Vers le soleil
14 - Sacha 16 Août 2018
14
SACHA
16 AOÛT 2018
18 h 30
Je reviens plus rapidement que prévu, même si j’ai de plus en plus de mal à me frayer un chemin à travers la ville. Le décompte a commencé, la liesse populaire est à son comble.
Il règne dans l’appartement de Teresa une chaleur étouffante. Le thermomètre a frôlé les quarante degrés aujourd’hui, le four et la gazinière ont tourné à plein régime, et une vingtaine de personnes jouent des coudes dans un salon de trente mètres carrés. L’atmosphère est au rire, les verres de moscato s’entrechoquent joyeusement, tandis que les clairons retentissent, que la foule massée sur la Piazza del Campo chante et ondule en rythme.
Teresa m’apporte un verre, et me tend un plateau couvert d’antipasti plus appétissants les uns que les autres. Fritto misto d’asperges, calamars et gambas, tomates farcies à la mozzarella et pesto, crostini, fines tranches de prosciutto, et de salami finocchiona… Si je n’avais pas le ventre noué, ce festin absolu me ravirait au plus haut point. Je saisis un covaccino – sorte de focaccia au jambon et pecorino toscan – pour donner le change, mais le cœur n’y est pas.
Sienna s’approche en courant, son poulpe adoré dans la main droite, et je suis soulagé de constater la présence de cette peluche ici, plutôt que dans nos bagages condamnés. Elle me saute au cou pour m’embrasser, manquant de me faire basculer en arrière. Lorsqu’elle pose ses lèvres sur ma joue, j’ai l’impression qu’elle me badigeonne de cette pâte gluante et élastique que les enfants appellent slime.
— Euh, tu étais en train de manger quoi, avant de me faire un bisou ?
— Un truc super mou et mouillé. Du lardo di Colonnata !
— OK, du gras en tranche… Je comprends mieux cette impression d’avoir été embrassé par une grenouille visqueuse !
Elle éclate de rire.
— Tonton, c’est trop bien cette journée, c’est trop bien ce voyage ! On peut appeler maman pour lui montrer le spectacle ?
Chiara me lance un regard à la fois désolé, et encourageant.
— Non, mon coquelicot… Tu sais bien que maman n’a toujours pas récupéré de téléphone.
— Mais c’est pas possible, ça ! J’en ai marre de ne jamais pouvoir lui parler, moi… Oooooooh tonton, viens vite, ça va commencer !!
Sauvé par le gong…
Sienna m’entraîne par la main, puis elle se faufile jusqu’aux premières loges, sur le balcon. Je reste en retrait, mais suis moi aussi emporté par la beauté de la scène. La lumière orangée du soleil couchant frappe d’une intensité nouvelle la façade du Palazzo Pubblico et de sa Torre del Mangia, emblème de la ville haut de plus de cent mètres. En contrebas, la clameur des trente mille spectateurs entassés les uns sur les autres est assourdissante.
La course débute, et j’ai l’impression d’être plongé plusieurs siècles en arrière. Ce qui se déroule, sur cette place incurvée pavée de brique, est un mélange de jeux du cirque antiques, de costumes médiévaux, de vitesse et de violence entremêlés. C’est étrange, spectaculaire, aussi bref qu’unique, en effet.
Sienna se retourne, cherche mon regard. L’étincelle de joie et d’excitation que je décèle dans ses yeux me remplit de force. Je ne peux pas perdre cette étincelle-là. Tout ce que je fais, c’est pour toi, ma Sienna.
Chiara s’approche de moi, passe son bras sous le mien.
— C’est beau, hein ?
— Oui, c’est magnifique…
— Je ne parlais pas de la course, mais de ce qui pétille dans les yeux de cette petite fille.
— J’avais compris.
*
21 heures
Francesca – avec qui j’ai établi le nouveau canal de communication entre nos deux téléphones temporaires – m’a confirmé lors d’un appel que j’ai pu passer depuis les toilettes n’avoir pas eu de nouvel élément. Toujours aucune nouvelle de Livio et Tess. Les secours continuent leur travail. Il faut garder espoir.
La police est venue l’interroger, concernant Sienna et moi. Ils étaient à notre recherche, clairement.
— Je leur ai dit que je ne te connaissais pas vraiment, mais que je savais combien Tess avait confiance en toi. Je leur ai dit que si Sienna était à tes côtés, alors elle ne risquait rien, bien au contraire. Ils m’ont dit que tu n’étais pas son responsable légal, que tu n’avais pas le droit d’être avec cette petite fille, et qu’il vaudrait mieux que tu te manifestes rapidement auprès d’eux. Puis ils ont ajouté quelque chose…
Le ton de Francesca a changé d’un coup. Il s’est durci.
— Sacha, ils m’ont conseillé de me méfier de toi… Et ils m’ont appris que tu avais été entendu dans le cadre d’une histoire de drogue il y a quelques années.
Je tressaille. Francesca reprend, des inflexions accusatrices dans la voix.
— Sacha, je prends des risques considérables… si je le fais, ça n’est pas pour toi. C’est pour Sienna. Et pour Tess. Mais maintenant, nous sommes dans le même bateau. Alors si tu ne me dis pas tout, tu me mets en danger, moi aussi.
J’ai les poings serrés. Et la rage au ventre.
Je voudrais hurler mais je ne peux pas. Je dois me contenter de ronger mon frein en chuchotant.
C’est tellement injuste, de ressortir cette histoire, vieille de quinze longues années. Ainsi, j’apprends dans la douleur à quel point le moindre faux pas peut éclairer une vie sans histoire d’une lumière nouvelle. À charge.
— Francesca, je suis désolé, je… je vais t’expliquer. Mon parcours à moi est compliqué, lui aussi. Différent du tien ou de celui de Tess, mais compliqué.
— Tess m’a parlé du décès de ta mère. De ton adolescence chaotique. Mais elle n’avait pas évoqué cette affaire de drogue.
— Parce qu’elle n’est pas au courant. Je n’ai pas… ressenti le besoin de lui parler de ça. Mais je n’ai rien à me reprocher, je te le garantis. J’ai trop souffert des addictions de ma mère, je n’ai jamais touché à quoi que ce soit de ce genre. J’avais tout juste dix-huit ans, j’étais encore en foyer de l’assistance sociale. Les flics sont venus fouiller un peu partout. Le garçon avec lequel je partageais ma chambre a paniqué : il s’est débarrassé de trois grammes de cannabis en les fourrant dans mon sac à dos. J’ai eu beau clamer mon innocence, ils nous ont embarqués tous les deux et j’ai écopé d’un rappel à la loi. Mais on m’a dit que ça n’apparaîtrait jamais dans mon casier judiciaire… Francesca, il faut que tu me croies, je n’ai rien fait d’illégal !
Déjà, à l’époque, j’ai mis des semaines à me remettre de cette injustice crasse. C’est cet épisode qui a précipité ma volonté de m’émanciper, de quitter l’univers des foyers, et d’accepter tout et n’importe quoi, en termes de petits boulots.
Voir resurgir cela aujourd’hui, je crois que ça me fait plus mal encore.
Francesca reste silencieuse quelques instants.
Puis elle reprend. Plus douce.
— Je suis trop compromise pour revenir en arrière, de toute façon. Alors je n’ai pas d’autre choix que de te croire. J’espère que tu ne me mens pas.
— Je te le jure.
— Bien. Est-ce qu’il y a autre chose que tu aurais omis de me dire, tant qu’on y est ?
— Non, il n’y a rien d’autre. Je suis désolé… Je ne suis pas parfait, loin de là. J’ai eu une vie difficile, moi aussi. Et c’est justement pour ça que je ne veux pas me laisser voler la part de bonheur que j’ai réussi à conquérir.
— OK, Sacha. Je te crois. Moi non plus, je ne veux pas renoncer au bonheur. Je me suis battue pour y avoir droit. Il n’est pas question d’abandonner. Et puis je sais que même si rien n’est inscrit dans un casier, le parcours judiciaire reste accessible aux autorités. Je te l’ai dit, je suis super calée en procédures depuis que je suis bénévole dans des associations d’aide aux victimes… Pour en revenir aux policiers : j’ai abrégé la conversation, en me mettant à pleurer – je n’ai pas eu besoin de me forcer beaucoup. Je leur ai rappelé qu’ils avaient en face d’eux une mère en grande détresse, attendant des nouvelles de son fils disparu. J’ai tenté d’en savoir plus, en demandant naïvement si quelqu’un de la famille de Tess s’était manifesté… ils m’ont répondu sèchement : « C’est nous qui posons les questions, ici. » Puis ils m’ont tendu leur carte, en me demandant de les appeler si j’avais la moindre information.
Encore secoué par cette conversation avec Francesca, je me force à faire bonne figure, à revenir résolument dans le présent. Dans la fête.
Sienna, Chiara, Teresa et ses invités, tout le monde est tellement joyeux, tellement en communion… Je me dis qu’il s’agit peut-être de nos dernières heures d’allégresse. Je veux graver dans ma mémoire l’attitude, le regard de Sienna en cet instant de pur bonheur. Si sa mère ne sort pas vivante des décombres, je veux pouvoir reconnaître cette lueur, lorsqu’elle reviendra.
*
22 h 30
Accoudé au petit balcon de la cuisine, perdu dans mes pensées, je n’entends pas Chiara approcher.
— Vous pouvez passer la nuit ici, vous savez. Restez, vous partirez demain.
— C’est impossible. Nous avons déjà pris trop de risques.
Je lui explique les nouveaux éléments de ces dernières heures : les policiers dans le parking, mais aussi chez Francesca. La peur viscérale. L’urgence de partir.
Je vois un frisson parcourir ses bras.
— Qu’allez-vous faire ?
— Récupérer la voiture de Teresa, et rouler toute la nuit. Direction la Slovénie. S’il n’y a pas trop d’embouteillages, nous devrions y être d’ici demain soir. Ensuite, nous verrons bien.
— Soyez prudent, Sacha. Il faut que vous dormiez, aussi. Faites de longues pauses…
— Merci, Bison futé…
— C’est quoi ça, bisonne futay ?
Je ris. Elle aussi, sans bien savoir pourquoi.
— Rien, laissez tomber. Merci, Chiara. Du fond du cœur.
— Attendez, je vais vous préparer de quoi tenir le voyage.
Alors que Chiara amoncelle tout un tas de victuailles dans un grand panier d’osier, j’annonce à Sienna que nous partons. Que nous allons rouler toute la nuit, à bord d’une nouvelle voiture encore plus délirante que la précédente, parce que j’ai perdu les clés de la mienne et que je ne veux pas nous retarder. Nous reviendrons chercher ma guimbarde plus tard, et nous nous achèterons des nouveaux vêtements pour tenir quelques jours.
Elle râle un peu, mais la capacité d’adaptation des enfants est étonnante. Je parviens à couper court assez vite, en lui indiquant sous le sceau du secret que nous partons vers une destination mystère. Qu’elle aura bientôt la surprise de découvrir un autre endroit merveilleux. Je ne sais pas trop de quoi je parle, mais j’ai en tête quelques images charmantes de la côte croate voisine, alors n’importe quel village de bord de mer slovène collera sans doute à la description… enfin, je l’espère.
— On va retrouver maman ?
— Pas tout de suite, mon coquelicot. Bientôt, sûrement.
— Et on reviendra quand, voir Chiara ?
— Bientôt, aussi.
— Tu me le promets ?
— Je te le promets.
Les adieux sont déchirants.
Sienna fond en larmes dans les bras de Chiara, dont les yeux embués trahissent l’émotion partagée. Et bien plus encore.
Elles jurent de garder le contact. De se revoir. J’ai l’impression saugrenue d’assister à la séparation de deux amies à la fin d’une colonie de vacances.
Sienna est fatiguée. J’accepte de la prendre dans mes bras, sur le chemin menant au garage de Teresa. Et le surnom fleuri du jour, associé à l’ambiance qui règne encore dans les rues, me rappelle ce court poème de l’un de mes haijin favoris :
Un coquelicot à la main
je traverse
la foule 1
Alors que minuit sonne au clocher des églises, que la tiédeur enveloppe nos corps, je prends conscience de l’infinie beauté de cette ville.
Tess m’avait expliqué un jour pour quelle raison elle avait appelé sa fille Sienna. Et cela tenait en une phrase, toute simple :
— De toute mon enfance, l’endroit où j’ai été le plus heureuse, le plus frappée par la possibilité de la beauté, c’est à Sienne.
À l’âge de douze ans, Tess avait été envoyée en Toscane pour un voyage culturel à la découverte des trésors d’Italie.
— C’était aussi un moyen pour mes parents de ne pas m’avoir dans les pattes pendant un mois, m’avait-elle soufflé alors, sans rien me révéler de ses relations chaotiques avec ses géniteurs.
Tess avait eu la chance d’être hébergée par une famille qui vivait dans le cœur de Sienne. Elle était tombée amoureuse de la ville. De ses habitants. De l’idée qu’une famille pouvait être normale, aimante. Que la beauté pouvait se nicher partout.
Alors que je déambule, le corps chaud de Sienna contre le mien, je ne peux que lui donner raison. Il y a, entre les murs de la cité de Sienne, une atmosphère particulière, mélange de vieilles pierres, d’âmes romantiques et de joies simples.
Nous reviendrons, un jour. Libres et heureux. J’en fais le serment.
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