Vers le soleil
21 - Sacha 17 Août 2018
21
SACHA
17 AOÛT 2018
Je suis seul. Raffaele est parti chercher une lampe torche dans la voiture.
Je hurle le prénom de Sienna depuis tout à l’heure, et je cours à travers la forêt, mais je ne suis plus sûr d’être dans la bonne direction. Je suis presque sûr, mais il n’est pas question de presque la retrouver.
C’est ma faute. Entièrement ma faute.
Il a suffi d’une minute. Cette parole terrible, gravée dans mon cerveau, à propos du pont, revient en force, à cet instant.
Pour le pont, je n’y suis pour rien. Mais pour Sienna, c’est moi et moi seul qui ai relâché ma vigilance – Raffaele ne pouvait pas savoir qu’il ne fallait pas la laisser approcher du stand de journaux.
J’ai l’impression de devenir dingue.
Je crois que s’il lui arrive quoi que ce soit, je serai prêt à tout pour la défendre. À devenir dangereux, s’il le faut. Mais surtout, je ne me le pardonnerai jamais.
Un cri.
C’est elle.
— Sieeennaaaa !
Pas de réponse. Je cours dans la direction du cri, continue de l’appeler.
Je perds trois fois l’équilibre, les branches me fouettent le visage, mais je ne perçois pas la douleur. Je suis bien trop focalisé sur mon objectif. Les sens en éveil. La faible lumière de mon smartphone balayant les sous-bois.
Et puis, je l’entends de nouveau.
Elle pleure, tout en m’appelant.
Je comprends qu’elle a mal.
— Je suis là, ma violette, je suis là. Guide-moi !
Elle pleure plus fort, ou bien c’est moi qui approche.
Et soudain je la vois. Recroquevillée sur le sol.
Je voudrais la prendre dans mes bras, mais je ne dois pas la déplacer. Tant que je ne sais pas ce qu’elle a.
Je m’agenouille, et je comprends tout de suite.
Je comprends le bras cassé. L’épaule déboîtée, sans doute fracturée.
Mais je ne suis pas médecin. Elle a peut-être autre chose. Rien de plus sournois, de plus invisible, qu’une hémorragie interne.
Je comprends que les soins ne vont pas pouvoir attendre demain.
Je comprends que nous n’allons pas reprendre la route.
Je comprends que je dois la conduire à l’hôpital, tout de suite.
Je comprends que tout est fini.
Alors j’appelle les secours, et je m’allonge à côté d’elle, dans ce sous-bois humide. Je lui caresse les cheveux, tente de la rassurer autant que possible, lui murmure que je suis désolé de lui avoir menti. Que je l’aime. Que chacune de mes actions n’a eu qu’un seul but : la protéger. Que j’espère qu’elle me pardonnera.
Entre deux sanglots, elle trouve un peu de force pour me dire :
— Moi aussi je t’aime, Sacha.
Puis elle me regarde à travers ses larmes.
— Est-ce que… est-ce que maman est morte ?
J’ai le cœur disloqué, l’estomac retourné, mais je ne peux plus lui mentir désormais.
— Je ne sais pas, ma chérie. Maman et Livio sont portés disparus. Il y a toujours un espoir de les retrouver. Il faut garder espoir. Mais la vérité, c’est que je ne sais pas.
Elle me tend la main de son bras valide, et nous restons comme cela.
Remplis d’amour et de détresse muette.
*
L’hôpital le plus proche n’est qu’à dix kilomètres. Sienna y est très vite prise en charge. Les médecins et infirmières me rassurent tout de suite : oui, elle semble avoir plusieurs fractures, mais son état général est bon.
J’ai peur de voir débarquer la police, bien sûr. D’un autre côté, je me dis qu’il est tout de même peu probable que les hôpitaux italiens soient connectés en temps réel à la liste des personnes recherchées par les autorités. Et qu’il n’est pas évident que quelqu’un nous reconnaisse – d’autant que, curieusement, nos photos ne figuraient plus dans le journal dérobé à la station-service. Tout n’est peut-être pas perdu.
En attendant que Sienna passe ses examens, je suis assis dans la salle d’attente, entre un vieillard qui ne cesse de tousser et une maman dont le fils endormi ronfle allègrement.
Je sors mon téléphone, et me rends compte que Francesca a de nouveau essayé de m’appeler. Huit fois.
Je n’ai rien remarqué, j’étais concentré sur Sienna, dans ce camion de pompiers qui nous emmenait vers l’hôpital.
Francesca n’a pas laissé de message cette fois-ci, mais un simple SMS : « Rappelle-moi dès que possible. »
J’ai peur bien sûr, je suis terrifié. Mais désormais, il me faut prendre les choses comme elles viennent. Arrêter d’élucubrer toutes sortes de scénarios, puisque mon imagination a souvent tout faux.
Je sors devant l’hôpital. Une infirmière est là, en train de fumer.
Je m’éloigne mais je garde un œil sur la porte d’entrée. Je sais bien que Sienna n’est pas près de se remettre à courir à travers bois, mais je préfère braquer mon regard sur les allées et venues.
Au moment d’appeler, je ne peux empêcher un espoir fou de monter en moi.
Je compose le numéro. Il faut cinq sonneries avant que la voix de Francesca retentisse à l’autre bout du fil.
Elle parle très vite, il y a du bruit autour d’elle.
Elle est sur place, près du pont. Avec les secours.
Ce qu’elle me raconte est confus, l’appel est haché, l’un de nous deux capte sûrement mal le réseau. Toujours est-il que je ne comprends rien.
Et pourtant, tout m’indique que ce coup de fil est important. Sa présence sur les lieux du drame, les huit appels en absence, la précipitation dans sa voix.
Je me concentre mieux, et soudain je saisis l’information essentielle.
— Ils ont retrouvé quoi ?
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