Vers le soleil

Julien Sandrel · Chapitre 15 sur 27

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Vers le soleil

15 - Tess

15

 

TESS

 

Je me suis endormie. Combien de temps ?

J’avais pourtant juré de lutter pour ne pas sombrer. Ne pas baisser la garde. Continuer à appeler, par intermittence. L’épuisement a eu raison de mes résolutions. Je ne sais pas si l’air s’est renouvelé, mais je suis soulagée de constater que je respire toujours.

Le réveil est terrible. Le pays des songes a fait disparaître la souffrance pour quelques heures. Ou quelques minutes ? Je n’ai aucune idée du temps qui s’est écoulé depuis que je suis coincée ici. La seule chose tangible, c’est ce poids sur ma jambe. Je ne sais pas comment le bloc tient en équilibre, mais il tient. Je sens bien, malgré la pression et la douleur insupportable, que le bloc n’a pas tout écrasé. Sinon je serais peut-être déjà morte. Il repose sur ma jambe, la maintient prisonnière, la comprime, l’asphyxie. Mais moi, je suis vivante.

Avant de sombrer dans ce sommeil non réparateur, j’ai eu un éclair d’espoir et de joie – on se console comme on peut – en découvrant en tâtonnant trois bouteilles de lait et un paquet de bonbons gisant à proximité. Le tremblement de terre a probablement fait vaciller les étagères de victuailles. Je les ai rapatriées contre moi, tels des trésors. J’essaie d’économiser ces vivres dérisoires, mais la soif et la faim me tenaillent, alors j’ai déjà bu la quasi-totalité d’une bouteille, et mangé une dizaine de ces sucreries acidulées que je déteste. J’ai balayé de mes mains l’espace accessible depuis ma position immobile, mais il n’y a rien d’autre.

Soudain, un bruit.

Léger. Assourdi. Mais réel.

D’où vient-il ?

En tendant l’oreille, juste après mon premier réveil, j’ai entendu une rumeur lointaine, comme une trace d’activité humaine étouffée, au-dessus de ma tête. Cela m’a galvanisée, l’espace de quelques minutes. Ou quelques heures ? Impossible de le dire. J’enrage. Le temps devient une obsession, et pas seulement parce que je sais que chaque minute compte pour espérer sortir d’ici. Aussi parce que sans aucune notion du jour ou de la nuit, on devient dingue, c’est à se flinguer. Voilà pourquoi les prisonniers dessinent des petites barres sur les murs. Il faut garder certains repères, sinon on se marginalise. On se déshumanise.

Je me concentre de nouveau.

Écoute, au lieu de laisser ton esprit vagabonder.

Je sursaute.

Le bruit est revenu. C’est un vrai son. Sa source est proche de moi, j’en suis certaine.

— Il y a quelqu’un ?

Pas de réponse.

— Il y a quelqu’un ?

Oui, il y a quelqu’un. C’est une toux, que j’ai entendue.

La toux se fait plus forte, plus intense.

— Francesca ? Livio ?

Pas de réponse. Et merde.

— Ta… tie… Tess…

— Livio ! Livio c’est toi ? Oh mon Dieu tu es vivant ! Tu m’entends, Livio ? Où es-tu ? Est-ce que tu me vois ? Est-ce que tu vois quelque chose ? Es-tu blessé ? Comment te sens-tu ? Oh mon Dieu tu es vivant !

Je continue de parler, mais je dois me taire, aussi. Si je veux l’entendre, il faut arrêter de jacasser.

Il se met à pleurer. Et à parler. Il a peur. Il a froid. Il a soif. Il a faim. Il a mal à la tête, des courbatures, l’impression d’avoir dormi beaucoup trop longtemps, mais il n’est pas blessé. Il voudrait voir sa maman. Il voudrait me rejoindre, mais il ne peut pas. Je lui explique que sa mère n’est pas là, qu’elle a sans doute réussi à s’enfuir. Je ne sais pas si j’y crois, je ne sais pas si lui y croit, mais j’ai l’impression que cette image l’apaise.

— Calme-toi, mon tout-petit. Respire.

J’attends quelques secondes. Puis je reprends.

— Tu es coincé, ou tu peux bouger ?

— Je peux bouger, mais je vois rien du tout…

— Essaie de t’approcher de moi. Suis ma voix. Avance lentement.

Quelques secondes, encore.

— Aïe !

Il se remet à pleurer.

— Livio ? Ça va ? Tu t’es fait mal ?

— C’est mon pied. J’ai trébuché sur un caillou. Mais… ça va. Là, je suis contre un gros tas de pierres.

— Je t’entends mieux, Livio. Tu as dû te rapprocher. On doit être juste à côté maintenant !

Je n’ai pu explorer de mes mains qu’un périmètre très restreint. Peut-être que Livio va pouvoir me rejoindre. Je ne suis pas sûre que cela nous permette de nous en sortir, mais psychologiquement, pour moi cela change tout. Et puis lui n’est pas coincé, apparemment. Il va peut-être trouver un passage vers moi, ou vers l’extérieur. Je sens une vague d’espoir m’envahir. J’en oublie presque cette jambe qui est en train de se consumer, à l’extrémité de mon corps.

— Il n’y a pas de passage, tatie… je trouve pas de passage…

— Cherche encore, Livio. Ne te décourage pas. S’il te plaît, cherche encore.

Je n’entends rien d’autre qu’une respiration, et quelques reniflements. Il ne cherche plus, ne bouge plus.

— Livio ?

— Oui ?

— C’est lequel ton personnage préféré, dans Star Wars ?

— C’est Maître Yoda.

Réponse surprenante. Je m’attendais plutôt à Luke, Han Solo ou même Rey… mais pourquoi pas ?

— Livio, écoute-moi. Que dirait Maître Yoda, dans pareille situation ?

Il réfléchit quelques instants.

— En grand danger, vous êtes ?

C’était tellement spontané, cette réponse merveilleuse… Je ne peux m’empêcher de rire. Mais la douleur dans ma jambe me rappelle à l’ordre.

— Mon Livio, je crois que Yoda dirait plutôt quelque chose comme : « Abandonner, tu ne dois pas » ou bien « Continuer, tu dois »…

Il ne dit rien. Mais j’entends du mouvement. Il a repris son exploration.

De longues minutes s’écoulent. Je ne veux pas le stresser, j’évite de lui demander s’il trouve quoi que ce soit. Si c’était le cas, il me le dirait immédiatement.

— Tatie ! J’ai trouvé un trou ! Je peux y passer le bras.

Une image me traverse : le bras de Livio, à travers un mur qui s’effondre sur lui. Je la chasse immédiatement, encourage le petit garçon.

Et ce faisant, je sens un souffle, sur mon côté droit.

— Livio, tu peux bouger ton bras encore une fois ?

Je tends mon bras à mon tour, balayant l’espace, et soudain je les sens. Ses doigts, là, entremêlés aux miens.

Nous restons longtemps ainsi, en silence. Je me mets à pleurer. Ce simple contact me fait un bien fou. La solitude est brisée. Désormais, même si nous ne sommes reliés que par quelques centimètres carrés de peau, nous sommes ensemble. Mon instinct maternel prend le dessus sur la douleur. Assurer la survie coûte que coûte.

— Livio, est-ce que tu penses qu’une bouteille de lait pourrait passer, à travers le trou du mur ?

— Oui, je crois que oui…

Je lui tends la moitié de mes réserves restantes – une bouteille, donc. Il parvient à s’en saisir. Je lui laisse le temps de boire. Je ne sais pas depuis combien de temps nous sommes prisonniers de cette cave, mais je sais que la soif que j’ai ressentie, il la ressent aussi.

— Tu arrives à enlever l’opercule ?

— Non… je l’ai troué, à la place.

— C’est bien… Bois, mon Livio… mais fais attention de ne pas renverser le lait par terre. Nous n’en avons pas beaucoup.

— D’accord, tatie.

Je l’entends boire. Cela dure quelques instants. Puis le silence revient.

— Est-ce que tu voudrais des bonbons ?

— Y a des bonbons ?

Il y a eu comme un semblant de joie dans cette phrase réflexe.

— Oui, il y en a. Pas beaucoup non plus, mais il y en a.

Je prélève quelques-unes de ces atroces choses sucrées que d’ordinaire je n’aurais même pas considérées, puis je lui tends le paquet.

Il parvient à s’en saisir et, en le tirant vers lui, provoque un léger raclement.

— Qu’est-ce que c’était, Livio ?

— Attends, je prends le paquet de mon côté, et ensuite je vais chercher.

J’entends son tâtonnement, puis il se met à crier.

— C’est un téléphone ! Tatie c’est un téléphone !

Je tends la main, il me le fait passer.

C’est mon téléphone, oui. Je le sens sous mes doigts.

— Bravo Livio, t’es un champion, un vrai !

Mon rythme cardiaque s’emballe alors que j’approche le précieux objet de mon visage. J’appuie sur le bouton central. Il s’allume.

— Il marche, Livio !

— Alors ça veut dire qu’on est sauvés ?

J’observe l’écran. Et je déchante immédiatement.

Pas de réseau. Évidemment.

Sur l’écran, une autre information. Et je me mets à trembler.

Nous sommes le 16 août. Il est 21 h 35. Cela fait donc plus de deux jours que nous sommes là-dessous. Je comprends mieux la sensation de soif extrême. Et j’ai de l’admiration pour ce petit bout de chou qui tient si bien le coup. Comment se fait-il que je ne l’aie pas entendu avant ? Sans doute parce que je passe de longues heures à dormir. Ou plutôt, à sombrer pour anesthésier ma douleur.

Mon Dieu, deux jours et toujours pas le moindre signe de sauveteurs. Je me prends à douter. Était-ce vraiment un séisme ? Quelqu’un sait-il que nous sommes ici ? Au bout de combien de temps les secours abandonnent-ils les recherches ?

— Tatie Tess, tu peux éclairer ton visage ? Je voudrais voir ton visage.

Je braque la lumière du flash en direction de la voix, et j’aperçois, entre les pierres denses, un œil bleu. D’ordinaire malicieux. En ce moment apeuré, et épuisé.

J’éclaire mon visage, je souris.

Nous restons longtemps immobiles, éclairés par la lueur blafarde du flash.

Livio ne pose plus aucune question sur sa mère.

Je crois que l’on appelle cela le déni. Ou la résignation.

Je devrais éteindre le téléphone, économiser la batterie.

Mais l’œil de Livio est une précieuse parcelle d’humanité, qui me rappelle que nous sommes vivants.

Alors au diable les pourcentages.

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