Vers le soleil

Julien Sandrel · Chapitre 16 sur 27

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Vers le soleil

16 - Sacha 17 Août 2018

16

SACHA

17 AOÛT 2018

 

Sienna est tellement épuisée qu’elle ne se réveille pas même lorsque je la dépose sur le siège arrière. Son anosmie est une chance, à cet instant précis, car il règne dans la vieille voiture de Teresa une odeur de renfermé qui me prend à la gorge.

Je conduis toutes fenêtres ouvertes sur l’autoroute, mais malgré le vent qui fouette mon visage, vers 2 heures du matin, je sens mes paupières s’alourdir.

Il n’est pas prudent de continuer dans un tel état de fatigue. Je me souviens des paroles remplies de sagesse de ma bisonne futay favorite, et décide de m’arrêter sur une aire de repos.

C’est la chaleur du soleil qui me réveille.

Je regarde ma montre. 8 heures passées. J’ai un début de torticolis dû à l’inconfort de mon installation nocturne, mais je ne me souviens de rien, depuis le moment où j’ai sombré. Je n’avais pas prévu de dormir autant, je voulais avancer le plus possible au cours de la nuit, mais on ne contrôle pas ses besoins vitaux, et je préfère mettre plus longtemps à parvenir de l’autre côté de la frontière que mourir en chemin.

Je m’étire et, ce faisant, jette un œil sur la banquette arrière.

Mon cœur s’emballe. Sienna n’est pas là.

Je sors de la voiture en trombe, observe les alentours.

Je ne la vois pas.

En une fraction de seconde, les pires images défilent dans ma tête.

Et si quelqu’un l’avait enlevée pendant que je dormais ?

Je ne pourrais jamais me le pardonner.

Je hurle son nom.

Et je la vois se redresser, tout sourire.

— Pourquoi tu cries comme ça ? Je suis juste à côté…

Le stress retombe, mais il me faut quelques instants pour reprendre mes esprits.

— Tu m’as fait peur, ma violette. Il ne faut pas sortir de la voiture comme ça sans me le dire, d’accord ? Je dois toujours savoir où tu te trouves.

Elle s’approche, un air malicieux sur le visage, les mains dans le dos.

— Mais tu dormais, tonton. T’inquiète, je suis plus un bébé. J’ai regardé autour, il n’y avait personne. J’avais une envie pressante… et puis j’en ai profité pour te faire un bouquet !

Elle me tend un minuscule assemblage coloré. Manifestement, elle est parvenue à découvrir quelques mètres carrés de végétation au beau milieu de cette aire d’autoroute grisâtre. C’est bluffant, ce don qu’ont les enfants de dénicher la moindre parcelle de poésie sous le bitume.

Je la prends dans mes bras, la remercie, et lui propose d’improviser un petit déjeuner champêtre dans le coin de verdure qu’elle a découvert.

— Oui oui oui oui ! Je meurs de faim !

Je récupère quelques pêches et quelques cantuccini – ces croquants aux amandes réservés aux dentitions solides – dans le grand panier préparé par Chiara. Puis je m’installe dans l’herbe, à ses côtés.

— Attention !

Je m’arrête net.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

— Tu as failli t’asseoir là où j’ai fait pipi !

Elle est morte de rire.

— OK… J’espère quand même que tu avais cueilli les fleurs avant, hein…

Nous restons là quelques instants. Rejoints de temps à autre par une voiture ou un camion. Mais l’aire est très vaste, et j’ai garé la voiture le plus loin possible du flux, alors il se dégage de ce moment une certaine lenteur. Une sérénité incongrue.

Nous fermons les yeux, et nous laissons réchauffer par les rayons du soleil. Sienna pose sa tête sur mes jambes allongées, et observe les nuages.

— Dis, Sacha, tu crois que c’est vrai, que quand on meurt, on va au ciel ?

— Je ne sais pas, ma violette. Qu’est-ce que tu en penses, toi ?

Elle réfléchit.

— Moi, je pense que c’est une belle histoire, que ça fait plaisir de croire ça, mais qu’en vrai personne ne sait voler. Et surtout pas quand on est mort.

— C’est assez logique, en effet…

— Et toi, tu penses quoi ?

Ce que je pense, ma chérie, c’est que le ciel peut bien attendre. Et que ta mère me manque terriblement.

— Je pense que tu as raison : c’est une belle histoire, et les gens aiment les belles histoires qui finissent bien. Alors pourquoi pas ?

— Mouais… T’es un peu crédule, quoi…

Je surjoue un air interloqué et menaçant, puis me lance dans ses représailles préférées, à base de chatouilles. Elle se tortille dans l’herbe en gloussant, mais stoppe son élan d’un coup.

— Mince j’ai failli rouler dans… tu sais quoi…

J’éclate de rire à mon tour.

Je la ramène à la voiture sur mon dos, façon cheval au galop, et sa joie irrigue mon cœur. C’est fou, l’effet d’un rire d’enfant. Je ne pensais pas que ça pouvait être aussi puissant.

Je crois que j’ai envie que chacune de mes journées commence comme ça, désormais. Quelle que soit l’issue de nos combats.

Alors en quittant cette aire d’autoroute insignifiante et impersonnelle, je prends la résolution de déguster les petits riens du quotidien. De chérir tout ce qu’il y a d’extraordinaire dans l’ordinaire.

*

Après ces quelques instants de lâcher-prise à base de considérations sur la mort, le bonheur et les fluides corporels, nous reprenons la route. Il est déjà plus de 9 heures, et nous ne sommes qu’aux environs de Bologne.

Le trajet est joyeux, ponctué de pauses et de chansons. Chacun y va de ses choix, le tour de chant est pour le moins éclectique. Ferrat et Brel y côtoient les Kids United ou encore Bigflo et Oli – sans oublier Jean-Jacques et Francis, bien sûr.

Nous dépassons Padoue, tout en poursuivant nos discussions sur les hits du moment. Alors que nous essayons de décrypter les paroles de Djadja, sans parvenir à saisir le sens de l’abscons « en catchana baby tu dead ça », nous parvenons à un péage en périphérie de Venise.

Puisque j’ai décidé de ne plus payer par carte bancaire afin d’éviter d’être tracé, je me place dans une file de véhicules permettant le paiement en espèces. Il y a beaucoup de monde, nous en avons au moins pour dix minutes d’attente. Pour moi, toute notion de temps s’est arrêtée il y a trois jours. Je n’avais pas pris conscience que nous étions un vendredi, en pleines vacances scolaires.

Soudain, je tressaille.

J’aperçois un képi. Puis deux. Puis d’autres, encore.

Des carabinieri sont postés au niveau des bornes de péage. Immobiles, ils observent l’intérieur des voitures. Et de temps en temps, ils font des gestes à l’une d’elles, lui signifiant qu’elle sera l’objet d’un contrôle.

Merde merde merde merde merde.

Que faire ? Mon rythme cardiaque s’emballe.

— Tonton, tu m’as pas répondu !

— Quoi ? Pardon ma violette, qu’est-ce que tu m’as demandé ?

— Si tu savais ce que ça voulait dire « Y’a R » ?

— Non, je ne sais pas…

— Bah moi non plus.

Quarante mètres.

Je jette un œil dans le rétroviseur. Sienna est collée à la fenêtre. Beaucoup trop visible. Je tente de me raisonner en me disant que nous avons changé radicalement d’apparence, que cette voiture n’a rien à voir avec la mienne, et qu’il s’agit d’un simple contrôle routier, comme il y en a tant sur les routes en cette période de congés. Mais je n’y peux rien. Je suis en proie à la plus grande panique.

Trente mètres.

Ils ne sont sûrement pas spécifiquement à nos trousses, non… Mais peut-être ont-ils quand même un signalement des personnes recherchées, un homme et une petite fille. Ils ne sont pas nés de la dernière pluie : nous ne sommes pas les premiers fuyards à changer de look…

— Sienna s’il te plaît, tu peux te mettre là-bas ?

Je lui désigne l’autre bout de la banquette.

— Pourquoi ?

— Tu es trop au soleil, je préférerais que tu sois à l’ombre.

— OK… si tu veux.

Elle se déplace en boudant un peu. Je lui souris.

Mais je suis bien conscient que ça ne change pas fondamentalement le problème.

J’ai soudain extrêmement chaud.

J’observe Sienna, qui est à mille lieues d’imaginer ce qui se déroule dans ma tête. Je la regarde et j’ai peur de la perdre, là, à cause d’un banal contrôle routier. Ce n’est pas possible. Je ne peux pas prendre le risque.

Qu’est-ce qui m’a pris d’emprunter l’autoroute ? En voulant aller plus vite, je nous ai mis en danger. J’aurais dû passer par des chemins de traverse, des itinéraires bis, sans caméras, avec échappatoires.

Là, je suis coincé.

Vingt mètres.

Je crois que j’ai une idée.

Quoi qu’il en soit, si les carabinieri décident de nous contrôler, je ne pourrai pas esquiver les pièces d’identité, et nous serons foutus. Alors notre meilleure chance, c’est que nous ne correspondions pas à notre propre signalement. Un homme seul, voilà ce que je dois être. Un homme, la quarantaine grisonnante, voyageant seul. Rien à voir avec un duo trentenaire brun – petite fille blonde.

— Sienna, il y a des policiers juste là, et je voudrais qu’on joue à un jeu, tu es d’accord ?

— Ça dépend… c’est quoi comme jeu ?

— Il faut que tu t’accroupisses sur le sol juste derrière moi, et que tu restes immobile sous la couverture. Tu ne dois pas du tout bouger. Si les policiers te repèrent, tu as perdu !

La déception se lit sur son visage.

— Un cache-cache, quoi… C’est nul comme jeu…

Elle n’est pas en mode coopération. Mais il faut agir vite. Je prends une grande inspiration, puis lui fais un clin d’œil en lui lançant :

— Mais je ne t’ai pas dit quelle serait la récompense si tu réussis le défi !

Elle réfléchit, un sourire se dessine.

— Je peux choisir la récompense ?

— Tout ce que tu voudras, ma violette. Mais s’il te plaît, cache-toi tout de suite. Et cache ton poulpe avec toi. Vite vite vite, sinon tu vas perdre le défi !

Dix mètres.

Elle s’exécute.

Elle est invisible, pour qui ne s’approche pas trop de la vitre.

Nous sommes la prochaine voiture.

La carabiniera me regarde avec insistance, alors que je jette quelques pièces de monnaie dans la machine automatique.

Puis elle me lance un « Buongiorno, signore ».

Je lui réponds d’un sourire. Elle me demande de me garer sur le côté. Je reconnais parfaitement le mot controllo, au beau milieu de sa phrase.

J’ai l’impression que mon cœur va exploser.

Elle m’oriente vers un collègue, je me dirige vers lui. J’observe la jeune femme dans le rétroviseur. Elle s’est retournée vers les voitures suivantes. Je déduis de son attitude qu’elle m’a choisi au hasard. Sinon, elle m’aurait accompagné. Ou bien elle aurait stoppé ma voiture au niveau du péage, m’empêchant de passer. C’est juste un putain de manque de bol. Ou bien c’est la faute de cette vieille bagnole dont l’aspect extérieur hurle : « Contrôlez-moi, je ne peux pas être aussi délabrée et en règle… »

La sueur perle sur mon front. Je prie pour que Sienna n’émerge pas tout à coup.

Je fais mine de me ranger. Je prends une grande inspiration. Et puis j’envoie un coup de volant vers la gauche, tout en appuyant à fond sur l’accélérateur.

Je m’enfuis. Je m’enfuis vraiment.

Je sens l’adrénaline envahir mes veines.

Ça y est. La limite est franchie.

Je garde un œil dans le rétroviseur, me cramponne au volant, pousse la voiture au maximum de ses possibilités, prie le ciel pour qu’elle ne me lâche pas.

J’observe encore et toujours, mais je n’ai pas l’impression que quiconque me poursuive. Je les ai peut-être pris de court. Mais je ne dois pas me réjouir trop vite. Ils sont maintenant en possession d’un enregistrement des caméras du péage, la plaque d’immatriculation sera vite identifiée.

Si par bonheur nous nous en sortons, il faudra de nouveau changer de voiture.

Je frémis en me rendant compte de ma naïveté crasse : il y a sans doute d’autres carabinieri postés un peu plus loin. Ou pas.

Je m’accroche à ce « ou pas ». La nervosité me fait trembler.

Je ne sais pas quoi faire.

— C’est bon, je peux sortir ? J’ai gagné ?

J’en ai complètement oublié d’autoriser Sienna à quitter sa cachette.

S’est-elle rendu compte de quelque chose ?

— Oui, tu peux. Et oui tu as gagné, tu es une championne, bravo !

— Faut pas exagérer quand même… Mais je crevais de chaud, là-dessous ! Bon, alors je peux te dire, pour la récompense ?

Elle semble inconsciente de la scène qui vient de se dérouler. Ce qui me soulage, temporairement. Sans toutefois supprimer l’angoisse.

Je hoche la tête en souriant.

— Vas-y, dis-moi.

— J’ai vu les panneaux tout à l’heure, je sais qu’on est juste à côté… alors je voudrais aller à Venise !!

Nous sommes au niveau de Venise, il y a plusieurs sorties, dont une dans moins de cinq cents mètres. Non seulement nous pouvons, mais nous devons sortir. Quitter l’autoroute. Cette enfant est formidable.

— C’est d’accord, ma chérie !

Déjà, j’enclenche le clignotant.

— Tu as l’air super étonnée…

— Bah, j’avoue je pensais pas que tu allais dire oui si facilement… Et si vite… T’es bizarre, des fois… Mais c’est trop cool, merciii tonton !

— Tu vois, il faut se méfier des apparences… mais au fait, comment tu connais Venise, toi ?

— C’est ma maîtresse de l’année dernière qui nous a montré un C’est pas sorcier sur Venise, ça avait l’air trop stylé !

Je m’extrais du flux de l’autoroute. Direction la banlieue sud de Venise. Je scrute les alentours, et continue de fixer avec insistance le rétroviseur. Mais je ne vois rien d’autre que le grand sourire de Sienna, et des centaines de voitures anonymes.

Pas de flics. Je respire. Pour le moment, en tout cas.

Il faut se débarrasser de la voiture de Teresa au plus vite.

— Tonton ?

— Oui, ma violette ?

— Je sais pas si tu vas dire oui, mais j’aimerais trop avoir un grand masque avec des plumes comme la copine de Jamy dans C’est pas sorcier…

Aller à Venise. Passer une bonne partie de la journée dissimulés par la foule et les masques. Le temps de changer de moyen de transport et réfléchir à la suite.

Je me demande si Sienna n’est pas une criminelle plus aguerrie que moi, finalement. Elle vient d’inventer le plan parfait, sans le savoir.

Cette fois-ci, c’est officiel.

Nous sommes des fugitifs.

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