Vers le soleil

Julien Sandrel · Chapitre 3 sur 27

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Vers le soleil

3 - Tess 14 Août 2018

3

 

TESS

14 AOÛT 2018

 

— Come stai ? Bien dormi, Tess ?

J’émerge tout juste, mais Francesca est déjà douchée, maquillée, rayonnante dans sa petite robe rouge à fleurs jaunes et blanches. Elle s’active dans sa cuisine en chantonnant. Je ne sais pas comment elle fait. Nous nous sommes pourtant couchées à 3 heures du matin, et elle a contribué autant que moi à la chute vertigineuse de ses réserves de chianti. Ça faisait longtemps que je n’avais pas bu, et je me suis réveillée ce matin avec une douleur lancinante à la racine des cheveux. Mais je ne me plains pas : qu’est-ce que nous avons ri, hier soir ! Deux adolescentes trentenaires. Heureuses, tout simplement.

— J’ai dormi comme un bébé. Enfin, un bébé bourré… Comment tu traduis ça, en italien ?

Francesca se met à glousser.

— Un bambino ubriaco. Moi pareil. J’aurais bien dormi une petite quinzaine d’heures de plus. Heureusement, je peux compter sur mon fils pour me remettre dans le droit chemin dès 7 h 30…

Francesca fronce ses sourcils fournis alla-Cara-Delevingne, et envoie un regard aussi noir qu’amusé en direction du coupable : Livio, six ans, petit ange brun aux yeux acier, à qui il est bien difficile de résister. Il lui décoche un sourire édenté, puis retourne à la construction de son vaisseau Star Wars en Lego, tout en marmonnant quelque chose en italien.

Les racines de Francesca sont ici, en Italie, mais elle a vécu les trois quarts de sa vie en France, où notre amitié est née. Même si elle est heureuse aujourd’hui dans son pays d’origine, la France lui manque. Alors puisque son fils parle l’italien à l’école, avec les copains, dans la rue, partout… elle a décidé de ne s’adresser à lui qu’en français, afin de ne pas laisser s’évaporer cette double culture si précieuse.

Je l’observe, couvant son fils des yeux, et ce regard si doux me projette des années en arrière, lorsque nous nous sommes rencontrées, réunies par un besoin absolu de douceur. Chaque fois que nous nous retrouvons, c’est un immense bonheur. Francesca et moi sommes de vraies amies. De celles sur lesquelles il est possible de compter, à la vie, à la mort. Mais nos retrouvailles sont toujours empreintes de cette époque que j’aimerais effacer sans y parvenir. Aussi sommes-nous convenues tacitement de ne pas nous voir très souvent. Entretenir la force de notre lien, sans pour autant rouvrir les plaies.

Elle lève les yeux, je lui souris. Elle sourit en retour. Puis elle se redresse, et la vie reprend son cours.

— Tess, ça t’ennuierait de garder Livio une quinzaine de minutes ? Je n’ai plus de croquettes pour Le Borgne.

Je tourne la tête vers Le Borgne, ce chat apathique qui n’a pas quitté le canapé du salon plus de dix minutes depuis mon arrivée, hier soir. Amoché et paresseux, donc. Francesca est comme ça, elle ne peut pas résister aux éclopés.

— Bien sûr, aucun problème. Je vais prendre une douche rapide et ensuite on va préparer un gâteau, tu es d’accord, Livio ?

— Oh oui oui oui ! Avec du chocolat, tatie Tess ? Steuplait steuplait steuplait…

Livio prend une pose irrésistible. Et puis cette façon qu’il a de m’appeler tatie Tess alors que nous n’avons aucun lien de parenté me fait totalement craquer. J’aime l’idée que l’on puisse choisir sa famille de cœur. Je lui réponds en riant :

— Pas besoin de supplier, le chocolat est évidemment au programme !

Danse de la joie de Livio, qui en oublie Dark Vador l’espace de quelques secondes, c’est dire.

Je jette un œil à l’horloge de la cuisine, il est 10 h 45. J’ai prévu de partir juste après le déjeuner. Je me dirige vers la salle de bains en pensant à Sienna et Sacha. Ils sont à trois heures de route d’ici, en pleine Toscane. J’ai hâte de les retrouver. Je sens – non, je sais – que les jours à venir seront exceptionnels. Je les attends depuis longtemps. Après ce séjour, c’est une nouvelle vie qui va commencer. Je suis à la fois excitée et pétrifiée.

*

11 h 05

Un orage vient d’éclater. J’avais bien vu le ciel menaçant tout à l’heure, mais je ne pensais pas que la pluie allait tomber si vite et si fort. Depuis la pièce encombrée qui sert à la fois de buanderie, de bureau et de chambre d’amis, une serviette nouée au niveau de la poitrine, je regarde par la fenêtre. On discerne tout juste les piliers du pont, et le vacarme du déluge couvre totalement celui de la circulation.

Lorsque Francesca m’a donné son adresse à Gênes, je n’avais pas compris qu’elle habitait juste en dessous de l’autoroute. Je sais qu’elle ne roule pas sur l’or, mais tout de même, ce quartier et cet environnement, ce n’est pas l’idéal, elle aurait pu trouver mieux. Elle a eu un coup de foudre pour le petit jardin à l’arrière, et avec son budget, c’était inespéré d’avoir ce coin de verdure en plein cœur de la ville, voilà ce qu’elle m’a expliqué. Je reconnais que le jardinet est sympa, mais moi, tout ce trafic de bagnoles et camions en permanence, ça ne me plairait pas des masses. Enfin, chacun ses priorités, je n’ai pas à juger ses choix. Et c’est vrai que Livio et elle semblent heureux ici, c’est l’essentiel.

*

11 h 15

Appel FaceTime. C’est Sienna et Sacha.

Sienna arbore son sourire des grands jours, et il fait un temps insolent derrière eux. Ils ne sont qu’à trois cents kilomètres d’ici, mais l’ambiance météo n’a rien à voir, de toute évidence.

— Maman ! Tu devineras jamais où on va avec tonton, cet après-midi ?!

Question purement rhétorique, elle est bien trop excitée pour me laisser le temps de répondre.

— On va au parc aquatique !! Je suis trop contente !

Derrière elle, Sacha fait de grands mouvements à la fois amusés et blasés. Sienna se retourne, l’air agacé.

— Tu sais que je te vois dans le petit carré en bas de l’écran, là ? Tu fais des gestes comme si t’étais pas content d’y aller !

Sacha éclate de rire.

— Oups, je me suis fait capter. Je suis content d’y aller parce que c’est avec toi. Ensuite tu sais, moi, ce genre de lieux où on fait la queue trois quarts d’heure pour quinze secondes de descente, c’est pas ce que je préfère, mais t’inquiète j’ai prévu plein de jeux pour animer l’attente…

Le grand sourire de ma fille est de retour.

— C’est quoi comme jeux ?

— Mystère et boule de gomme…

— T’es sérieux ? Tu sais que personne n’utilise plus cette expression depuis 1995 ? Allez, dis-moi !

— Mon myosotis, je ne dirai rien, même sous la torture.

Sacha a pris l’habitude d’appeler Sienna par un surnom fleuri, qui change chaque jour. J’ai toujours trouvé cette idée merveilleuse.

À chaque fois que je vois Sienna avec Sacha, je me fais la même réflexion : elle est plus lumineuse, plus joyeuse, plus présente. Plus vivante. Voilà ce que fait Sacha depuis qu’il est entré dans nos existences : il y ajoute des doses de vie.

— Donc c’est un jour de myosotis aujourd’hui, si je comprends bien…

— Exactement ! Mais on ne t’appelait pas pour parler fleurs : on voulait savoir quand tu pensais arriver au gîte ?

— En fin d’après-midi, sûrement. Je comptais partir vers 14 heures, mais il pleut des trombes d’eau ici, alors je vais sans doute attendre un peu.

Sacha me montre le ciel bleu au-dessus de leurs têtes.

— Ici, grand beau temps ! Tu vas voir, ça va être bien…

Il me fait un clin d’œil, je réponds d’un sourire.

— Bon, on va te laisser parce qu’il se fait tard et on ne voudrait pas être les derniers à boire la tasse dans le pédiluve… Je t’embrasse, sois prudente sur la route. Sienna, tu fais un bisou à maman ?

— Bisous maman ! Je t’aime fort fort fort fort fort.

— Bisous mon amour. Amusez-vous bien, vous me raconterez ça.

Sacha se penche vers Sienna, et coupe la communication.

*

11 h 25

Francesca est déjà de retour. Je la retrouve dans la cuisine.

— Ouh là, tu as été trempée comme ça juste en allant d’ici à la voiture ?

— Oui, c’est démentiel, cette pluie, et avec la chaleur qu’il fait, ça ressemble à un orage tropic…

Francesca n’a pas le temps de finir sa phrase, un coup de tonnerre nous fait sursauter. Elle pousse un cri aigu, ce qui amuse beaucoup Livio.

— Dis donc, on aurait dit que la foudre était extrêmement proche là… On va rester bien à l’abri ici. D’ailleurs, Tess, il vaudrait mieux que tu attendes que ça passe avant de partir, non ?

— Oui, c’est ce que j’ai dit à Sienna et Sacha. On évaluera la situation après le déjeuner.

Je m’approche de Livio, toujours occupé à son château du côté obscur.

— Tu es prêt, Livio, on le fait ce gâteau ? Je commence à sortir les ingrédients et tu me rejoins, d’accord ?

Il acquiesce en silence, concentré sur son jeu de construction.

Je rassemble mes souvenirs de recette en même temps que les œufs et le chocolat, puis j’ouvre le réfrigérateur.

— Il n’y a plus de lait, tu peux me dire où se trouve ta réserve ?

— Mince, j’ai oublié d’en remonter ce matin. Livio, tu veux bien accompagner tatie Tess à la cave pour lui montrer où se trouve le lait ?

Livio râle un peu pour la forme, mais il vient avec moi. La porte qui mène à la cave est située dans le couloir de l’entrée. J’allume la lumière, prends la main du petit garçon. L’odeur de renfermé me saisit, à mesure que nous descendons.

— Elle est super profonde, cette cave ! C’est presque une grotte…

— Oui, moi ça me fait un peu peur, alors j’y vais jamais tout seul. Avec quelqu’un c’est pas pareil, j’aime bien, parce que je repère des trucs que maman cache. La dernière fois, j’ai vu que sur les étagères, à côté du lait, y avait aussi des bonbons…

Je me penche et lui glisse sur le ton de la confidence :

— Alors on va fouiller un peu, si tu veux…

Il me regarde, les yeux remplis de gourmandise, et acquiesce dans un sourire.

Le sous-sol est étonnamment vaste – une trentaine de mètres carrés, à vue de nez. Sur le côté gauche : des cartons, deux vélos, un baby-foot ancien. Je me demande bien ce que fait Francesca avec un baby-foot, je ne lui connais pas une telle passion. J’imagine que quelqu’un a dû vouloir s’en débarrasser, et qu’elle l’a recueilli, comme elle aime recueillir tout ce qui est abîmé par le temps ou la vie – Le Borgne, par exemple. Sur le côté droit : encore des cartons, et une grande étagère remplie de boîtes de conserve, pâtes, riz, sucre, lait.

— Elle a peur qu’il y ait une guerre, ta mère ? Elle en a, des stocks…

Livio ne m’écoute pas, il est à l’autre bout de la pièce, le nez collé au baby-foot. L’espace dans lequel il se trouve est séparé du mien par deux grands piliers de béton. Je frissonne, car la température ici est nettement inférieure à celle du rez-de-chaussée. Je ne suis pas claustrophobe, mais je n’aime pas les endroits mal éclairés, sans fenêtre. Alors je ne suis pas très à l’aise. Je suis pressée de remonter à la surface.

Je repère les bouteilles de lait, sur la dernière étagère. Quelle idée saugrenue que de disposer le lait en hauteur.

Je lève le bras, me hisse sur la pointe des pieds, quand un grondement sourd provenant de l’étage m’oblige à interrompre mon mouvement.

Je lance un regard en direction de Livio. Immobile, lui aussi.

Je retiens mon souffle, pour mieux écouter. Pour mieux ressentir.

La maison a tremblé, j’en suis certaine.

À l’instant même où cette pensée se forme, elle est anéantie par deux chocs épouvantables, là-haut.

Je pousse un cri d’effroi et hurle le prénom de Francesca.

Pas de réponse. Mon cœur s’emballe.

Ces deux chocs… c’était comme si des murs venaient de s’écrouler.

Le grondement s’intensifie, des craquements de métal déchirent l’espace.

— Livio ! Couche-toi sous le baby-foot !

J’ai à peine fini ma phrase que le souffle d’un effondrement me projette au sol. Une coulée de pierre vient de dévaler l’escalier, jusqu’à obstruer le centre de la cave. Un nuage de particules épaisses a envahi l’atmosphère, je ne vois plus Livio.

Je ne le vois plus, je ne l’entends plus, je ne peux pas le rejoindre.

J’ai l’impression que mon cœur va exploser.

Mon Dieu, faites qu’il n’ait rien. Faites que Francesca n’ait rien.

Je sens la poussière pénétrer mes bronches, je me recroqueville contre le mur le plus proche, et tente de contrôler ma respiration à travers le tissu de ma tunique. Je me concentre mieux, et soudain j’entends tousser. Dieu soit loué, il est vivant. Je rassemble mes forces et crie telle une démente : « Mets ton t-shirt sur ta bouche, reste calme, respire à travers le t-shirt ! »

Mes yeux piquent, je distingue mal ce qui m’entoure, mais une chose est certaine : nous n’avons plus d’issue vers la surface. Nous sommes prisonniers.

Livio sanglote. Il appelle sa mère. Je lui demande s’il est sous le baby-foot, s’il n’est pas blessé, mais il ne répond pas. Ou bien je ne l’entends pas. Je voudrais le rassurer mieux que ça, mais j’étouffe, moi aussi, je dois éviter de parler.

Je lève la tête, et mon sang se fige.

Le plafond est gonflé. Difforme.

Mon corps se met à trembler. Je panique.

Je tousse, la poussière me fait pleurer, mais je garde les yeux ouverts, obstinément. Je ne parviens pas à détacher mon regard de ces fissures qui courent sur le plafond de béton, à une vitesse vertigineuse.

La pierre émet un gémissement lugubre.

L’instant s’étire, insoutenable.

Mon Dieu, je ne veux pas mourir.

Je pense à ma fille. Ma Sienna. Mon amour. Je ne pense qu’à elle. À nos projets, à notre avenir. À son sourire, il y a quelques minutes à peine. Je pense à Sacha, aussi. À ce bonheur minuscule, incertain, et pourtant si proche.

Je pense : « Tout cela ne peut pas se terminer ici. »

La plainte sourde du métal en torsion me glace le sang. L’appel au secours d’un animal que l’on égorge, voilà l’image qui envahit mon cerveau.

L’unique ampoule abdique. Je pousse un gémissement. La nuit est désormais complète.

Je n’entends plus que ma respiration. Halètement de bête traquée, immobile.

Un dernier silence.

Et le plafond cède.

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