Vers le soleil

Julien Sandrel · Chapitre 7 sur 27

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Vers le soleil

7 - Tess 2009

7

 

TESS

2009

 

Il est là. Derrière la porte.

Il cogne fort, très fort. Trop fort.

Il hurle, aussi.

Il hurle qu’il va me tuer. Que je n’aurais jamais dû le quitter. Qu’il crève, sans moi. L’instant d’après, il chuchote presque, il pleure en même temps.

— Je t’en supplie. Je t’aime, Sophie. Ouvre, s’il te plaît…

Je ne réponds pas. Je suis terrorisée. Recroquevillée contre un mur, dans la chambre, la pièce la plus éloignée de la porte d’entrée de l’appartement. Mais ça n’est qu’un deux pièces. Il n’est qu’à quelques mètres. J’ai déplacé la commode et le lit, maigres remparts contre sa folie. Je tremble, en composant le 999. Lorsqu’une jeune femme décroche, je me contente de répéter, entre deux halètements :

— Il va me tuer. Il va me tuer. Il va nous tuer.

— De qui parlez-vous, madame ? Et qui est le « nous » ? J’ai besoin que vous vous calmiez, et que vous m’indiquiez votre adresse, votre nom, le nom de votre agresseur…

Je reste muette. Ou plutôt je ne parviens pas à articuler correctement mes idées.

Je pose la main sur mon ventre. Je la sens bouger. S’agiter. Elle aussi, a compris que nous sommes en danger. Que son père est fou. Qu’il est là, qu’il frappe la porte, comme il m’a frappée, ces longs mois. Ces très longs mois. Avant que je ne sente sa présence, à elle. Et que je me décide à le quitter. À m’enfuir.

— Madame ? Vous êtes toujours là ? Je peux vous aider mais il faut que vous me parliez. Qui vous agresse, qui êtes-vous, où vous trouvez-vous ?

— C’est mon… ex-compagnon… il m’a retrouvée. Il s’appelle Tom Berts, et moi je suis Sophie… Sophie Moore… Oh mon Dieu, il est en train de donner de grands coups de pied dans la porte. Il va la défoncer. Venez vite, il va me tuer ! Je… je suis enceinte de cinq mois.

— Quelle est votre adresse, Sophie ? Il me faut votre adresse.

— 780, Bedford Street, à Cambridge. Le… bâtiment en fond de cour. Deuxième étage.

— J’envoie des secours tout de suite. Sophie ? Sophie, vous m’entendez ? Ne raccrochez pas.

Je suis paralysée. Je ne bouge plus. Je suis dans ce qui doit devenir la chambre de ma fille. Ce petit être qui grandit en moi, qui m’a donné la force, le courage de partir, loin de Durham. De me cacher, de le fuir sans laisser de trace. J’avais tout prévu. Sauf sa ténacité. Et son amour. Si fort qu’il préférera me tuer plutôt que je refasse ma vie sans lui. J’en suis certaine, désormais. Je l’entends hurler et j’en suis certaine. S’il parvient jusqu’à moi, il va me tuer. Il va nous tuer.

— Sophie ? Vous êtes toujours là ?

— Oui, je suis toujours là. Oh mon Dieu la porte va casser…

Les coups sur le bois. Violents. Réguliers. Cela dure plusieurs minutes. La jeune femme continue de me parler, mais ses « la police sera là d’un instant à l’autre » n’atteignent pas mon cerveau. Ils explosent en plein vol, recouverts par le bruit sourd de la colère de Tom.

Silence. J’entends ses pas dans le couloir. Je comprends que la porte d’entrée a cédé. Je perçois maintenant son souffle rauque. Sa voix doucereuse, qui me demande de lui ouvrir l’accès à la chambre. Je ne réponds pas. La jeune femme au bout du fil me parle, encore. Ça y est, il s’attaque à la porte de la chambre. Ce dernier obstacle est bien moins solide que le premier. Les meubles, dérisoires boucliers, se mettent à vibrer sous les assauts de Tom.

Puis tout se fige.

— Police ! Lâchez votre arme !

Au bout du fil, la jeune femme dit :

— Sophie, c’est fini Sophie… vous êtes en sécurité maintenant.

Les larmes coulent sur mon visage, et je sais d’instinct que ce qu’elle dit n’est pas vrai. Ce n’est pas fini. Ce ne sera jamais fini.

Il était armé. Mon Dieu, il était armé.

Une image. Tom, fou de rage. Mon corps, mort. Lui, vidé de sa colère. Moi, de mon sang.

S’il va en prison, je sais qu’il n’en prendra que pour quelques années. Maximum.

Et lorsqu’il sortira, il me tuera. Il nous tuera.

Alors qu’un policier et un pompier me soulèvent, le projet qui avait commencé à germer dans mon esprit devient concret, palpable. Nécessaire. Vital.

Ma seule solution – notre seule issue –, c’est que Tom ne puisse jamais nous retrouver.

Voilà pourquoi Sophie Moore doit disparaître.

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