qui me font peur. Les oies et les cygnes, maman dit qu’il faut s’en méfier, qu’ils peuvent te foncer dessus et t’attaquer.
— Je crois que ce sont des animaux de la même famille, j’ai donc bien peur que tu sois anatidaephobe, ma violette…
Nous déambulons encore de longues minutes dans le dédale de la Sérénissime, cherchant à prolonger une sensation de fraîcheur bienvenue par cette chaude journée d’été. Je sais que nous ne sommes pas censés être en vacances, mais nous sommes à Venise, nous sommes ensemble, je me dis que tout ce qui est pris n’est plus à prendre. Et voir les yeux de Sienna briller à chaque coin de canal ou à chaque discussion lunaire, ça n’a pas de prix. Il faut bien quelques bribes de lumière, au milieu de toute cette obscurité.
*
Nous débouchons sur la Piazza San Marco, dont la grandiose réputation n’est pas usurpée. Le soleil aveuglant projette une blancheur crue sur les façades sculptées du palais des Doges, amplifiant l’impression d’un bâtiment au centre de gravité inversé, l’essentiel des masses semblant reposer sur des enfilades d’arches et de pilotis. Honnêtement, ce que j’ai vu de cette ville pour le moment est d’une beauté à couper le souffle. Ça semble cliché, mais c’est vrai. Venise ne ressemble à aucune autre. Malgré la foule impressionnante, malgré les perches à selfies et le brouhaha, cet ensemble d’œuvres architecturales plongées dans la lagune, cette continuité de l’eau et de la terre, le folklore des gondoles, les ponts arqués, l’entrelacs des ruelles… J’aimerais être un simple touriste, avec pour seule obsession l’angle de vue de la photo souvenir idéale. À vrai dire, j’avais espéré découvrir Venise autrement. Un jour, peut-être.
En attendant, tandis que Sienna s’amuse comme une petite folle à courser les pigeons de la place, j’appelle une compagnie de ferries reliant Venise à Piran, sur la côte slovène, de l’autre côté de la mer Adriatique. Mais c’est la douche froide : ce que je pressentais m’est confirmé, une carte d’identité est suffisante pour effectuer la traversée… mais elle est aussi nécessaire. Si nous figurons dans les fichiers de la police italienne, notre périple s’arrêtera net sur le ponton d’embarquement. Le seul moyen de passer en Slovénie sans avoir à présenter de papiers, c’est par la route. Je dois donc me débrouiller pour louer une nouvelle voiture. Je n’ai pas d’autre option, mais j’ai besoin de temps et de calme pour organiser tout ça. La Piazza San Marco est noire de monde, je ne peux pas quitter Sienna des yeux, et puis le soleil tape si fort, l’insolation nous guette. Il faut que je l’entraîne ailleurs. À l’ombre. Loin du tumulte.
Pour cela, j’ai l’arme secrète imparable : l’achat d’un masque. Je connais Sienna, je sais qu’elle va avoir un mal fou à choisir. Ça peut l’occuper un long moment, et me donner le temps nécessaire. Je suis heureux d’avoir déboursé un peu plus pour mon téléphone prépayé. Bas de gamme ou pas, le smartphone est l’outil indispensable du hors-la-loi moderne. Je ne sais pas comment faisaient les criminels en fuite lorsqu’ils n’avaient pas à portée de main toute cette technologie. Jusqu’à présent, nous n’avons quasiment pas croisé de policiers, et il y a tellement de monde dans les rues de Venise que je n’ai pas vraiment ressenti d’inquiétude. Mais je sais bien que dès que nous sortirons du centre historique, couvrir nos visages de masques de carnaval sera une aide précieuse. Nous attirerons les regards, mais pas plus que les centaines de personnes déguisées que nous avons croisées depuis ce matin.
Nous nous éloignons de quelques rues, et tombons sur l’incroyable devanture d’une boutique sur laquelle est indiqué « Maschereria ». Étant donné l’emplacement hautement touristique, tout ici est traduit en différentes langues. Nous sommes donc face à un atelier de fabrication de masques traditionnels en papier mâché. L’un des derniers de Venise, d’après l’enseigne aguicheuse. Je ne sais pas si c’est vrai mais l’argument, associé aux superbes costumes bigarrés en vitrine et à l’excitation de Sienna, m’incite à pousser la porte.
Nous entrons dans un autre monde. Sienna ne peut retenir un « Whaou ! » d’admiration. Pour l’amoureux de théâtre que je suis, tous ces costumes de commedia dell’arte, ces chapeaux haut de forme, somptueuses étoffes satinées, plumes majestueuses… c’est tout simplement extraordinaire. Et puis, pour nous qui cherchons des masques, c’est le paradis : nous venons de pénétrer dans un kaléidoscope étourdissant de formes, styles, couleurs.
Nous n’avons pas passé deux minutes dans ce lieu magique qu’une créature tonitruante s’approche de nous en chantant un air italien – probablement d’époque. Elle se présente comme étant Giulia, la propriétaire du lieu. Manucure impeccable, blondeur peu naturelle, chihuahua blotti au creux du bras gauche, elle s’adresse à Sienna dans un français aussi improbable qu’irrésistible.
— Tou é vénou pour l’atelier dé décorazione delle mascherare ?
Sienna se tourne vers moi. Je ne suis pas sûr de comprendre. Giulia me montre un écriteau. Là aussi, traduit en plusieurs langues. Un atelier de décoration de masques. Durée une heure. Il est près de 16 heures. Je n’aurais pas rêvé mieux. Je découvre le prix, et l’enthousiasme retombe. Sienna aussi a lu. Elle me lance un regard implorant.
— Oh mais ça a l’air tellement le truc le plus merveilleux de Venise, cet atelier… Je peux y participer, s’il te plaît, tonton ?
— Ma violette, c’est beaucoup trop cher, on ne peut pas se permettre…
Giulia s’approche.
— Combienn tou è prêt à payer ? Lé groupe è practicamente complète… per oune si jolie pétite, jé pè té lé faire à moitié prix… cinquanta euros ?
Le visage de Sienna s’illumine. Je sais bien que le moindre masque m’aurait de toute façon coûté quelques dizaines d’euros, alors autant avoir une heure devant moi pour planifier. J’accepte, Sienna explose de joie et suit Giulia dans l’arrière-boutique, isolée par un grand rideau de velours bleu aux motifs dorés.
Je demande à l’homme au comptoir – aussi taciturne que sa collègue est expansive – si je peux m’asseoir dans un coin ; il acquiesce en me désignant deux autres parents assis par terre, attendant eux aussi leurs créatives progénitures.
Je passe une bonne demi-heure à tenter de louer une voiture, tout en repoussant les assauts de l’envahissant chihuahua de Giulia. Depuis une gare, depuis l’aéroport, j’essaie tous les lieux de prise en charge, mais je ne trouve pas. Nous sommes en très haute saison, il n’y a aucun véhicule disponible. Je me tourne en désespoir de cause vers un site de covoiturage, et tombe sur un certain Raffaele, qui se dirige vers Trieste – à quelques dizaines de kilomètres de la frontière slovène. Départ ce soir, 20 h 30 depuis un point excentré de Venise, accessible en moins d’une heure, d’après Google Maps. Je réserve immédiatement, Raffaele me confirme dans les dix minutes qui suivent. Je lui dis que nous souhaitons limiter les dépenses, lui demande s’il serait d’accord pour longer la côte plutôt que de passer par l’autoroute. Il l’est, si je paye soixante-dix pour cent du voyage, et non cinquante. C’est de bonne guerre, j’accepte sans négocier. L’arrivée à Trieste est prévue vers minuit. La ville est nettement moins touristique, j’y déniche facilement un studio bon marché en dernière minute sur Airbnb. Je bénis tous ces outils numériques, tout en pensant souffler un peu… mais j’ai tout juste le temps de finaliser la location, Sienna est déjà là.
— Regarde tonton, il est pas maaaaaaaagnificoooo ?
Sienna porte un loup recouvert de paillettes roses, surmonté de larges plumes violettes. Les étincelles dans son regard ne mentent pas, elle est heureuse.
Je prends une voix de simili bel canto pour lui répondre.
— Ma ché sì, il est bel et bien maaaaaagnificooo, mia violeta ! Mais c’est toi qui sei magnifica, surtout !
J’achète pour moi un masque d’arlequin tout simple, puis nous nous dirigeons vers la sortie, ainsi vêtus. Alors que tous les enfants quittent la boutique et que le chihuahua est en train de lécher le visage de Giulia – ce qui provoque un rire amusé de Sienna, et un haut-le-cœur de ma part –, la voix opératique de notre hôte nous accompagne jusque dans la rue.
— Dis tonton, je peux garder le masque sur moi ?
— Bien sûr ! Moi aussi je vais le garder, c’est presque obligatoire à Venise…
— Trooooop bien… J’adooooore Venise… On peut appeler maman maintenant ? J’aimerais lui montrer nos masques !
— Toujours pas, ma puce. Francesca m’a appelé tout à l’heure pour me dire qu’elle reviendrait à Gênes d’ici deux ou trois jours, et que pour le moment maman était toujours avec Livio, mais sans aucun téléphone en état de marche.
Deux ou trois jours.
J’ai lancé ça machinalement, mais la réalité me frappe de plein fouet. Dans « deux ou trois jours », cela fera six jours depuis l’effondrement du pont. Après un tel temps passé sous les décombres, la plupart des disparus sont rattrapés par la soif, s’ils ont eu la chance d’être épargnés par la violence des chocs. Je frissonne. En quelques centièmes de secondes, je visualise la scène, comme si j’y étais. Merde, Sacha, chasse les images, ça ne sert à rien. Ce masque se révèle bien pratique, je pense que Sienna ne perçoit pas mon trouble.
— C’est vraiment nul de pas être avec maman pour faire tout ça… mais je suis contente d’être avec toi.
Elle entoure ma taille de ses bras, et me serre fort.
Je l’enlace à mon tour. Lui caresse les cheveux. Nous bloquons le passage dans cette petite rue, mais peu importe. Cette sensation est précieuse. Je ferme les yeux, essaie d’oublier tout le reste, l’espace de quelques secondes.
*
Après avoir dégusté une énorme glace à la fleur de courgette dont Sienna a adoré la texture – bien plus intéressante que la saveur, à mon avis –, nous revenons sur la Piazza San Marco.
Il est 17 h 50.
Je réajuste le masque sur mon visage. Recommande à Sienna de jouer le jeu de Venise, en n’ôtant jamais le sien. Elle n’a pas l’intention de l’enlever, de toute façon. L’avantage des plumes violettes, c’est que je peux la repérer à chaque instant.
Je l’autorise à aller faire envoler les pigeons.
Puis je me dirige vers le Caffè Lavena.
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