Vers le soleil
19 - Sacha 17 Août 2018
19
SACHA
17 AOÛT 2018
Raffaele, notre compagnon de covoiturage, nous attend sur le parking d’un supermarché, adossé à sa Fiat 500 noire rutilante. L’endroit était bien moins accessible que je ne le pensais, nous avons dû finir les deux derniers kilomètres à pied. J’ai expliqué à Sienna que j’avais peur que la voiture de Teresa nous lâche en pleine nuit, qu’il était préférable et bien plus amusant de partir vers notre destination mystère en changeant de moyen de transport régulièrement. Elle n’était pas convaincue, elle l’est encore moins après cette longue marche.
Nous sommes épuisés, un peu en retard aussi. Mais Raffaele ne nous en tient pas rigueur. Je suis surpris en le voyant, car il est beaucoup plus jeune que sa voix ne le laissait deviner – tout juste vingt ans, je dirais. Beaucoup plus beau, aussi, avec son regard vert presque translucide. Et d’apparence plus à l’aise financièrement que sa négociation sur le prix du trajet ne le laissait penser… Raffaele ne parle pas français, alors nous entamons la conversation en italien, au grand dam de Sienna – qui capte tout de même pas mal de phrases, désormais.
— Vous n’avez pas d’autre bagage ?
Il désigne mon sac à dos.
— Non… Nous préférons voyager léger.
— D’accord. Alors en route.
Le trajet se déroule en silence. Notre conducteur est peu causant, concentré sur une radio diffusant de la pop à la mode. Ça me va très bien.
À l’arrière, Sienna somnole, observant les lumières hypnotiques des phares, sur ces petites routes qui prennent parfois des allures spectrales.
Je ferme les yeux, bercé par la mélodie entêtante du tube de l’été en Italie, Amore e capoeira – tout un programme.
Je suis tiré de mon demi-sommeil par une vibration dans la poche de mon short en jean. C’est Francesca, de nouveau.
Je ne peux pas prendre l’appel, c’est évident. Je l’envoie vers la messagerie, mais je tremble lorsque mon portable vibre une seconde fois.
Mon visage doit trahir mon émotion, car Raffaele se tourne vers moi.
— Il y a un problème ?
— Non, non, aucun. Je vais juste devoir écouter un message, est-ce que vous pourriez baisser la radio quelques instants, s’il vous plaît ?
— Bien sûr.
Je tente de composer un sourire, je ne sais pas si c’est très convaincant, mais c’est suffisant. Sienna a toujours les yeux mi-clos, la tête collée à la vitre arrière.
Je compose le numéro de la messagerie, et mon cœur s’emballe.
Est-ce dans cette voiture étrangère, sur un fond sonore festif et joyeux, que ma vie va basculer ?
La voix de Francesca retentit :
« Sacha, je ne t’appelle pas au sujet de Tess et Livio, de ce côté-ci rien de neuf, malheureusement. J’ai reçu un coup de fil… étrange, tout à l’heure. Un notaire anglais m’a appelée. Il m’a laissé un message dans lequel il indique être – je le cite – “missionné par Mme Moore”. Il dit avoir tenté de te joindre, mais c’était sur ton ancien numéro, bien sûr. Il dit qu’il faut que tu le rappelles, et que si tu le fais très vite, il fera en sorte que les choses se passent au mieux, pour toi. Je ne sais pas ce que vous vous êtes dit avec Elizabeth, mais tout ça ressemble furieusement à une accélération des démarches légales de son côté… Rappelle-moi dès que tu peux. »
J’éteins le téléphone.
Comment ai-je pu me laisser attendrir par cette Elizabeth ? Elle n’a pas perdu de temps.
Je dois rappeler Francesca. Il faut qu’elle me fasse écouter les mots exacts du notaire. Peut-être a-t-elle mal compris ?
Je me raccroche à cette idée, sûrement pour ne pas me liquéfier sur le siège de cette voiture qui file à vive allure dans les ombres de la Vénétie.
À hauteur de Lugugnana, j’aperçois une station-service. Je prétexte un besoin pressant associé à une envie de café, et demande à Raffaele s’il est d’accord pour s’arrêter quelques instants.
— Oui, ça tombe bien, je devais prendre de l’essence, de toute façon.
Il est plus de 22 heures, nous sommes seuls, mais la station-service est éclairée comme en plein jour. Sienna s’est finalement endormie, sur la banquette arrière. Je demande à Raffaele de garder un œil sur elle, il acquiesce tout en sortant du véhicule pour faire le plein.
J’entre dans la boutique, avance vers la machine à café, le caissier de nuit m’adresse un salut, en mode automatique. Alors que le liquide brûlant se déverse dans mon gobelet en plastique, je compose avec fébrilité le numéro de Francesca.
La sonnerie retentit, je relève la tête, et il me semble apercevoir une ombre courir dans la nuit, sur le parking. Puis j’entends Raffaele crier. Je ne comprends pas ce qu’il dit, mais je le vois faire de grands gestes, et se mettre à courir.
Mon Dieu.
Le sang résonne dans mes tempes, j’accélère le pas vers la sortie, fourre mon téléphone dans ma poche, mais le caissier me retient.
— Monsieur, c’est votre fille qui s’est enfuie avec le journal ? Il faudrait penser à me le régler, hein…
Je baisse les yeux sur le présentoir. En Une de La Stampa, l’un des quotidiens les plus lus d’Italie, une photo du pont de Gênes, écroulé. J’en saisis un exemplaire, et sors en courant, sous les cris outrés du caissier.
La voiture est vide.
La putain de voiture est vide.
Je hurle le prénom de Sienna, me rue dans la direction prise par Raffaele, et hurle encore.
J’observe alentour, et la panique me gagne.
Nous sommes en pleine nuit, au beau milieu de nulle part.
Il n’y a rien d’autre qu’une route, cette station-service et, juste derrière, une forêt épaisse.
OceanofPDF.com