Vers le soleil

Julien Sandrel · Chapitre 2 sur 27

Pages du PDF

Vers le soleil

2 - Sacha Trois ans après 10 Août 2018

2

SACHA

Trois ans après

10 AOÛT 2018

 

— Tu es sûre, Tess, tu ne veux vraiment pas partir en même temps que nous ?

Tess me lance un regard désolé.

— Sacha, tu sais bien que ça n’est pas une question d’envie, on en a déjà parlé dix fois… je n’ai personne pour me remplacer, et ces deux commandes sont les plus importantes du mois d’août.

—… Et Dieu sait que le mois d’août est un mois pourri en termes de chiffre d’affaires pour une fleuriste, oui, je sais. Mais j’avais espéré que tes clients auraient renoncé ?

— Renoncé à quoi ? Il s’agit d’un mariage et d’un enterrement !

— Les gens ne font vraiment aucun effort…

Tess fronce les sourcils avec un air faussement exaspéré. J’aime toujours autant ces petites rides qui apparaissent autour de ses yeux, dans ces moments-là. Alors j’en rajoute un peu, en espérant les apercevoir.

Lorsqu’elle m’a proposé de les accompagner en vacances cet été, Sienna et elle, j’ai hésité. Je n’étais pas certain de vouloir faire ce pas supplémentaire vers une intimité de moins en moins éphémère. Trois années se sont écoulées, depuis l’étrange pacte que nous avons conclu. Nous nous sommes apprivoisés peu à peu, tous les trois. Mais Tess reste très secrète, et la peur que Sienna s’attache trop fort à moi est toujours là, je n’y peux rien. Il aura fallu toute la persuasion dont est capable cette enfant, les photos idylliques du gîte et un programme de rêve au cœur de la Toscane pour avoir raison de mes réticences.

Sienna et moi partons donc dès aujourd’hui, et Tess nous rejoindra dans quelques jours, après avoir honoré ses commandes estivales, qui sont autant de vitrines pour son travail, pour son talent. En chemin, Tess profitera de sa traversée de la Ligurie pour passer une soirée chez sa chère Francesca – sa seule véritable amie, qu’elle n’a pas vue depuis près de deux ans. Même si elle n’a jamais évoqué la teneur exacte des liens qui l’unissent à cette pétillante Italienne, je sais qu’ils sont puissants.

— Quatre, seulement quatre !

Une voix fluette vient de me tirer de mes pensées. Sienna se tient dans l’entrée de la boutique. Sa salopette-short jaune flashy perdue au milieu des tournesols. Tess me lance un regard interrogatif, puis se tourne vers sa fille.

— Quatre quoi, ma chérie ?

— Maman, tu as dit que tu en avais parlé dix fois avec tonton Sacha, de ta date de départ. C’est faux, tu en as parlé quatre fois seulement, quand j’étais là. Il faudrait que tu en aies parlé encore six fois avec lui pour que ça fasse dix. Donc je pense que c’est pas vrai.

Je lance un clin d’œil à Tess, m’approche de Sienna et lui tape dans la main.

— Ça, c’est ma championne ! Je savais que je pouvais compter sur toi pour corriger les approximations de ta mère…

Elle rit tandis que je la prends dans mes bras – elle a neuf ans, mais physiquement, elle en paraît six. De sa naissance prématurée, Sienna a conservé cette taille inférieure à la norme, ainsi que ce que l’on appelle communément un « handicap invisible », qui crée une insécurité chez elle. Et le besoin de rationalité qui va avec. C’est une petite fille extraordinaire. Dans tous les sens du terme. Intelligente. D’une finesse rare pour son âge. Différente, aussi. Elle adore les mathématiques, la précision extrême, et ne peut s’empêcher de comptabiliser, répertorier, classer mentalement. J’appelle cela son péché mignon, pour la taquiner et dédramatiser. Mais c’est parfois à la limite du trouble obsessionnel compulsif.

Il y a quelques années, Tess était très inquiète pour sa fille. Puis le niveau d’anxiété de Sienna s’est stabilisé. J’aime à penser que j’y suis pour quelque chose. Si tout n’est pas rose dans son quotidien, loin de là, la situation est sous contrôle. Sa souffrance est réelle, mais elle tend à s’estomper à mesure que le temps passe. À mesure qu’elle se forge une carapace constituée – entre autres – de décomptes mathématiques, de l’amour inconditionnel de sa mère… et de celui qu’elle prend pour son oncle : moi.

Lors de notre première rencontre, j’ai eu comme une illumination. Pourquoi me cantonner à inventer la vie de son père ? Pourquoi ne pas réinventer la mienne, effacer les blessures, les déchirures, le temps de ces parenthèses enchantées ? Alors sans avoir prévenu Tess, j’ai déclaré être l’oncle de cette enfant. Et je prends un plaisir dingue à me perdre moi aussi dans cette toute nouvelle histoire de famille. Inventer un frère, moi, l’enfant unique, le solitaire. Inventer de vrais parents aimants, doux, formidables. Tout ce dont j’ai tellement manqué. Il m’a suffi de l’imaginer. C’est ce que je fais depuis trois ans. Je crois que cela me fait un bien fou, à moi aussi. Mon frère – le père de Sienna – est donc officiellement un grand aventurier avec lequel j’ai fait les quatre cents coups, dont je suis hélas sans nouvelles depuis près de dix ans. Mais le connaissant, il est sûrement en pleine exploration de la jungle amazonienne…

Voir pétiller les yeux de Sienna, l’entendre éclater de rire lorsque j’invente nos péripéties passées les plus improbables, ça n’a pas de prix. Tess me dit que c’est moi qui transforme sa fille, pas les histoires que je lui raconte. Je ne sais pas si c’est vrai, mais ma relation avec cette enfant, les merveilleux moments que nous passons ensemble, tout cela est bien réel.

Bien sûr, je garde toujours en tête que je suis payé pour jouer un rôle, alors j’évite de devenir trop sentimental. La position du tonton marrant, c’est parfait.

Je fais un signe à Sienna, il est temps d’y aller.

— Allez, en route, mauvaise troupe ! Embrasse ta mère et monte dans ma vieille guimbarde !

— Une guimbarde, c’est pas un instrument de musique nul qui fait un son nul ?

— Exactement. Bah là tu vois c’est pareil, mais en voiture.

Sienna serre très fort sa mère dans ses bras. Ça dure des plombes, je commence à m’impatienter.

— Les filles, c’est pas comme si c’était la dernière fois que vous vous voyiez ! Ma primevère, je t’ai préparé une playlist ringarde comme tu les aimes.

Elle lâche le cou de sa mère, et me regarde en souriant :

— Francis Cabrel ?

— Et Jean-Jacques Goldman !

Tess éclate de rire, et fait signe à sa fille de me rejoindre.

Je recueille l’enfant, envoie un baiser à la maman.

Et nous partons pour la Toscane.

OceanofPDF.com