Vers le soleil

Julien Sandrel · Chapitre 22 sur 27

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Vers le soleil

22 - Tess

22

 

TESS

 

— Le Borgne !

Le cri de Livio me sort de ma torpeur.

J’ai l’impression que la douleur à ma jambe s’est estompée. Est-ce possible, vraiment ?

J’essaie de rassembler mes esprits. C’est de plus en plus difficile. À quelques mètres de moi, Livio est surexcité. À ses exclamations se mêlent maintenant des miaulements.

— Le Borgne est là ! Tatie Tess, Le Borgne est là ! Il nous a retrouvés !

Je revois ce gros matou poilu sur le canapé. Il est invraisemblable qu’il ait réussi à se traîner jusqu’à nous.

— Tu es sûr qu’il n’était pas déjà là, à côté de toi ? Tu es sûr qu’il vient juste d’arriver ?

— Sûr et certain ! J’étais tout seul, et maintenant il y a Le Borgne !

Je me redresse sur les coudes. La tête me tourne. C’est curieux car je me sens de plus en plus faible, mais paradoxalement, mes souffrances sont moindres. Je sens monter en moi une étrange vague de douceur. Qui aurait pu croire que ce chat paresseux serait capable de me rebooster dans un moment aussi incongru ?

— Mon Dieu, mon Livio, tu sais ce que la présence du Borgne signifie ?

— Oui, ça veut dire qu’il y a un passage quelque part !

Il marque un temps, puis reprend, des trémolos dans la voix.

— Je suis… désolé de pas l’avoir vu avant… Je suis un mauvais coéquipier…

— Je t’interdis de dire ça ! Tu es hyper courageux, comme garçon. Si j’avais dû choisir un compagnon pour être avec moi en ce moment, c’est toi que j’aurais choisi !

— Merci, tatie… Attends, le chat a faim on dirait. Je lui verse un peu de lait dans ma main…

Depuis quelques minutes, je sais qu’il y a un trou quelque part, et j’ai l’impression que je respire mieux. Je sens soudain une bouffée d’oxygène m’envahir. D’espoir, aussi. Le pouvoir du mental est tout de même infini.

Réfléchis, bon sang, réfléchis.

Il faut impérativement que Livio explore de nouveau l’espace dans lequel il se trouve. Et qu’il regarde en hauteur. Voilà le problème : Livio est tout petit, il n’a pas pu aller au-delà de quoi, 1 m 60 en levant les bras ? Je me sens complètement idiote. J’aurais dû lui passer le téléphone dès le départ, afin qu’il puisse regarder plus haut, en braquant la lumière dans tous les coins. Je regarde la batterie. 12 %.

— Livio, je vais te donner mon téléphone. J’allume le flash pour que tu puisses observer tout autour de toi. Il faut que tu regardes partout. Il faut absolument que tu arrives à repérer par où Le Borgne est passé, et que tu voies si tu peux arriver à t’y glisser aussi.

Une nouvelle image me traverse. Livio, coincé dans un interstice, entre deux murs effondrés. Agonisant, seul.

Ça ne sert à rien de penser à ça. Vous n’avez pas le choix. Il faut prendre ce genre de risque ou vous allez crever.

Livio récupère mon téléphone, puis c’est le silence.

De longues secondes s’écoulent.

— Tu vois quelque chose ?

— Non… enfin, si… Je… vois que tout est bouché. Là où il y avait l’escalier… tout est bouché…

— Je sais, mon chéri. Mais tu dois chercher encore. Il y a forcément un passage ! Il te dirait quoi, Maître Yoda, mon grand ?

— Je… je crois qu’il dirait « Y arriver, tu vas ! »

— Exactement, y arriver tu vas !

J’ai l’impression d’être un coach de pacotille, mais ça fonctionne. Livio se remet à bouger. Il fait beaucoup de bruit, aussi.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— J’essaie d’empiler des pierres pour pouvoir mieux voir vers le haut.

Silence. Je l’imagine en train d’observer tout autour de lui. Cela dure de longues minutes. Et soudain :

— J’ai trouvé !

Je sens une poussée d’adrénaline dans mes veines.

— Bravo, mon grand ! Tu peux me décrire ce que tu vois ?

— Je vois un trou, en haut du tas de pierres qui bouche l’escalier.

— Est-ce que tu penses que tu pourrais y accéder ?

— Peut-être, si ça s’écroule pas quand je grimpe… mais…

— Mais quoi, mon Livio ?

— Mais ça va servir à rien. Parce que le trou fait la taille d’un ballon de foot. C’est suffisant pour Le Borgne, mais moi je peux pas passer là-dedans, c’est beaucoup trop petit…

Il se remet à pleurer.

— Ne pleure pas, Livio. Il faut qu’on réfléchisse encore. On va trouver une idée.

Le silence revient. Enfin, pas tout à fait.

— Tu entends, tatie ? Il y a comme des bruits au-dessus.

Il a raison. Il y a comme des ronronnements de machines. J’imagine d’immenses pelleteuses, des pompiers qui s’affairent. Les secours. Ils n’ont jamais été aussi proches.

— Bien sûr, que j’entends ! À trois on va essayer de crier, d’accord ?

Et c’est ce que nous faisons.

Toutes les trente secondes, Livio et moi lançons des cris de détresse.

À nous en déchirer les cordes vocales.

Des « au secours » désespérés.

Le bruit de fond reste présent, mais son intensité ne varie pas. Pas d’éclats de voix, rien d’autre qu’un bruit de fond.

Il faut arrêter nos hurlements, ils ne servent à rien d’autre qu’à nous enfermer dans une bulle de stress, dans un cercle vicieux qui nous démoralise.

J’en veux à la terre entière, mais ma haine se cristallise sur ce chat. Ce maudit chat qui a instillé en nous de faux espoirs.

Je le visualise, se faufilant par ce passage que je n’ai jamais vu, et soudain, une idée. L’idée de la dernière chance.

Je demande à Livio de me repasser le téléphone.

Et je me lance dans la rédaction d’un SMS d’une longueur aussi exceptionnelle que les circonstances – surtout pour quelqu’un qui tape encore avec un seul doigt. J’imagine Sienna se moquant de ma vitesse de rédaction, et ce morceau de normalité m’arrache un sourire.

Je ne sais pas si ce message sert à quoi que ce soit, étant donné que son destin est suspendu au bon vouloir d’un chat mollasson. Mais il a au moins une utilité. Garder une parcelle d’espoir dans nos cœurs.

8 % de batterie.

Il y a trois ouvertures sur la coque de mon téléphone, pour le capteur audio, le bouton du mode vibreur, et pour l’appareil photo. Je fais passer mon collier à travers chacun des orifices, puis je tends le tout à Livio.

De l’autre côté, les miaulements du Borgne redoublent : il ne doit sûrement pas apprécier ce truc bizarre qui pendouille autour de son cou…

Puis Livio dépose son chat le plus haut possible. Il le pousse, l’encourage.

Cela dure de longues minutes, ce duel avec ce maudit chat qui ne veut pas bouger ses fesses.

Mais Livio ne lâche pas. Lui aussi a compris le degré d’importance. Je ne sais pas combien de fois il repose Le Borgne au même endroit, combien de fois celui-ci s’échappe, miaule, ronchonne, s’enfuit, revient à la case départ.

Et puis, cela a lieu.

Livio hurle : « Il est parti ! Il est parti ! »

Alors une digue cède en moi.

Comme si je m’autorisais enfin à me reposer.

J’ai la tête qui tourne. Une fatigue extrême m’envahit d’un seul coup.

Je remercie Livio, le félicite, bien sûr.

Je lui fais passer la dernière bouteille de lait.

Et puis je lui dis que je suis épuisée.

Il me répond qu’il a peur, me demande de ne pas m’endormir.

Mais j’ai tout donné. Je le sais, je le sens. Je suis à bout de forces.

J’ai l’impression de flotter dans un ciel cotonneux.

La voix de Livio me parvient atténuée, mais il me semble l’entendre fredonner cette chanson franco-italienne que Francesca sifflote sans cesse.

Ou bien est-ce un rêve ?

Je ne sais pas, je ne sais plus. Mais je me laisse enivrer.

Je crois que je me sens bien.

Peu à peu, ma douleur s’estompe. Jusqu’à disparaître. Comme si ma jambe était en train de quitter mon corps.

Ou comme si mon esprit était déjà ailleurs.

Je ferme les yeux. Je vois apparaître le visage de Sienna.

Sa voix se superpose à celle de Livio.

« Come prima, tu me donnes tant de joie… »

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