Vers le soleil
25 - Sacha 18 Août 2018
25
SACHA
18 AOÛT 2018
À 0 h 08 ce 18 août 2018, les secours parviennent à sortir Livio des décombres.
Cet événement extraordinaire, associé à cette combinaison magique de 8, remet en selle mes croyances adolescentes. Elles me murmurent que la chance est de notre côté, que tout est possible.
Au bout du fil, Francesca pleure son bonheur.
— C’est grâce à Tess que Livio a pu être sauvé. Sans elle, il serait sans doute mort de soif. Elle est… c’est une héroïne. Une vraie. Je prie pour elle, Sacha. Dis à Sienna qu’elle peut être fière de sa maman.
Elle l’est. Et moi aussi. Mais j’ai tellement peur…
Les médecins ont installé Sienna dans une chambre individuelle. Elle va bien, les fractures de son épaule et de son bras ne sont pas compliquées, une immobilisation de quelques semaines suffira. Ils ont préféré la garder en observation pour la nuit, ce qui nous permet de nous poser. Elle, sur son lit. Moi, sur un fauteuil inconfortable.
Sienna sait, maintenant, que nous attendons des nouvelles de sa mère.
Lorsque je lui ai annoncé que Livio était sauvé, elle s’est mise à pleurer. Mélange de joie pour ce petit garçon qu’elle aime beaucoup, de fierté pour ce qu’a réussi à accomplir Tess, mais aussi d’angoisse et d’espoir, bien sûr.
*
À 3 h 26, mon portable se met à vibrer. Un numéro inconnu s’affiche.
Je tressaille. Seules Francesca et Chiara possèdent mes nouvelles coordonnées téléphoniques. Sienna est parvenue à s’endormir. Je sors de la chambre le plus silencieusement possible, et décroche tout en m’éloignant dans le couloir.
C’est un homme.
Il se présente comme le responsable des opérations de recherche.
Francesca a communiqué mon numéro de téléphone. Maintenant qu’elle me sait à l’abri des poursuites judiciaires, elle se dit sûrement que je peux gérer la situation. Ou bien… ou bien les mots qui restent à dire, peut-être qu’il lui est impossible de les prononcer elle-même.
Tandis que l’homme m’explique que tout a été fait pour extraire Tess, que l’opération était particulièrement difficile, ma gorge se noue.
Il parle beaucoup. Beaucoup trop. Avec trop de silences.
Est-ce qu’on hésite comme ça, quand on a une bonne nouvelle à annoncer ?
Je serre les dents.
Mon corps tout entier est tétanisé.
Suspendu à cette voix grave. Bien trop grave.
— Nous avons dû… procéder à une amputation sur place. Nous n’avions aucune autre solution. La jambe était écrasée. Dans ces cas-là, les risques sont très augmentés…
La douleur me coupe le souffle.
Je sens monter les larmes.
— Elle est en vie, mais son état est critique. Elle vient d’être transférée en urgence à l’hôpital de Gênes. Nous faisons tout pour la sauver.
Je parviens à remercier l’homme au bout du fil.
Puis je raccroche.
*
Je n’ai pas le courage de réveiller Sienna.
Elle a besoin de repos, après ce qu’elle a vécu aujourd’hui. Elle va avoir besoin de toutes ses forces pour affronter la journée à venir. Et tous les jours d’après.
Quant à moi, je suis perdu.
Je ne sais pas si c’est ce que l’on appelle un « état de choc ».
Mais la tristesse me paralyse.
L’incrédulité, aussi. Je sais bien que ce que je viens d’entendre est réel, pourtant je ne parviens pas à y croire.
J’essaie d’occulter les mots couteaux, ces mots qui disent l’irréversible, le définitif. Mais c’est impossible.
Quelle que soit l’issue, Tess ne sera plus jamais la même.
C’est un fait, désormais.
Je ferme les yeux, et mes souvenirs sont peuplés d’images révolues. Je la vois virevolter au milieu de sa boutique, légère et lumineuse dans sa robe d’été fleurie, et je sais que la grâce de cet instantané appartient au passé.
Alors je me cramponne à ces petits mots : « Elle est en vie ».
Tu dois vivre, Tess. Tu vas vivre.
Et moi, je serai là, à tes côtés.
Je redoute le réveil de Sienna. Un réveil, doux, innocent. Je me dis que j’ai bien fait de graver des joies intenses dans sa mémoire, ces derniers jours. Qu’elle pourra en convoquer les images, le moment venu.
Je vais continuer de la protéger. C’est mon rôle. Je dois l’assumer. Je vais l’assumer. Mais je vais devoir lui dire ce qu’il en est. Même si je ne sais pas comment faire cela, comment dire l’indicible. Une telle annonce, au sein de laquelle seules les douleurs sont certaines.
Alors je vais rester simple. Lui livrer la vérité brute, sans détour inutile. Et surtout ne rien lui cacher de mes sentiments. Je sais bien que je vais devoir être fort. Pour elle. Pour nous deux. Mais je ne veux plus tricher. Il faut qu’elle sache à quel point j’aime Tess. À quel point la douleur me dévaste. À quel point c’est dur, pour moi aussi.
Il faut qu’elle sache que je serai là pour elle, nuit et jour. Qu’elle peut compter sur moi. Que nous serons ensemble, toujours.
Je lui lirai le SMS de sa mère, que je n’ai pas encore eu le courage de lui révéler. Ce message d’amour infini, si important dans une telle épreuve :
Ma Sienna, ma merveille, ma vie. Je suis fière de toi. Tu es la
meilleure chose qui me soit arrivée. Je t’aime. Plus que tout.
Elle me demandera ce qu’il adviendra, si la mort gagne.
Je lui répondrai que la mort ne gagne jamais.
Je lui dirai que nous continuerons à vivre, quoi qu’il arrive. Car c’est ce que sa mère voudrait pour nous.
Je lui dirai que nous parviendrons à nous redresser. Et que peu à peu, des éclats de lumière apparaîtront dans le vide.
En attendant, dans ce couloir d’hôpital, mes pensées sont tournées vers Tess.
Je regarde le ciel, et je m’adresse à elle.
Pour moi qui ne suis pas croyant, c’est ridicule, je le sais bien. Mais je n’ai pas d’autre moyen de communication. Et j’ai besoin de dire les choses. D’exprimer. Je me suis trop longtemps planqué derrière des masques, des artifices de comédien.
Désormais, je veux livrer ce que je ressens.
Mon Dieu, Tess.
Qu’est-ce que je vais devenir, si tu disparais pour de bon ?
Je t’aime comme je n’ai jamais aimé personne.
J’aime tes sourires, tes colères, tes secrets, tes failles, la douceur de tes mains sur mon visage, ta manière de froncer les sourcils quand tu n’es pas d’accord, ton rire solaire, ta façon de poser ta tête sur mon épaule, la flamme dans tes yeux lorsque tu parles de fleurs. Toutes ces choses quotidiennes, dérisoires et pourtant fondamentales. Ces riens qui nous lient, nous tiennent, nous remplissent.
J’aime la mère que tu es.
J’aime l’idée de vieillir à tes côtés.
Il n’y a personne d’autre avec qui j’envisage de vieillir.
Il n’y en a jamais eu d’autre comme toi.
Il n’y en aura plus d’autre après toi.
Tu es l’amour de ma vie. Je le sais, désormais.
J’ai peur de crever, sans toi.
Je ne vois pas comment y arriver, sans toi.
Mais je peux te promettre une chose.
Je resterai avec ta Sienna.
Je l’aiderai à grandir. À réaliser ses rêves.
Je lui apprendrai qu’il faut aimer sans retenue.
Qu’il n’y a rien de plus beau que de s’attacher à d’autres humains.
Qu’il ne faut pas en avoir peur.
J’ai eu peur trop longtemps. Je n’ai plus peur, maintenant.
Elle sera heureuse, je te le jure.
Et elle te ressemblera. Elle te ressemble déjà tellement, c’est fou.
Je serai à ses côtés jusqu’à mon dernier souffle.
Et toi… Toi, tu vivras toujours, à travers elle.
Je t’aime, Tess.
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