Vers le soleil
12 - Tess
12
TESS
C’est d’abord une impression. Une sensation.
Des picotements dans le corps. La sortie d’un tunnel. D’un long sommeil. Ou d’une anesthésie générale.
Puis l’ensemble devient plus précis.
Et la douleur arrive. Fulgurante. Me forçant à ouvrir les yeux, à aspirer l’air telle une démente. Comme si j’émergeais d’une apnée record. Mais une apnée au cours de laquelle on m’aurait rouée de coups.
Et tout ce noir. Cette obscurité. Ce silence.
Suis-je morte ?
Non, bien sûr que non.
Mes souffrances sont réelles.
Impossible de les hiérarchiser, tant mon crâne et ma jambe gauche m’élancent.
Ma jambe. Dans un étau. Voilà ce que je me dis : « Ma jambe est coincée dans un putain d’étau. » Impossible de la bouger.
Le reste de mon corps est libre. J’essaie de me redresser, en appui sur mes coudes. Mon crâne me rappelle à l’ordre. Je renonce. Pour l’instant.
Je halète comme un petit chien. Retiens ma respiration, de temps à autre. Tends l’oreille. Attentive aux sons qui m’entourent.
Mais il n’y a que le silence.
Essaie de te détendre. Ça ne sert à rien de respirer à ce rythme. Tu t’épuises, ça ne te soulage pas. Ralentis.
Plus facile à penser qu’à faire.
Mon Dieu, cette douleur. Je donnerais tout pour dégager ma jambe de là, à cet instant précis. La hiérarchie s’est faite toute seule, en réalité : en quelques secondes seulement, le point névralgique de mon attention est devenu ma jambe.
Que s’est-il passé ?
J’essaie de me remémorer les derniers instants avant le noir absolu.
Un tremblement de terre. Voilà ce qui est arrivé.
J’étais dans la cave, tout s’est mis à bouger. Et le monde s’est écroulé sur moi.
Sur nous.
Mon Dieu, je me souviens de Livio. Je n’étais pas seule, là-dessous.
Livio était là. Je revois ses yeux implorants, paniqués.
Je me mets à hurler.
— Livio ! Livio !
Silence.
— Tu es là ? Livio ! C’est moi, c’est Tess… Livio ! S’il te plaît réponds ! Livio !
Aucune réaction. Aucun mouvement.
Le silence est terrible. Lourd de sens.
Je me mets à pleurer. De longs sanglots d’enfant en détresse. Incapable d’agir.
Ma respiration s’accélère de nouveau. Je sens la panique monter en moi.
Entre deux sanglots, j’appelle Francesca. Je crie son nom, de nombreuses fois.
Puis je hurle, de manière générique. Demandant que l’on m’aide. Lançant des appels au secours désespérés.
Mais je n’entends rien d’autre que mon souffle saccadé et les battements de mon cœur.
Je tente une nouvelle fois de me redresser. Je parviens à me stabiliser, et à avancer ma main jusqu’à toucher quelque chose. Ce que je sens sous mes doigts me paralyse. Du béton humide. Je parcours avec ma main le bloc qui repose sur ma jambe.
Je tressaille. Prends conscience de ma situation. Ma jambe gauche est immobilisée par un immense bloc de béton, dont je ne perçois même pas les contours. Je n’ai aucune chance de pouvoir me dégager de là. Je sais très bien ce que ça signifie.
D’ici quelque temps, mon membre va se nécroser.
Ma jambe, cette bombe à retardement.
Combien de temps me reste-t-il, avant de mourir ?
Non non non non non non non, je ne veux pas mourir. Pas maintenant. Pas après toutes les épreuves que j’ai traversées.
Je pense à ma fille. Ma Sienna. Mon bonheur. Ma vie.
Je la sais en sécurité, avec l’homme que j’aime, avec Sacha. Et cette pensée me rassure. Je sais qu’elle le considère comme son père.
Mais c’est tellement injuste.
Il faut que je me reprenne. Je ne peux pas mourir. Je suis une guerrière. Les guerrières ne se reconnaissent pas vaincues avant d’avoir rendu leur dernier souffle.
Je dois garder espoir.
C’est un séisme, et les Italiens ont l’habitude des séismes. Des centaines de personnes doivent être mobilisées pour les recherches. Ils vont me retrouver. Ils vont me retrouver. Ils vont me retrouver. Je répète cette phrase tel un mantra. Je répète cette phrase pour l’ancrer dans ma réalité.
Je prends de grandes inspirations, tente de réguler mon souffle.
Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai mal ! Jamais je n’aurais pensé que l’on puisse avoir aussi mal. J’ai pourtant survécu à Tom, à un accouchement difficile. Mais ce que je ressens actuellement dépasse ce que j’ai pu connaître.
Mes yeux commencent à s’habituer à l’obscurité.
Je distingue quelques formes, mais je ne vois filtrer aucun rai de lumière. Je suis enterrée vivante, voilà la vérité.
Et puis, je ne sais pour quelle raison, une image me traverse soudain. Je me revois adolescente, assise dans la voiture à côté de ma mère. Fredonnant cette chanson française fabuleuse apprise en classe, qui me faisait frissonner de plaisir autant que de peur. Rien de plus innocent qu’Une chanson douce, sauf que cette histoire de loup et de biche aux abois est tout bonnement terrifiante. J’ai encore du mal aujourd’hui à écouter les paroles sans éprouver ce mélange de sentiments qui depuis a intégré d’autres dimensions. Dans cette voiture, sur mes genoux, une boîte en carton. Dedans, un hamster. Pourquoi est-ce que je pense à ça, maintenant ? Suis-je en train de devenir folle ? Je pense à ce foutu hamster, et quelque chose me trouble, dans cette vision. La boîte, comment était-elle ? Rectangulaire, avec un peu de sciure de bois au centre. Et des trous sur le couvercle.
Des trous, voilà ce qui me trouble. Si je ne vois percer aucune lumière, c’est peut-être parce que ma propre prison ne laisse rien passer.
L’espace dans lequel je me trouve est peut-être devenu une cavité hermétique, après l’effondrement. Suis-je un putain de hamster privé de renouvellement d’oxygène ? Si tel est le cas, alors d’ici quelques heures (mais combien ?) le gaz carbonique s’y substituera lentement, sournoisement.
J’ai envie de pleurer, de nouveau. Mais une pensée me retient.
Dans le doute, il est désormais vital d’économiser l’air.
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