Vers le soleil

Julien Sandrel · Chapitre 11 sur 27

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Vers le soleil

11 - Sacha 15 Août 2018

11

 

SACHA

15 AOÛT 2018

 

Il est plus de 23 heures lorsque nous parvenons au gîte.

Sienna est épuisée, je la porte jusqu’à son lit et la couche sans même un lavage de dents – après les choses étranges ingurgitées dans la journée, je ne sais pas si c’est très conseillé, mais la santé bucco-dentaire est bien le dernier de mes soucis, ce soir.

Alors que je sors à pas de velours de sa chambre, j’entends taper à la porte d’entrée. Trois coups brefs, presque inaudibles.

J’ouvre, et notre hôte, Chiara, se tient debout devant moi. Vêtue de noir des pieds à la tête. La mine grave, accentuée par un rouge à lèvres sombre et d’épais traits de khôl, qui curieusement focalisent autant mon attention sur ses yeux noirs perçants, que sur son nez, si particulier. J’ai l’impression absurde d’avoir en face de moi une madone de Pierre et Gilles.

— Bonsoir Chiara, comment allez-vous ?

— Bonsoir, Sacha. Je… suivez-moi s’il vous plaît. Allons nous installer près de la piscine, si vous le voulez bien.

— Il y a un problème ?

— Non, non… enfin, je ne sais pas…

Je la suis avec appréhension. Il est clair que Chiara guettait notre retour, puisqu’il est tard, et qu’elle s’est manifestée quelques minutes seulement après notre arrivée.

Chacun de nous s’assied sur une chaise longue en plastique, et Chiara se tient à bonne distance, les poings dans les poches de sa blouse noire. Elle semble sur ses gardes. Ce qui a pour effet de me tendre.

— Je vous écoute, Chiara.

— Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Qui êtes-vous, Sacha ? Et que faites-vous avec cette petite fille ?

Je tressaille. Cette conversation prend une tournure anormale. Mon cerveau tourne à plein régime. Chiara a-t-elle surpris ma conversation nocturne avec Francesca ? Peut-être, mais alors pourquoi ne pas m’avoir interpellé ce matin ? Je tente de noyer le poisson.

— Je ne comprends pas votre question. Vous connaissez mon nom, et je suis en vacances avec ma nièce, Sienna. Sa maman va nous rejoindre et…

— Vous mentez.

Je sens mon cœur s’accélérer. Il y a un élément important qui m’échappe, c’est évident. Alors que je tente de rassembler mes esprits, je sens mon portable vibrer. C’est Francesca. Putain putain putain putain il s’est passé quelque chose.

— Veuillez m’excuser Chiara, je dois impérativement prendre ce coup de fil.

Trop tard. Appel manqué.

Je n’ai pas le temps de tergiverser, Chiara me tend un exemplaire du Corriere della Sera.

— Ouvrez. Page 6.

Je tourne les pages avec fébrilité.

Et soudain, mes mains se mettent à trembler.

Là, sous mes yeux, une photo de Sienna. Sous la photo, une légende, en italien : « Avez-vous vu cette petite fille ? »

À côté de Sienna, un visage que je ne connais que trop bien. Le mien.

Chiara me fixe. Elle attend une explication.

Je suis un bien piètre fugitif. À peine la décision formulée dans ma tête, je me retrouve avec les flics aux trousses. Je me demande si Chiara n’a pas déjà appelé la police, mais mon intuition me dit que ce n’est pas le cas. Sinon elle ne prendrait pas le risque de me parler.

— Chiara, ce n’est pas du tout ce que vous croyez…

— Je ne crois rien. À part ce que je vois. Et ce que je vois, ce sont vos deux visages, dans mon journal du soir. Je vous épargne l’article vous concernant. Il est écrit que la maman de Sienna est portée disparue dans l’effondrement du pont de Gênes – mio Dio che orrore !…

Elle se signe en disant cela. Elle embrasse même la médaille religieuse autour de son cou. Puis elle continue.

— Quant à vous, vous êtes présenté comme un témoin clé. L’article ne parle pas d’enlèvement, mais c’est tout comme.

— Chiara, je vous assure…

— Ne dites rien. Laissez-moi finir. Comme je vous l’ai dit, je ne crois que ce que je vois. Et ce que j’ai vu depuis deux jours, ce n’est ni un fou dangereux, ni une enfant captive. Au contraire, j’ai vu… j’ai vu beaucoup d’amour entre vous deux. Alors je ne sais pas pour quelle raison la police vous recherche, mais je voulais vous en avertir.

— Alors ça veut dire que vous n’allez pas…

— Appeler la police ? Entre nous, il se pourrait bien que je fasse quelques petites locations non déclarées… je n’ai pas forcément envie que quelqu’un se penche sur la question. Si j’avais l’impression que Sienna courait le moindre danger avec vous, je n’hésiterais pas. Un redressement fiscal ne pèse pas lourd face à la vie d’une petite fille. Mais ce qu’elle m’a dit hier soir, quand vous êtes parti brusquement… acheter des fruits… ce sont les mots d’une enfant profondément attachée à son oncle. Rien de plus, mais rien de moins. Alors qui suis-je pour vous juger ?

Elle hésite, avant de reprendre.

— Et puis, il faut que vous sachiez une chose… Lorsque la maman de Sienna a téléphoné pour réserver, elle m’a dit avoir trouvé l’adresse de mon gîte sur le site de l’association de victimes de violences conjugales dont elle fait partie. J’ai eu la chance de ne pas être victime moi-même, mais j’ai perdu une personne très proche, il y a douze ans. Assassinée par son ex-mari. Elle venait de le quitter pour venir vivre avec moi. Nous nous aimions. Il ne l’a pas supporté.

Elle baisse les yeux. Un instant, je crois à une coïncidence. Mais il n’y en a pas, bien sûr. Ce que je suis en train de découvrir, c’est une incroyable communauté de femmes solidaires. Chiara se redresse, son émotion affleure.

— Depuis, j’offre à bas prix mon gîte à des femmes qui ont besoin de s’isoler, en toute discrétion. En parallèle du classique Airbnb, je suis référencée par certaines associations comme « hôte bienveillant ». La maman de Sienna n’a pas choisi ce gîte par hasard, et lorsqu’elle a réservé, elle m’a clairement indiqué venir avec sa fille et son compagnon. Je sais donc qu’elle avait confiance en vous, et pour moi cela signifie bien plus que vos visages dans ce journal. Je ne sais que trop à quel point les autorités et la presse peuvent se méprendre sur les tenants et aboutissants d’une affaire.

Je la regarde. C’est la première fois que je ressens la fêlure sous cette enveloppe d’extravagance protectrice.

— Je ne sais pas quoi dire. Je suis désolé pour… ce que vous avez vécu. Je vous remercie, pour votre générosité, votre délicatesse. Du fond du cœur. Si vous avez quelques instants, je peux essayer de vous expliquer la situation.

— Bien sûr, j’ai tout mon temps. Je vous écoute.

Je raconte dans les grandes lignes mon amour pour Tess, mon absence de lien légal avec Sienna, la violence de son vrai père, les risques qu’elle court, mon attachement infini pour elle. Je suis moi-même étonné de la simplicité avec laquelle je déroule tout cela. Ce qui me semblait hier encore très confus est aujourd’hui évident. Chiara a les yeux qui brillent. Elle lève une main pour stopper mon monologue.

— C’est bon, Sacha, j’ai compris. Je pense qu’il vaut mieux que je ne sache rien de plus. Comme ça, ce sera plus facile de mentir, si quelqu’un m’interroge. En revanche, si je vous ai reconnus tous les deux, c’est parce que vous êtes reconnaissables. Deux Français, vous, le beau gosse aux cheveux en bataille, elle, la gamine solaire qui attire les regards… Et puis, je ne vous chasse pas, mais ici il n’y a pas que moi. Sienna a passé beaucoup de temps à la piscine, les résidents de mes deux autres gîtes l’ont vue, lui ont parlé, ils connaissent son prénom. Ils ne seront sûrement pas aussi conciliants que moi.

*

Je rentre au gîte dans un état second. Juste avant de passer le seuil, je rappelle Francesca. Pas de nouvelle, du côté des recherches à Gênes. Elle voulait me prévenir, pour le Corriere della Sera. Elle-même a découvert l’article fortuitement. La police n’a pas eu besoin de la rappeler, ils se sont débrouillés tout seuls. Tout est allé très vite.

— Que vas-tu faire, Sacha ?

— Je vais plier bagage et partir au plus vite, avec Sienna. Je ne sais pas encore où, ni comment, mais je vais devoir mobiliser toutes mes ressources créatives pour la convaincre de quitter ce gîte qu’elle adore, et surtout… pour la convaincre de changer radicalement son apparence.

Je marque une pause. Conscient de la solennité du moment.

— Personne ne m’enlèvera cette enfant. Alors dès demain, personne ne doit plus nous reconnaître.

— Sacha, je crois qu’il faut que tu agisses vite. Éteins ton téléphone, ou bien encore mieux : pars avec, et jette-le dans la nature en cours de route car ils vont peut-être le tracer. Ça te fera gagner un temps précieux. Achète un nouveau portable quand tu pourras, je vais de mon côté me procurer un nouvel appareil prépayé, pour que l’on puisse continuer de communiquer. Capisce ?

— Oui, compris. Dis donc, on dirait que tu as fait ça toute ta vie, ce camouflage façon agent secret…

— Tu n’as pas idée de ce que j’ai dû faire, pour échapper à mon enfer. L’histoire de Tess ressemble beaucoup à la mienne. Je suis devenue experte en évasions, moi aussi.

Les pieds dans le plat. Je n’en loupe pas une, ma parole. Je m’apprête à formuler des excuses, mais Francesca ne m’en laisse pas le temps.

— Va, pars avec ta Sienna et ne te retourne pas. Prends soin d’elle. Et contacte-moi dès que tu peux.

— Francesca, merci encore. Pour tout. Je ne l’oublierai jamais.

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