Vers le soleil

Julien Sandrel · Chapitre 8 sur 27

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Vers le soleil

8 - Sacha 14 Août 2018

8

 

SACHA

14 AOÛT 2018

 

Je prends toutes les précautions nécessaires pour que Sienna ne nous entende pas. Pour qu’elle ne s’aperçoive pas de la présence de Francesca. Une fois sa voiture garée – à bonne distance du gîte –, je ferme la porte à clef, et colle un petit mot sur la porte d’entrée : « Je suis allé prendre l’air, ne t’inquiète pas mon myosotis (ou mon lilas, si nous sommes déjà demain A)… Si tu as besoin de moi, ouvre la fenêtre de la cuisine et appelle-moi, je ne suis pas loin. »

Mais Sienna n’appelle pas. La journée de soleil et de chlore l’a probablement épuisée. Lorsque je suis revenu au gîte, elle n’a pas voulu m’adresser la parole, ce que j’ai respecté, tout en lui présentant mes excuses pour m’être emporté de la sorte. Elle n’a rien voulu avaler – ou plutôt elle a fait semblant de ne rien avaler, car j’ai bien repéré les nombreux grissini et taralli manquants dans les paquets achetés sur l’aire d’autoroute : pas très équilibré tout ça, mais suffisamment nourrissant pour tenir la nuit…

Francesca m’impressionne. Autant de courage et d’optimisme réunis dans une seule personne, en pareilles circonstances, forcent le respect. Elle est intimement persuadée que Tess et Livio sont en vie.

— Comment tenir, si on part vaincus, Sacha ? Moi je m’accroche à l’idée qu’ils sont ensemble. Que les issues leur sont inaccessibles, mais que le plafond de la cave a tenu bon. Que Tess protège mon tout-petit, le rassure, lui chante des chansons, le serre dans ses bras, lui parle de moi, en attendant les secours. Et des jours meilleurs. Ils sont vivants. Vivants, tu m’entends ?

Le pessimiste en moi objecte que s’ils étaient vivants, Tess répondrait au téléphone, que tous deux peuvent mourir de soif, de faim… mais Francesca a réponse à tout.

— Ma cave est profonde, les téléphones ne captent pas, et puis c’est un vrai garde-manger là-dedans… Si ça se trouve, ils sont en train de se goinfrer de pâte à tartiner et de biscottes, ces deux-là, au moment où je te parle…

Cette femme est incroyable. Je suis heureux qu’elle soit à mes côtés, dans cette nuit épaisse et sombre. Je la connais peu, nous n’avons jamais passé plus de quelques minutes ensemble. Je sais qu’elle est sage-femme, qu’elle a accompagné Tess dans les moments difficiles ayant suivi son accouchement, et que leur amitié est puissante. Mais la vraie nature de leur lien m’échappe.

— Ça va faire beaucoup d’informations, beaucoup de remises en question, beaucoup d’émotions, mon cher Sacha… mais je crois que nous n’avons pas le choix. Ce que je vais te raconter, elle souhaitait te le révéler au cours de ce séjour justement. Elle était décidée à s’ouvrir à toi. Faire table rase du passé. Ne plus rien cacher. Elle t’aime, Sacha. Ça lui a fait peur, longtemps. Mais elle était prête à avancer, avec toi.

Je sens monter une boule dans ma gorge, Francesca pose sa main sur les miennes, et débute le terrifiant récit de la vie de Tess.

*

Ce que je découvre, c’est une histoire si banale qu’elle en devient abstraite, pour qui n’y est pas confronté directement.

C’est l’histoire de Sophie Moore, jeune femme vivant à Durham, dans le nord de l’Angleterre. Brillante en arts, en langues étrangères et littérature, mais médiocre en sciences, au grand dam de ses parents, médecins, pour lesquels il n’existe aucune voie alternative. D’ailleurs, sa sœur Elizabeth, de quinze ans son aînée et avec laquelle elle n’a jamais eu d’affinités, est cardiologue. Sophie est la petite dernière de la famille. Sa mère, qui s’amuse en public à rappeler que Sophie est « vraiment la dernière en tout », lui a répété dès le plus jeune âge qu’elle est « arrivée par accident », ajoutant généralement : « Mais enfin, maintenant que tu es là, essaie de faire des efforts pour nous rendre fiers… »

Pourquoi Sophie n’arrive-t-elle pas à la cheville de sa sœur ? Probablement parce que ce qu’elle ressent devant une copie de mathématiques ou de biologie, c’est un grand vide, doublé d’une peur panique de ne pas être à la hauteur des attentes de sa famille. Alors, ses résultats ne sont pas bons. Contrairement à ceux – négligeables selon ses proches – qu’elle obtient dans les matières dites littéraires.

La mort dans l’âme, Sophie la solitaire commence des études de langues étrangères à l’université de Durham. Et sa vie change, car elle y rencontre Tom, un joli garçon aussi attentionné que passionnant. Tom est probablement la première personne à lui renvoyer une image positive d’elle-même. À admirer sa beauté naturelle, sa classe, ses talents créatifs. Sophie tombe amoureuse de Tom, veut s’installer avec lui. Ses parents s’y opposent. Tom vient d’une famille modeste, il n’est pas un assez bon parti à leurs yeux. Nous sommes dans les années 2000, ses parents se comportent comme des aristocrates puants, ce temps est révolu, Sophie n’en peut plus d’être la dernière roue du carrosse des Moore. Il est temps pour elle de claquer la porte, de s’émanciper, de sortir de son enfance la tête haute.

Tom l’aime, Tom la couvre d’attentions : tantôt un bouquet de fleurs sauvages cueillies au bord de la route, tantôt un poème glissé dans l’un de ses manuels universitaires, d’autres fois encore, un vieux roman français à la couverture de cuir épais, chiné en brocante. Tom la presse d’emménager avec lui. Il n’y a pas beaucoup de place, mais ils seront heureux ensemble.

Alors pour la première fois, Sophie est prête à se battre pour ses choix. À s’opposer à ses parents, enfin. La dernière parole qu’elle obtiendra de son père sera : « Si tu passes le seuil de cette maison, ça n’est plus la peine de revenir. » Le dernier regard de sa mère sera empli de mépris, de sous-entendus amusés. Pour qui se prend-elle, cette jeune pimbêche ? Qu’elle se débrouille seule. Elle reviendra bien assez tôt.

Sophie emménage chez Tom.

Au début, le monde tourne parfaitement. Tom est un peu jaloux, certes. Sophie s’en amuse, car au fond, elle est flattée d’être devenue si vite le centre de sa vie. Tom redouble d’attentions. Un peu envahissantes, parfois. Mais n’est-ce pas cela, l’amour fou ? Sophie convoque les grandes figures du romantisme, et se rassure. Si Tom lui offre désormais des jupes plus longues, des chemisiers pour remplacer ses tops à fleurs, pourquoi refuserait-elle de les porter ? Si Tom préfère qu’ils passent toutes leurs soirées en tête à tête plutôt qu’à l’extérieur, comment oserait-elle se plaindre ?

Petit à petit, sans même qu’elle perçoive le glissement, Tom la coupe du reste du monde. Il la veut pour lui, rien que pour lui. Ce qui était charmant devient de plus en plus contraignant. Tom est obsessionnel, il ne tolère aucun écart de comportement. Le moindre geste amical envers un autre individu de sexe masculin est interprété comme une tentative de séduction. Les réflexions fusent, se multiplient de jour en jour. Puis ces petits riens cèdent la place à des phrases qui font mal. Sophie a l’habitude des mots qui la rabaissent. Elle les entend depuis toujours. Alors c’est sans doute normal que Tom, après une période de découverte, se rende compte de sa médiocrité. Il continue de l’aimer, malgré tout. Et de lui rappeler chaque jour la chance qui est la sienne d’être tombée sur un homme comme lui.

Un jour, sans crier gare, la spirale infernale déroule son implacable logique. C’est d’abord une gifle. Immédiatement suivie d’excuses. De fleurs. De l’assurance de son amour. D’une nuit qui se voulait torride, mais pour laquelle Sophie parvient tout juste à donner le change. Ce qui lui vaut des insultes. Immédiatement suivies d’excuses. De fleurs. De l’assurance de son amour.

Sophie laisse passer l’orage. Pardonne. La vie reprend son cours, mais Sophie ne sort presque plus, ne va plus à l’université – c’est désormais Tom qui prend des notes pour elle –, évite les regards des autres hommes. Elle ne met pas encore de nom sur ce sentiment qui lui tord le bide, mais la vérité, c’est qu’elle a peur de Tom. Elle fait tout pour éviter de susciter le moindre agacement.

Malgré tous ses efforts, la colère de Tom, irrationnelle, revient.

Alors arrivent les coups. Méthodiques. Quotidiens. Sophie a honte, elle se replie sur elle-même, admet les paroles de Tom comme faisant partie intégrante de sa personne. Tout cela est de sa faute. Elle doit mieux se comporter. Faire plus attention à la place des objets dans leur appartement, à mieux couvrir ses jambes, son décolleté. Comme tous les hommes violents, Tom évite désormais de la frapper au visage. La détresse de Sophie, qui de toute façon ne sort quasiment plus, reste invisible.

Puis le cauchemar monte en puissance. Par deux fois, il la laisse au sol, après l’avoir rouée de coups.

Sophie perd pied, ne sait pas vers qui se tourner. Tom lui a confisqué jusqu’à son téléphone. C’est lui désormais qui contrôle qui elle appelle, et qui elle a le droit d’appeler.

Un soir, la violence est tellement forte que Sophie pense « je vais mourir ». Et puis non. Elle s’en tirera avec deux côtes cassées. Enfin, c’est ce que la douleur lui laisse à penser, car jamais elle n’aura vu de médecin. Trop peur des représailles. Trop peur d’affronter le regard de sa famille, elle qui s’est trompée sur toute la ligne, encore une fois. À mesure que sa douleur aux côtes s’estompe, une autre sensation fait son apparition : Sophie se sent nauséeuse. De plus en plus nauséeuse. Essentiellement le matin.

Alors Sophie parvient à faire, en cachette, un test de grossesse. Lorsque les deux barres bleues apparaissent, la jeune femme ne sait si elle doit rire ou pleurer. Car le sentiment qui domine, c’est la terreur. Il y a un enfant qui grandit en elle. Elle le veut, cet enfant. Mais Tom, en voudra-t-il ? Rien n’est moins sûr. Et que fera-t-il, lorsqu’il l’apprendra ? Que fera-t-il plus tard, si l’enfant n’est pas à son goût ? Pire encore, s’il s’imagine que l’enfant n’est pas de lui ? Il l’est, bien sûr, Sophie n’avait jamais eu de relations sexuelles avec quiconque avant Tom. Il n’y a eu que lui. D’abord par plaisir, par amour. De force, depuis plusieurs mois.

Cet enfant dans son ventre agit sur Sophie comme un électrochoc. C’est la raison supérieure dont elle avait besoin pour prendre la décision de partir.

Un jour, alors qu’elle sait Tom absent pour la journée, Sophie rassemble ses affaires, puis elle s’enfuit, à des centaines de kilomètres de Durham. À Cambridge, elle enchaîne les petits boulots, en attendant la prochaine rentrée universitaire.

Mais quelques semaines plus tard, Tom la retrouve. Après être parvenu à défoncer la porte d’entrée du domicile de Sophie, il est interpellé alors qu’il tente de pénétrer dans sa chambre, un couteau de boucher à la main.

Tom nie toute intention de tuer Sophie. Il voulait juste l’impressionner. Jamais il n’aurait levé la main sur la femme qu’il aime.

Sophie comprend, soulagée, que Tom ignore tout de sa grossesse.

Mais elle comprend également qu’en l’absence de violence physique constatée, Tom écopera d’une peine légère. Dans ce genre d’affaire, au Royaume-Uni comme ailleurs, tant que la victime n’est pas salement amochée, les condamnations ne vont pas au-delà de quelques mois de prison.

Pourtant, Sophie le sait : s’il l’avait pu, il serait allé au bout. Il l’aurait tuée.

Le seul moyen de se protéger, c’est de faire en sorte que Tom ne puisse pas la retrouver. Ou du moins, de lui compliquer la tâche, en espérant qu’il abandonne.

Puisque Tom est en détention provisoire, Sophie sait qu’il lui faut agir maintenant. Changer d’identité. Et disparaître.

*

Tout au long des explications de Francesca, j’ai senti des frissons me parcourir le corps. Ce que je découvre de la vie de Tess – ou bien devrais-je dire Sophie ? – est terrible. J’ai tour à tour ressenti de la rage, de la tristesse, de la colère… mais je crois que le sentiment qui domine désormais, maintenant que je connais la suite, maintenant que je sais ce que Tess est devenue, après toutes ces épreuves, c’est une profonde admiration. Quel courage, quelle femme extraordinaire. J’ai de la chance de l’avoir dans ma vie. Alors que cette pensée prend forme dans mon esprit, la douleur me tord le ventre. Je l’avais dans ma vie, jusqu’à présent.

Francesca note mon trouble. Me caresse la joue d’un geste doux, presque maternel. Je la regarde. Je n’ai pas le droit de flancher. Je me redresse, hoche la tête, lui souris. Elle me sourit en retour. Bien décidée à tout me raconter. Car l’histoire est loin d’être finie.

— Tu te demandes comment Sophie Moore est devenue Tess Moreau, peut-être ?

— C’est loin d’être la seule de mes interrogations, à vrai dire… mais oui…

Francesca prend une grande inspiration, et se lance dans un étonnant monologue. Digne d’un film d’espionnage. Et pourtant, tout est vrai.

— En France, pour changer de nom, il y a une procédure légale complexe, qui nécessite une publication au Journal officiel. Autrement dit, personne ne peut changer de nom sans une bonne raison, et une autorisation judiciaire, rendue publique. Au Royaume-Uni, la loi est très différente. Changer de nom est un droit, qui ne requiert aucune justification. Il existe une procédure assez unique au monde mais très utilisée, qui se nomme le deed poll of change of name. En gros, tout citoyen britannique a le droit de changer de nom aussi souvent qu’il le souhaite. Il lui suffit d’établir chez un notaire une déclaration indiquant qu’il renonce à son ancien nom pour en utiliser un autre. Muni de l’acte notarié ainsi établi, il est possible d’obtenir une nouvelle carte d’identité ou un nouveau passeport, qui ne feront plus aucune mention de l’ancien nom. La procédure est très rapide, quelques jours suffisent, et la personne qui change de nom n’a aucune obligation légale de déposer ce changement dans les registres publics. L’acte privé chez un notaire suffit.

J’ignorais l’existence de cette procédure. Les questions se bousculent dans ma tête.

— Mais alors si je comprends bien… si quelqu’un change de nom, il est très difficile pour une autre personne de le savoir, car il faudrait consulter l’ensemble des registres des notaires du pays, c’est bien ça ?

— Oui, et ces registres ne sont pas consultables par le quidam, puisqu’ils sont privés, par définition. Je sais, c’est assez incroyable pour des Français ou des Italiens, mais au Royaume-Uni plus de soixante mille personnes changent de nom chaque année, sans que cela pose de problème particulier…

— Mais c’est la porte ouverte à toutes les exactions, non ?

— Non, pas du tout. D’abord, les personnes sous le coup de poursuites ou d’une condamnation n’ont pas accès à cette procédure. Ensuite, c’est juste une conception de la valeur du nom très différente. La conception anglo-saxonne, c’est que le nom n’a pas une grande importance. Ce n’est pas ça qui identifie l’individu, mais son acte de naissance et son numéro de sécurité sociale, qui lui ne change pas. Si une autorité quelconque le demande, c’est à la personne d’apporter la preuve de son nom d’usage.

— Et donc c’est ce qu’a fait Tess… enfin, Sophie ?

— Exactement. Mais avant, elle a pris un sacré paquet de précautions pour brouiller les pistes, afin de s’assurer que Tom ne la retrouve jamais. Elle a eu si peur, tu sais… Elle avait quelques milliers de livres, vestiges des anniversaires et des baby-sittings de son adolescence… Elle les a utilisés pour acheter un aller simple pour Madrid. De là-bas, elle a posté une lettre expliquant à ses parents et sa sœur sa volonté de couper les ponts, et de s’installer en Espagne. Puis elle a retiré tout l’argent de son compte, a payé en liquide son retour en Angleterre par le train, et une fois installée dans une petite commune proche de Douvres, elle a changé de nom quatre fois, chez quatre notaires différents. Elle a choisi Tess Moreau comme dernier nom. Tess en référence à l’héroïne romantique du roman de Thomas Hardy qu’elle adore, Tess d’Urberville. Et Moreau comme un dérivé francisé de Moore. C’est avec ce nouveau nom qu’elle a demandé un passeport, et qu’elle s’est installée en France, à proximité de Paris.

Cette histoire est à la fois effroyable, et tellement édifiante concernant la volonté de Tess de s’en sortir. Tout ça me regonfle d’espoir quant à sa capacité de survivre dans les décombres du pont de Gênes. Tess est une guerrière. Une battante.

— Tu ne me demandes pas comment nous nous sommes connues ?

— Je crois que cette partie-là, je la connais. C’est toi qui l’as accouchée, non ?

— Oui, c’est exact. Mais nous nous sommes rencontrées avant. À son arrivée en France, Tess a contacté une association spécialisée dans l’aide aux femmes victimes de violences. Association dont je faisais partie… après être sortie de mon propre enfer.

Mon Dieu. Francesca aussi.

Je connais les chiffres, glaçants. Une femme sur dix. La statistique devient tangible, tout à coup.

— Je suis désolé, Francesca, je ne savais pas…

— C’est du passé. Je ne veux plus en parler. Depuis, j’ai rencontré d’autres hommes merveilleux, dont le père de Livio. Notre histoire est terminée, mais c’est un homme sain. Normal. C’est lui qui a pris le relais, ce soir, auprès des autorités… Il attend, et il prie pour Livio, en ce moment même.

Elle sourit. Quelle force, dans les yeux de cette femme. Elle continue.

— Par l’intermédiaire de l’association, j’ai guidé Tess dans son installation. En France en 2009, le passeport britannique était un sésame parfait : Tess a pu facilement ouvrir un compte en banque, obtenir une couverture maladie… Je l’ai aidée à trouver un emploi. La fleuriste de mon quartier cherchait une personne motivée, créative, avenante, et peu importait qu’elle n’y connaisse rien, elle la formerait sur le tas. Violette – c’est son prénom, ça ne s’invente pas – a tout de suite adoré Tess. C’est pour cela qu’elle l’a aidée financièrement à reprendre son commerce quand elle est partie à la retraite, il y a quatre ans. De fil en aiguille, Tess et moi sommes devenues amies. Je l’ai soutenue autant que je le pouvais, mais elle manquait de repos, clairement. Sa grossesse ne s’est pas passée comme prévu. Sienna est née prématurée. Personne ne sait vraiment expliquer l’origine de son anosmie : anomalie génétique, asphyxie partielle à la naissance, ou bien au cours des semaines qui ont précédé ? Moi, je ne peux pas m’empêcher d’y voir un lien avec les violences que Tess a subies. Mais c’est irrationnel. On ne saura jamais. C’est la vie, c’est comme ça. Voilà, je crois que désormais tu sais tout, Sacha.

Je reste un instant silencieux. La quantité d’informations que je dois intégrer est vertigineuse. Mon esprit est sens dessus dessous.

— Merci Francesca. Mais pourquoi as-tu tenu à me raconter tout ça maintenant, aussi vite ? Pourquoi une telle urgence ?

— Tu n’as toujours pas compris ? Réfléchis, Sacha…

— Je réfléchis mais je ne vois pas. Je dois être totalement idiot, ou bien trop fatigué, ou bien un peu des deux…

Elle plante ses yeux dans les miens. La gravité que j’y décèle déclenche un frisson.

— Sacha, les autorités italiennes et françaises savent maintenant que Tess est portée disparue. Très vite, elles vont se rendre compte qu’elle a une fille. Je ne veux pas jouer avec la vie de Sienna, je ne peux décemment pas la déclarer sous les décombres. Les secours doivent concentrer leurs recherches sur les vraies victimes. En revanche, je peux temporiser. Si les autorités appellent pour Livio, je sais qu’elles pourront joindre son père, aussi je veux bien m’engager à ne pas décrocher mon téléphone avant demain soir, pour te laisser le temps…

— Que veux-tu dire ? Me laisser le temps de quoi ?

Francesca garde les lèvres closes.

Mais pour la première fois de la nuit, je vois poindre des larmes, au coin de ses yeux.

J’ai l’impression de passer à côté d’une forêt gorgée d’ombres, tout en ignorant naïvement le danger.

Et soudain, je comprends la faille dans mon raisonnement.

Ou plutôt, je comprends le déni.

Et l’évidence me saisit.

Je ne suis pas l’oncle de Sienna.

Je le sais, bien sûr. Mais être à ses côtés est si naturel… que j’en ai occulté à quel point je ne suis rien pour elle, légalement parlant.

Si Tess était retrouvée morte, je n’aurais aucun droit sur cette petite fille.

Alors je la perdrais. Pour toujours.

Francesca me prend les mains.

— Sacha, tu sais que je suis une incorrigible optimiste, alors ce que je pense intimement, c’est que Tess ne mourra pas. Mais je suis aussi une pragmatique. J’ai appris à envisager le pire. Sacha, si Tess mourait, non seulement tu n’aurais aucun droit sur Sienna, mais la police remonterait la piste Sophie Moore, tôt ou tard. Les parents de Tess découvriraient l’existence de Sienna, et deviendraient ses tuteurs officiels. À moins que…

Mon Dieu. J’ai compris ce qu’elle s’apprête à dire.

Je formule moi-même la suite, d’une voix blanche.

— À moins que Tom ne comprenne que Sienna est sa fille, et n’en demande la garde.

Je marque une pause. Mon cœur prêt à exploser.

Je pose une dernière question. Dont je connais déjà la réponse, implacable.

— Tu… crois qu’il pourrait l’obtenir ?

— Je ne sais pas. Mais s’il n’a plus eu affaire à la justice depuis dix ans et s’il défend bien sa cause… rien n’est impossible. Sacha, c’est toi qui as le destin de Sienna entre les mains, désormais. Si Tess ne s’en sort pas, tu n’auras qu’une seule solution pour la garder auprès de toi. La fuite.

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