Vers le soleil

Julien Sandrel · Chapitre 6 sur 27

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Vers le soleil

6 - Sacha 14 Août 2018

6

SACHA

14 AOÛT 2018

 

19 h 45

De retour dans notre gîte de San Casciano, depuis une dizaine de minutes.

Sienna est en pleine forme, elle a voulu aller se baigner. J’ai pensé « encore ? » et en temps normal, je l’en aurais dissuadée, lui proposant de se doucher, puis de prendre un bon bouquin. Ralentir le rythme, passer en mode soirée. Mais je n’en ai pas la force.

J’ai expliqué à Sienna avoir reçu un coup de fil de Tess, à la station-service. Elle me disait qu’elle ne pourrait pas nous rejoindre comme prévu. Qu’elle était désolée, qu’elle embrassait Sienna très fort… mais qu’elle ne savait pas exactement quand elle arriverait.

— Francesca a eu un souci de famille, je ne sais pas lequel exactement, elle a dû quitter Gênes, et maman doit garder Livio et le chat en attendant. Je suis désolée, mon myosotis…

Sienna était déçue bien sûr, mais je l’ai rassurée en lui disant qu’on continuerait le programme des vacances tel qu’il était prévu. Tess nous rejoindrait en cours de route, un peu plus tard. Sienna a accepté la nouvelle donne sans trop de difficultés. Après tout, nous sommes seuls tous les deux depuis plusieurs jours, et elle est heureuse. Alors ce contretemps n’est pas si grave, en apparence.

Je suis parvenu à me donner une contenance, après la station-service. Mais je ne vais pas parvenir à endiguer mes émotions plus longtemps. Sienna ne doit pas remarquer mon trouble, c’est impossible, je ne saurais pas l’expliquer. Je ne dois pas la faire paniquer. C’est trop tôt, je ne peux pas me résigner à annoncer à cette enfant que sa mère figure parmi les disparus de l’effondrement du pont de Gênes. Je dois la protéger, ça fait partie de ma mission. C’est à moi de porter le fardeau de l’incertitude.

Je ne sais pas quoi faire, mais j’ai besoin de m’isoler. De laisser libre cours à ce flot continu de pensées qui m’oppresse. Réfléchir à la situation. À tout ce qu’elle implique. À la conduite à tenir.

Je demande à Chiara – moulée cet après-midi dans une extravagante mini-salopette bleu pétrole – si elle peut surveiller ma nièce à la piscine une petite demi-heure. Elle accepte avec joie. Je m’éclipse, monte dans la voiture, pensant démarrer sans obstacle. Mais c’est sans compter l’acuité et la détermination de Sienna.

Elle est déjà là. Elle toque à la fenêtre, en maillot de bain. Je descends la vitre.

— Tu vas où ?

— Je vais faire une course ma chérie, on n’a plus de fruits.

— Mais Chiara peut nous en passer ! Et pourquoi tu m’appelles pas par mon nom de fleur ?

— Je… ne sais pas, mon myosotis. J’en ai pour une vingtaine de minutes, mais je dois y aller tout de suite, sinon le magasin va fermer.

— Alors je viens avec toi !

Elle monte dans la voiture.

Il faut que tu me laisses seul, Sienna. S’il te plaît, laisse-moi seul.

— Ma chérie, sors de cette voiture, ça ne sert à rien que tu viennes. Va t’amuser dans la piscine, Chiara est avec toi, profite.

— Je veux pas rester avec Chiara, et je veux plus de piscine, on n’a fait que ça toute la journée. Je veux rester avec toi.

Elle croise les bras, je serre les poings contre le volant. Tente de me contrôler.

Je regarde Sienna, et je vois Tess. Je regarde Sienna, et la tristesse me ronge le cœur.

— Sienna, sors de cette voiture, s’il te plaît.

— Non !

— Sienna, pour la dernière fois, sors de cette voiture, ou…

— Ou quoi ?

Elle m’observe, un air de défi sur le visage.

— Tu arrêtes ton caprice et tu sors de là ! Et vite !

J’ai hurlé.

Sienna me regarde, immobile. Je soutiens son regard. Après tout, je suis son oncle, elle doit m’obéir. Je vois les larmes apparaître au coin de ses yeux. J’ai honte de moi. J’ai envie de la prendre dans mes bras. De la serrer fort. Mais c’est impossible. Je sais bien que si je le fais, je vais être submergé. Et mon émotion sera incompréhensible. Elle ne doit pas me voir comme ça. Je la préfère en colère que dévastée.

Elle ouvre la porte, et s’enfuit en courant. Je démarre la voiture et l’observe de loin, recueillie par Chiara.

Mes mains sont crispées sur le volant. Ma respiration s’accélère à mesure que la maison s’éloigne dans le rétroviseur.

Souviens-toi que tu n’es qu’un acteur, Sacha. Payé pour jouer un rôle.

Bien sûr, l’idée que Sienna puisse perdre sa mère m’est insupportable, mais je devrais considérer cette épreuve en restant le plus détaché possible. Avec professionnalisme. Comme un médecin face à la maladie d’un patient. Touché, puisque humain. Mais sachant conserver une distance salutaire.

Ça, c’est ce que je me répète. Ce dont j’essaie de me persuader.

Mais dans la vraie vie, mon regard se brouille.

Ma gorge se serre.

Un haïku désespéré me revient.

Quelque chose est en train de se fissurer, à l’intérieur de moi.

Battu par la tempête

le vent perce mon corps

jusqu’au cœur. 1

Mon Dieu, pourquoi est-ce aussi dur ?

Je résiste encore quelques instants, tentant de rationaliser ce qui me dévore les entrailles, mais la réponse est là, tapie au fond de mon désarroi. Cette épreuve me force à regarder en face ce que mon cœur a compris depuis bien longtemps : la réalité de mes sentiments pour Tess.

Tess est un oiseau craintif, et je me méfie de l’amour comme de la peste. Mais les choses ont évolué, ces derniers mois. Progressivement. Naturellement. Mus par une volonté commune de briser nos solitudes, un carpe diem sans fausse promesse. Nos promenades se sont faites plus longues, je suis resté dîner certains soirs, et une fois Sienna couchée, enroulés dans des plaids tels deux adolescents, nos rires se sont entremêlés. Puis sont arrivés les regards, les frôlements. Le frisson des baisers volés. La brûlure de nos peaux confondues. L’ivresse de quelques nuits.

C’est étrange car nous nous connaissons dans l’intimité, mais nous ne savons pas grand-chose l’un de l’autre. J’ai toujours pensé que les silences en disaient aussi long que les mots. Alors j’ai fait confiance à nos silences. L’absence de mots était pour moi synonyme de distance préservée. De retenue. De conscience aiguë que tout peut s’arrêter, du jour au lendemain. De moindre implication émotionnelle.

J’ai cru qu’éviter de dire « je t’aime » serait suffisant pour ne pas ressentir.

Mais tout cela n’était qu’illusion.

Je me suis menti.

J’ouvre la boîte à gants, à la recherche d’un mouchoir. Je tiens le volant d’une seule main, garde un œil humide sur la route. Je fouille, ne trouve pas le paquet. Mais ma main tombe sur autre chose.

Je suis obligé de m’arrêter au bord de la route.

J’observe cette feuille fragile dans mes mains, et j’éclate en sanglots.

Je pleure comme un enfant, agité de spasmes incontrôlables. Je laisse aller ma peine, ma terreur sourde.

Entre mes larmes, j’aperçois ce dessin qui vient de me briser le cœur. Quand Sienna l’a-t-elle réalisé ? Je n’en ai aucune idée. Je reconnais sa façon de me représenter, avec cette fossette exagérée qui creuse ma joue droite, mes cheveux noirs en bataille, mon éternel jean délavé. Je reconnais Tess, sa chevelure dorée ramenée vers l’arrière en une queue-de-cheval haute qui dégage son cou. Je reconnais Sienna, au centre, nous reliant tous les trois.

Une famille parfaite. Une famille qui n’existe pas.

Je scrute le dessin à m’en user les yeux, mais je ne vois plus rien.

Une digue vient de céder. Je n’ai pas ressenti une telle douleur depuis la mort de ma mère. Il y a dix-neuf longues années. C’est étrange comme les déchirures s’inscrivent dans les chairs. Il suffit d’un rien pour rouvrir les plaies et nous replonger dans des abîmes de détresse que l’on croyait oubliés. Je m’étais juré de ne plus souffrir à cause de quiconque. Jusqu’à présent, je pensais avoir réussi.

À cet instant où mes certitudes viennent de voler en éclats, la perspective de ne plus jamais pouvoir serrer Tess dans mes bras me panique. J’en tremble, j’en suffoque. C’est un cauchemar. Je vais me réveiller et tout sera là : son sourire mélancolique, la douceur de ses gestes, ses fautes de conjugaison si charmantes, nos chuchotements nocturnes, la texture de sa peau. La vie continuera.

Faut-il être sur le point de perdre un être cher pour se rendre compte de la force du lien qui nous unit à lui ?

Je reste ainsi de longues minutes. En état de sidération. Sur cette petite route de campagne où le soleil déclinant baigne les vignes de lueurs rougeoyantes. Quelle ironie, d’avoir l’âme aussi grise, devant une telle lumière !

Mais je dois me reprendre.

Passer acheter quelques fruits, comme je l’ai dit à Sienna.

Et surtout, ne pas céder à l’angoisse.

L’effondrement a eu lieu en fin de matinée. Les secours travaillent d’arrache-pied. Tess est intelligente, elle est forte. Elle va s’en sortir. C’est ce que le moi positif répète, tandis que le négatif assène que l’intellect n’a rien à voir là-dedans. Si l’on se trouve au mauvais endroit au mauvais moment, l’esprit ne peut rien.

Il faut impérativement que je parvienne à joindre Francesca. Car elle est vivante, puisqu’elle ne figure sur aucune de ces deux listes atroces. Mis à part elle, personne ne savait Tess présente à Gênes. Elle seule a pu fournir son nom, et le nom de Livio. C’est donc qu’elle est consciente, lucide. Moi qui suis déjà pétri d’angoisse, je ne peux même pas imaginer la douleur qui est la sienne. C’est son fils, qui est là-dessous. Peut-on survivre à la disparition d’un fils de six ans ? Peut-on avancer, avec cette ombre tenace ?

Je secoue la tête.

Je compose le numéro de Francesca. Mon téléphone indique qu’il s’agit de mon trente-quatrième appel de la journée. Je m’attends à tomber sur l’éclat métallique du répondeur, mais Francesca décroche enfin. Sa voix est faible.

— Sacha…

Silence. C’est à moi de parler, je crois.

— Je suis… je suis désolé, pour ton Livio.

Elle se met à pleurer. Et merde. Il faut que je maîtrise mes émotions, sinon nous n’y arriverons pas.

— Francesca, je ne sais pas ce que je peux faire pour t’aider…

— Il n’y a rien à faire d’autre qu’attendre et prier, Sacha.

Elle marque une pause, avant de reprendre, d’une voix ferme :

— Mais il faut que je te parle.

— Je t’écoute.

— Non, c’est trop long, trop compliqué, trop… important.

Elle baisse la voix, et ajoute sur le ton de la confidence :

— Je ne peux pas discuter ici, je suis encore à l’hôpital.

— Mon Dieu, je me rends compte que je ne t’ai même pas demandé comment tu allais…

— Je vais bien. Je n’ai rien. J’ai pu… j’ai pu m’enfuir. Sortir de la maison. Eux n’ont pas pu… Ils n’ont pas pu…

Sa voix s’étrangle.

— Sacha, il faut que je te voie. Tout de suite. Sans Sienna.

— Mais je ne peux pas la laisser seule…

— Je sais. C’est moi qui vais venir. Ma voiture est détruite, elle aussi. Mais mon ex-mari – le papa de Livio – va me prêter la sienne.

— Francesca, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée que tu conduises, après ce que tu as vécu aujourd’hui…

— S’il y a bien quelque chose qu’on ne m’enlèvera pas, c’est ma liberté de décider de mes actes ! Aux grands maux les grands moyens… c’est comme ça qu’on dit ?

— C’est « les grands remèdes » plutôt…

Elle rit, entre deux reniflements.

— Je serai là dans trois heures, au plus tard. Entre-temps, couche Sienna et trouve un coin tranquille où on pourra parler sans qu’elle nous entende. Il faut que tu saches certaines choses sur Tess.

— Tu m’inquiètes, là…

— Envoie-moi l’adresse du gîte, je t’appelle dès que je suis dans les parages. Prends soin de toi.

Je reste quelques instants sur place, hébété.

C’est le monde à l’envers. Si je résume, je viens d’avoir au téléphone une jeune femme dont le fils est sous les décombres, mais qui a la force de me parler, de conduire deux heures pour m’apprendre « certaines choses sur Tess ».

À la douleur vient donc de se greffer un autre sentiment : la terreur, à l’idée de ce que Francesca a de si important à m’apprendre.

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