Vers le soleil
13 - Sacha 16 Août 2018
13
SACHA
16 AOÛT 2018
Je pensais ne pas parvenir à fermer l’œil, mais c’était sans compter mon épuisement. La nuit précédente a quasiment été blanche, et les émotions d’hier particulièrement intenses. J’ai sombré dans un étrange sommeil dépourvu de rêves, peu de temps après m’être allongé sur le lit.
Il était 1 h 01 lorsque j’ai regardé le réveil pour la dernière fois, il est 7 h 07 quand j’ouvre les yeux, et la multiplication de ces coïncidences dérisoires projette dans mon esprit des pensées magiques teintées d’espoir. Du genre de celles qui me traversaient, adolescent : « si la prof arrive en retard, alors Mathilde est amoureuse de moi », ou encore « s’il y a des frites à la cantine, alors j’aurai une bonne note en maths ». Je sais bien que ces alignements de chiffres identiques n’ont aucun impact sur le fait que Tess soit vivante, mais on se raccroche à ce qu’on peut, dans de tels moments. J’accueille sans rechigner tout ce qui permet d’envoyer des décharges positives dans mon cœur meurtri – réflexions irrationnelles comprises.
Sienna dort encore. Je passe en hâte un T-shirt et un short, et m’éclipse sur la pointe des pieds. J’ai eu, juste avant de m’endormir, une idée susceptible à mon sens de faire passer la pilule d’un changement de look radical à Sienna. Je vais tenter d’obtenir l’aide de Chiara. J’espère qu’elle acceptera. Sinon je me débrouillerai seul – mais cela risque de retarder notre départ.
La maison de Chiara est à une trentaine de mètres de notre gîte, je les parcours en plissant les yeux : le soleil est déjà haut, et à en juger par la chaleur qui règne, la journée s’annonce caniculaire. Je toque à la porte de Chiara, doucement. J’obtiens en retour un « Sì, vengo subito ! » retentissant. Chiara ouvre, et je constate qu’elle est non seulement bien réveillée, mais déjà tirée à quatre épingles. L’humeur du jour est joyeuse et bariolée, apparemment : minijupe rouge flashy, escarpins moutarde, et chemisier fluide vert. L’ensemble serait presque moins exubérant que d’ordinaire, s’il n’y avait cette couronne de fleurs jaunes dans ses cheveux noirs, ce rouge à lèvres carmin et cette immense croix en métal sombre autour de son cou.
— Entrez, Sacha, asseyez-vous. Je vous sers un café ?
— Avec plaisir, oui. Merci.
Je m’installe dans la pièce principale, attenante à la cuisine. La grande table en bois sombre, les chaises sculptées, le buffet, le poste de radio anachronique qui diffuse une vieille chanson italienne, les fenêtres ouvertes sur la campagne toscane et le chant des cigales… J’ai l’impression d’être plongé dans une Italie d’un autre temps, dans son jus. Le contraste avec l’excentricité de mon hôte est saisissant. Chiara revient en sifflotant. Elle apporte, sur un plateau argenté, deux tasses en porcelaine décorées, accompagnées d’une cafetière traditionnelle manuelle, dont les effluves se mêlent au parfum capiteux dont Chiara s’est sans doute abondamment aspergée ce matin.
— Voilà votre café. Un sucre ?
— Non, sans sucre, merci.
Mes yeux se posent sur l’immense glacière rouge qui trône à quelques mètres de moi. Chiara le remarque.
— Ne faites pas attention au désordre, je suis en pleine préparation du dîner pour le Palio !
— Préparation du « dîner » ? Mais il n’est même pas 8 heures du matin… Et de quel patio parlez-vous ?
Elle éclate de rire, et m’observe, les yeux écarquillés.
— Le Palio, p-a-l-i-o. Ne me dites pas que vous ne connaissez pas le Palio de Sienne ?
— Non, désolé…
— Si vous ne connaissez pas le Palio, désolée mais vous ne connaissez pas Sienne ! Pour résumer, il s’agit d’une course traditionnelle de chevaux, qui se déroule deux fois par an sur la Piazza del Campo, en plein centre historique. La première course a lieu le 2 juillet, et la seconde, le 16 août. Aujourd’hui, donc. Mais c’est bien plus qu’une course : c’est l’âme de la ville !
À ces mots, elle pose, le plus sérieusement du monde, une main sur son cœur. Puis elle embrasse la croix à son cou, avant de reprendre ses explications. Je ne suis pas venu pour un cours sur les traditions toscanes, mais elle est si habitée que je n’ose pas l’interrompre.
— La ville de Sienne est divisée en dix-sept contrade – les quartiers médiévaux. Chaque quartier possède son propre drapeau, ses propres couleurs, ses propres armoiries, et son totem : aigle, louve, chouette, licorne, tortue… Moi je suis siennoise et fière de l’être, et mon quartier c’est celui du dragon. Je vous laisse deviner nos couleurs…
Elle me désigne ses vêtements. Je parcours sa tenue des pieds à la tête. Et je comprends mieux son look du jour.
— Rouge, vert et jaune ?
— Esattamente, Sacha, bravissimo ! Bon, c’est plutôt doré que jaune, mais on fait avec ce qu’on a ! Les plus jeunes trouvent que tout ce folklore fait furieusement penser aux compétitions des différentes maisons dans Harry Potter, vous savez Gryffondor, Serpentard, etc. C’est vrai que c’est un peu le même genre de vêtements, de chauvinisme et de fierté. Sauf que le Palio existe à Sienne depuis quatre cents ans !
Elle marque une pause, boit une gorgée de café. Puis continue avec ferveur.
— Le Palio, la plus grande fête de l’année. Des dizaines de milliers de personnes envahissent les rues, des fanfares colorées, bruyantes et joyeuses défilent toute la journée, afin de soutenir leur champion. Les Siennois revêtent les couleurs de leur quartier, et partout dans les rues résonnent chants, musique et cris de ralliement. Le point d’orgue de la journée, c’est bien évidemment la course, pendant laquelle les représentants de chaque quartier s’affrontent. C’est à 19 heures, et c’est un spectacle grandiose, unique en son genre, même s’il ne dure pas plus de deux minutes. On y assiste serrés comme des sardines sur la Piazza del Campo, ou assise sur des gradins pour les plus fortunés… Sauf si on a la chance d’avoir l’une de ses meilleures amies dont le balcon donne pile sur la place !
Elle m’envoie un clin d’œil complice.
— En échange d’une place au balcon chez mon amie Teresa, c’est moi qui cuisine pour toute la clique présente chez elle – bon, c’est aussi parce que j’adore cuisiner, hein, personne ne m’y oblige en vérité… Je débarque chez elle en fin de matinée avec tous les ingrédients, et je prépare tout sur place !
Chiara est presque en transe, mais elle remarque que j’ai du mal à pleinement partager son enthousiasme. Mes préoccupations sont tout autres.
— Pardon, Sacha. Je suis terriblement égoïste… je vous parle de festivités quand je sais bien que votre esprit est ailleurs. Vous vouliez me demander quelque chose, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
— Chiara, désolé de casser l’ambiance, mais… je compte partir en fin de matinée, avec Sienna. C’est une semaine plus tôt que prévu, alors bien sûr je comprendrais si vous me demandiez de vous régler la totalité du séjour…
En réalité, je serais bien embêté si elle me prenait au mot : c’était Tess qui était censée payer la location du gîte. Mais je ne dis rien, tout en croisant les doigts. Elle sourit.
— Ne vous en faites pas pour ça, j’aurai trouvé de nouveaux locataires d’ici deux ou trois jours. C’est la haute saison, je vais m’en sortir.
Je respire.
— Merci infiniment, Chiara.
— Pas de quoi.
— Chiara, j’aurais besoin de votre aide, mais je vois bien que le moment est mal choisi, vous êtes très occupée…
— Dites toujours, sait-on jamais !
— J’ai besoin que nous changions de tête, Sienna et moi. Je me demandais si vous n’auriez pas un ami coiffeur qui pourrait nous aider… en toute discrétion ?
— Je vois… Que vous faut-il ?
J’expose à Chiara mon idée d’envisager le changement de look comme un jeu, un déguisement pour une durée indéterminée. Connaissant la passion de Sienna pour Ratatouille, je voudrais lui annoncer que je suis d’accord pour qu’elle se transforme en Colette, cette jeune femme à laquelle elle voue une véritable passion. Ce qui signifie passer d’une longue chevelure blonde à un carré plongeant noir. Associé à des lunettes de soleil, elle deviendrait ainsi très différente des photos officielles diffusées dans le journal. À mesure que j’expose cette idée à Chiara, son sourire s’agrandit.
— Ratatouille ? Mais vous savez que moi aussi j’adore ce film ? Sienna en parlait hier matin avec cette autre petite fille, Ana-Maria. Comme je suis fan, je me suis mêlée à la conversation – enfin, c’était plus un langage des signes qu’autre chose, mais on s’en est sorties. Puis lorsque nous étions seules, Sienna m’a expliqué son projet professionnel. Elle veut devenir une grande cuisinière, c’est bien ça ?
— Oui, c’est bien ça. Mais elle ne vous a sûrement pas parlé de son handic…
— Alors j’ai une idée !
Chiara se lève d’un bond. Son excitation est à son comble. Je suis tout ouïe.
— Pourquoi est-ce que vous ne m’aideriez pas à préparer la fête de ce soir ? Je pourrais apprendre à Sienna toutes mes recettes, et en cours de journée, je peux demander à mon ami Gino de vous faire une teinture et une coupe à tous les deux… puisque j’imagine que vous aussi, vous allez y passer, non ?
Chiara est adorable. Mais je ne suis pas sûr qu’elle ait bien compris l’urgence dans laquelle je me trouve. Je le lui dis.
— Sacha, je ne suis pas idiote. Moi aussi, j’ai cogité cette nuit, à la meilleure manière de vous aider. Avant que vous ne débarquiez vous-même ici il y a quelques minutes, je m’étais dit que j’allais venir vous voir pour vous faire un résumé de mes réflexions. Primo, j’ai regardé sur les principaux journaux, et à cette heure de la journée, il n’y a que le Corriere della Sera qui a repris vos photos. Les habitants de mes deux autres gîtes sont des Espagnols et des Croates, il y a peu de chances qu’ils consultent un média italien comme le Corriere, donc vous avez quelques heures devant vous. Secundo, vous avez raison : vous devez changer d’apparence, vous débarrasser de votre téléphone, et sûrement de votre voiture. Et pour tout ça, j’avais prévu de vous aider. En réalité, depuis tout à l’heure, je vous parle du Palio l’air de rien parce que j’avais déjà décidé de vous emmener avec moi à Sienne. Mon amie est d’accord pour vous intégrer à la fête, tout est réglé.
Je suis impressionné. Un peu intimidé, aussi.
— Je ne sais pas quoi vous dire, Chiara. Vous ne me connaissez pas, et vous vous apprêtez à prendre beaucoup de risques…
— Votre histoire me touche. Je veux qu’elle finisse bien. J’ai beaucoup souffert, vous savez. Désormais si je peux aider, je le fais. Sans trop me poser de questions. Avec ma compagne, nous avions envisagé de fuir. De partir nous installer ailleurs. Mais nous voulions prendre le temps, c’était une décision difficile, de tout quitter d’un seul coup. Nous nous étions donné dix jours. Nous ne les avons pas eus.
Je pose ma main sur la sienne. Elle lève les yeux vers moi, me sourit faiblement. Puis continue.
— Quant aux risques que je prends, ils sont somme toute assez modérés. Je pourrai toujours arguer que j’ai agi en toute bonne foi, sans savoir qui vous étiez, où vous alliez… Ne vous en faites pas pour moi, je retombe toujours sur mes pattes. Je suis de la famille des dragons, ne l’oubliez pas !
Elle éclate de rire, puis me lance :
— Nous partons dans une heure. Faites vos bagages, réveillez Sienna, expliquez-lui le programme de la journée, et en route pour le Palio ! Je suis certaine qu’il n’y a rien de mieux qu’une foule d’une densité extraordinaire pour disparaître…
*
10 heures
Nous arrivons à Sienne. Être sur place avant 11 heures était, d’après Chiara, la condition sine qua non pour trouver une place dans l’un des parkings qui ceinturent le centre-ville, entièrement piéton. Je me gare à l’opposé de la Piazza del Campo où se situe l’appartement de Teresa, l’amie de Chiara. Je laisse pour le moment nos bagages dans le coffre, je ferai le transfert plus tard, lorsque notre nouveau carrosse sera prêt. Il est prévu que j’abandonne ma vieille voiture ici, dans ce parking souterrain, et que j’en emprunte une autre, appartenant à Teresa.
— Elle n’est plus assurée, et Teresa ne l’utilise plus depuis des années, mais elle marche encore, m’a expliqué Chiara.
— Mais si elle n’est plus assurée, je risque d’avoir des ennuis ?
— Si vous vous faites arrêter par la police, ce n’est pas l’absence d’assurance qui va vous causer le plus d’ennuis, il me semble !
— Vous n’avez pas tort…
Un peu plus tard, je laisse Sienna en cuisine avec Chiara et Teresa. Toutes les trois sont aux anges, et cela me permet de m’occuper des aspects logistiques de notre fuite. Affublé d’une atroce casquette américaine et de lunettes de soleil, je retire le maximum autorisé au distributeur automatique de billets, puis j’achète un téléphone prépayé – je voulais opter pour le moins cher, mais me suis ravisé : un smartphone, même bas de gamme, me sera sans doute très utile. Dans une autre boutique, je vends mon iPhone, pour quatre-vingts euros. Arnaque totale, mais c’est toujours mieux que de ne rien récupérer du tout. Lorsque je jette la carte SIM, je sens la tension monter d’un cran. Les doutes aussi. Car la rupture avec ma vie actuelle devient tangible tout à coup.
Toute cette aventure, cette fuite, est-ce bien réaliste ? N’est-ce pas plus grand que moi ? Combien de temps vais-je tenir, avec deux mille euros en poche ? Où partir, à l’issue de cette parenthèse siennoise ? Une fois les festivités achevées, tel un banquet de fin d’épisode, il faudra s’atteler à l’écriture de l’épisode suivant. Partir. Emmener Sienna dans la nuit. Inventer, encore. La protéger, toujours. Jusqu’à ce que l’on sache, pour Tess. J’ai lu que les recherches se poursuivaient, qu’il était encore temps de retrouver des survivants. Que l’espoir était encore permis. Alors je continue de m’accrocher à cette possibilité d’une vie à trois, ensemble, réunis. Mais l’autre option est enclenchée. Ce soir, nous partirons vers l’inconnu.
Mon plan, cette matière mouvante et souple dans laquelle j’ai l’impression de me noyer, évolue sans cesse. Pour l’heure, je compte rester dans l’Union européenne, afin de ne pas être bloqué à une frontière. Je l’ai constaté entre l’Italie et la France : en voiture, on passe d’un pays à l’autre sans même s’en apercevoir. J’avais initialement pensé fuir en Croatie, mais le pays ne fait pas partie de l’espace Schengen, alors il y aura des contrôles aux frontières. Je me suis donc rabattu sur la Slovénie. Mais tout ça ne peut qu’être temporaire. Je sais bien qu’il nous faudra partir plus loin. L’Asie est une option que j’envisage sérieusement. Pour cela, quel que soit le moyen de transport, nous aurons besoin de faux papiers. D’après mes calculs, avec l’argent que j’ai en poche, je peux tenir trois mois en Slovénie, et payer des billets d’avion low cost vers un pays asiatique. Une fois à Ljubljana, j’aurai donc quelques semaines pour me procurer des papiers. Je ne sais pas comment, je n’ai jamais fait ce genre de choses. Mais des milliers de clandestins parviennent à circuler d’un pays à l’autre chaque année. Je suis conscient des dangers qui me guettent, je sais bien qu’au moindre faux pas, tout peut s’arrêter… mais si c’est ce que je dois faire pour avoir une chance de rester avec Sienna, alors je le ferai.
*
16 heures
Je viens de prendre un sacré coup de vieux.
Est-ce à cela que je ressemblerai, dans dix ou quinze ans ?
C’est étrange car, alors que par-delà les fenêtres ouvertes de Teresa, la Piazza del Campo n’est que fièvre populaire, cris et chants, alors que son appartement s’est transformé, au fil des heures, en une fourmilière bruyante, j’ai l’impression fugace d’être seul au monde.
Je regarde mes cheveux gris, et je suis projeté à la fois dans le passé et le futur.
Dans le passé, l’image du miroir n’est pas la mienne. C’est ma mère que je vois, à cet instant. L’injustice de n’avoir pour horizon qu’un salon encombré de désespoir, la solitude du petit garçon impuissant à la ramener vers la vie. Je sais bien, maintenant, que je ne suis responsable de rien, que ma mère avait entrepris de s’autodétruire avant même ma naissance. Mais à l’époque, je pensais que c’était de ma faute. Ma mère n’avait jamais abandonné l’espoir fou de devenir une grande actrice, faisant le jeu de nombreux hommes qui lui promettaient monts et merveilles. Moi, je donnais tout ce que j’avais pour tenter de la rendre heureuse. C’est pour elle que je me suis lancé dans le théâtre, dès l’âge de dix ans. Mais sans cesse je me heurtais à son regard vide, ses bras qui me serraient mollement, les journées passées à accomplir des tâches ménagères qui n’avaient rien à faire dans le quotidien d’un gamin. Malgré tout, il y a eu des jours heureux. Ils valaient la peine d’être vécus, j’en suis convaincu désormais.
Dans le futur, l’image du miroir est la mienne. Mais qui est à mes côtés ? Sienna ? Tess ? Ou bien suis-je seul, encore et toujours ?
Chiara perçoit mon trouble, alors que son ami coiffeur Gino se demande si je suis content de son travail, et en doute de plus en plus. Elle sourit, puis me regarde étrangement, et finit par se mettre à glousser.
— Sacha, c’est très réussi, vraiment. La ressemblance est… frappante !
Elle éclate de rire, traduit à Gino ce qu’elle vient de me dire, et lui aussi éclate de rire. Sienna, qui était dans la cuisine avec Teresa, débarque également et me lance une phrase – prononcée avec toute son innocence – qui amplifie l’éclat de rire de Chiara, et m’emporte moi aussi.
— Waouh !! Tonton mais c’est trop génial, il ne te manque que la queue !!
Sienna est désormais brune, on ne peut plus ravie de ressembler à Colette – je n’ai même pas eu besoin d’argumenter –… et moi… et moi je ressemble à Rémy, le rat de Ratatouille. D’où les cheveux gris. Rapport au poil de la bête. Une idée de Sienna, encouragée par Chiara, bien sûr.
Toute plaisanterie mise à part, les couleurs de nos cheveux sont très naturelles. J’avais peur que la mienne ait un rendu artificiel, type mémé à mise en plis violette, mais je dois dire que la mission camouflage est accomplie, et vraiment réussie. Je remercie Gino, insiste pour lui payer la prestation, il n’accepte qu’un remboursement des produits de coloration. Toute cette solidarité autour de nous est très émouvante. En réalité, c’est Chiara qui sait s’entourer. Je me rends compte que tout cela est précieux. Je le lui dis, et je la vois rougir pour la première fois.
— Vous savez, Sacha… il est peut-être temps de comprendre que c’est vous, qui attirez la bienveillance. Vous êtes une belle personne. Ce que vous faites pour cette petite fille, c’est merveilleux, vraiment. Quoi qu’il arrive, gardez cela au fond de vous : vous tentez de faire le bien, et même si la loi est contre vous, personne ne pourra vous enlever la beauté de votre geste.
Je ne sais pas quoi lui répondre, mais je suis ému. Alors je ne dis rien.
Il y a quelques jours, je ne connaissais pas cette femme. Pourtant j’ai l’impression qu’il y a comme une connexion entre nous. Elle n’a qu’une quinzaine d’années de plus que moi, mais il y a quelque chose de l’ordre du maternel qui s’est installé, à une vitesse folle. Qu’est-ce que j’aurais aimé avoir une mère comme Chiara. Ma vie aurait sans doute été bien différente.
J’incline la tête, je lui souris, et je laisse ses ondes positives pénétrer mon cœur.
*
17 h 30
Notre prochaine voiture nous attend, dans un garage situé hors de l’enceinte médiévale, dont Teresa me confie les clés, en me demandant de les lui renvoyer par voie postale. Je rétorque que ça n’est pas très prudent, elle me répond qu’au pire, même si elles se perdaient en route, il n’y a rien à voler dans ce garage délabré.
Casquette, lunettes, cheveux gris, je retourne au parking afin de récupérer nos bagages dans ma voiture. C’est idiot, mais je ressens comme un pincement à l’idée d’abandonner celle que j’appelle toujours « ma vieille guimbarde ».
Lorsque je pénètre dans le sous-sol, il me semble que mon cœur s’arrête.
Deux policiers sont postés devant ma voiture. Tandis que l’un est penché à la fenêtre conducteur, ses mains en visière pour observer l’intérieur de l’habitacle, l’autre observe la plaque d’immatriculation tout en parlant dans un talkie-walkie.
Putain putain putain putain.
Je marque un léger arrêt, mais je suis trop proche. Si je stoppe ma marche brutalement et rebrousse chemin, j’attirerai leur regard.
Je dois avancer, comme si de rien n’était.
Je continue donc. Je n’ai pas le choix : si je veux accéder à l’autre escalier, la seconde sortie, je dois passer devant eux, continuer tout droit jusqu’au bout du parking, puis tourner à droite. Alors hors de leur vue, je sortirai lentement. Sans un bruit.
J’avance encore et passe devant eux. Ils discutent, ne font pas attention à moi. Je suis un simple visiteur, dans un parking comprenant des milliers de voitures, un jour de grande fête. Aucune raison qu’ils me remarquent.
— Signore ?
Je m’arrête net. Me retourne.
Je sens le sang me battre les tempes.
Ils me demandent si par hasard je n’aurais pas vu le propriétaire de ce véhicule, qu’ils me désignent.
Je suis coincé. Le simple fait d’ouvrir la bouche me condamnera.
Si je réponds en italien, ils vont comprendre que je suis français.
S’ils comprennent que je suis français, ils vont m’observer de plus près.
Réfléchis, Sacha, réfléchis.
C’est le moment de mobiliser mes compétences d’acteur. L’enjeu n’a jamais été aussi important.
Je prends une grande inspiration, puis j’avance vers les carabinieri en souriant. J’explique en faisant quelques signes que je suis muet, mais que je les entends très bien. Et cette voiture ? Aucune idée.
Ils se regardent. Puis m’observent, de nouveau. Le plus grand, celui au talkie-walkie, me demande d’enlever mes lunettes de soleil, puisque je ne suis pas aveugle, tout de même.
J’ôte mes lunettes, continue de sourire, mais je crois que je suis en train de me décomposer de l’intérieur. Je hausse les épaules, l’air de dire « je suis désolé de ne pouvoir vous aider ». C’est ridicule, mais ce que je pense à cet instant précis, c’est : « Mais pourquoi tu n’as pas suivi ce foutu stage de mime, il y a trois ans ? »
Encore quelques secondes, qui me paraissent une éternité.
Et puis le grand me lance.
— Grazie signore, può andare.
Je tourne les talons, refrène mon envie furieuse de courir.
Je pense à nos bagages, coincés dans le coffre. Je pense à la réaction de Sienna quand elle apprendra que tous nos vêtements, tous les bibelots et souvenirs glanés depuis notre départ de Paris sont perdus, qu’il va falloir faire sans.
Je pense : « Il va falloir faire sans beaucoup de choses désormais, ma chérie. »
J’émerge à l’air libre, et j’ai l’impression qu’un poids vient de m’être ôté de la poitrine. Je suis soulagé, temporairement.
Mais je suis très inquiet.
La menace est réelle.
Elle est toute proche.
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