Vers le soleil

Julien Sandrel · Chapitre 5 sur 27

Pages du PDF

Vers le soleil

5 - Sacha 14 Août 2018

5

 

SACHA

14 AOÛT 2018

 

18 h 45

Nous roulons une trentaine de minutes, et Sienna, épuisée par cette intense après-midi de glisse, s’endort de nouveau sur la banquette arrière.

Je sais que ce n’est pas prudent en roulant, mais je ne peux m’empêcher de tenter de rappeler Tess et Francesca, encore et encore. Je sens l’angoisse monter.

Je voudrais effectuer des recherches sur le web, mais la circulation est si dense… Relâcher mon attention serait purement suicidaire. Il y a des bouchons sur ces routes noires de soleil, nous avançons plus lentement que prévu. Je ne vais pas tenir plus longtemps sans information. Il y a forcément, quelque part, sur Internet ou ailleurs, une liste des personnes disparues. Et de celles retrouvées mortes.

Je tente de réguler ce qui peut l’être, notamment cette respiration saccadée et cette nausée permanente. Mais je n’en peux plus, je dois savoir. Je décide de sortir à la prochaine aire d’autoroute.

Lorsque je coupe le moteur, Sienna relève la tête, le regard ensommeillé.

— Tu t’arrêtes ?

— J’ai une envie pressante. Mais tu peux rester dans la voiture, je ferme à clef.

— OK…

Elle se recouche, le sommet du crâne posé sur cette peluche poulpe qui ne la quitte jamais.

Dans la station-service aussi, la télévision aimante les regards.

Je bloque quelques instants sur l’écran, mais les images sont trop dures. Et je sais bien qu’ils ne dresseront jamais la liste des victimes en direct, dans cette edizione speziale.

Je me sers un café à la machine automatique – je n’en ai pas envie, mais j’ai besoin de me donner une contenance, au cas où Sienna débarquerait ici en se demandant pour quelle raison je mets aussi longtemps à revenir. Les coudes posés sur une table haute, je m’accroche à mon smartphone, et tape toutes sortes de mots-clés, en français, en italien… jusqu’à parvenir à trouver l’information que je recherche.

La liste des personnes décédées.

Je parcours la liste une première fois, retenant mon souffle.

Je recommence, pour conjurer le mauvais sort.

Je respire. Ma poitrine s’allège.

Tess n’y figure pas.

Francesca et Livio non plus.

Ai-je pu me tromper ? Je relis la liste, une troisième fois. Ils n’y sont toujours pas. Je ressens alors un immense soulagement… qui se teinte immédiatement d’appréhension. Je sais bien qu’il est encore tôt, je sais bien qu’il y a une deuxième liste, nettement plus longue : celle des personnes dont on est sans nouvelle. Dont les secours soupçonnent qu’elles pourraient se trouver sous les décombres.

Je bois une gorgée de café, machinalement. Son amertume, associée aux circonstances, provoque un haut-le-cœur.

Je n’ai pas le choix, il me faut commencer la lecture de ces noms.

Quelle horreur, cette liste. Quelle horreur, cette attente.

Ces gens sont-ils tous morts ? Ont-ils des enfants, des parents, des amis, actuellement plongés dans une angoisse identique à la mienne ?

Les noms sont ceux d’Italiens, en majorité. Mais pas seulement. Mon rythme cardiaque s’emballe lorsque je tombe sur des noms à consonance étrangère. C’est idiot, mais le danger me semble alors plus proche. À chaque ligne, une bouffée d’adrénaline m’envahit, suivie d’un sentiment troublant, mélange de soulagement et de honte, lorsque mon cerveau formule clairement : « C’est terrible, mais ça n’est pas Tess. »

Intercalées entre les noms, les images, pourtant déjà vues à la télévision, me frappent de leur gravité. Là, dans ma paume fébrile, tout paraît plus concret, plus réel.

La liste est longue, bien trop longue.

Mon index cale son tempo sur celui de ma lecture.

Je continue, et soudain je dois m’appuyer contre la table pour ne pas vaciller.

Je relis, relis encore. Je ferme les yeux, les rouvre, croyant modifier ainsi la réalité. Mais elle demeure, implacable.

Mes mains se mettent à trembler.

Le nom de Livio est là, au beau milieu de la liste.

Mon index ne contrôle plus rien.

Je continue, je reviens en arrière, je me cramponne à l’écran de mon smartphone. Maigre récif, pour un naufragé en pleine tempête.

Je sens la vague arriver, elle enfle, prête à s’abattre.

Sa violence me percute.

Tess Moreau.

Disparue.

OceanofPDF.com