Vers le soleil
18 - Sacha 17 Août 2018
18
SACHA
17 AOÛT 2018
Je la reconnais tout de suite.
Parce qu’elle s’est appliquée à cocher toutes les cases, bien sûr : chemisier rouge, canotier, attablée en plein soleil malgré les trente degrés, une place libre à sa gauche.
Mais surtout… parce que sa ressemblance avec Tess est évidente. Je n’avais pas pensé qu’elle le serait à ce point. Cette similitude me trouble, m’intimide. Et soudain, elle me fait peur aussi. Lorsque je serai assis à côté d’Elizabeth, est-il possible que Sienna se méprenne ? Qu’elle accoure en pensant voir sa mère ?
Je feins de prendre quelques photos, bien planqué derrière mon masque d’arlequin, et je l’observe. Elle ne regarde pas dans ma direction. Ou plutôt, elle regarde dans toutes les directions. Se demandant sûrement si je suis déjà dans les parages, si l’un des nombreux enfants de la place est sa nièce.
Je repère un marchand ambulant de masques en plastique. Je m’approche, dépense huit euros pour un loup noir basique qui en vaut six de moins, puis j’avance vers elle. Il n’y a aucun policier à proximité. Elle semble vraiment seule.
Je prends place sans la regarder, lui tends le masque en lui demandant de le revêtir. Elle s’exécute.
Sienna me fait un petit signe de la main, je lui réponds, et les yeux d’Elizabeth se braquent sur cette enfant souriante, à une dizaine de mètres.
— C’est elle ?
— Oui, c’est elle. Bonjour, Elizabeth.
— Bonjour, Sacha. Je… je crois que je l’avais déjà reconnue. Malgré le masque. Son allure, sa façon de se mouvoir… J’ai eu l’impression d’apercevoir Sophie, lorsqu’elle avait son âge.
Je suis frappé par sa voix. Il y a, dans son timbre et dans ses intonations, quelque chose de Tess qui me déstabilise. Je regarde autour de moi, me tortille sur mon siège. Elle le remarque.
— Je suis venue seule. Il n’y a personne d’autre. Détendez-vous, Sacha.
Je ne réponds pas. Je ne peux pas me détendre, et je continuerai à surveiller. Je me donne dix minutes, pas plus. Sienna va vite se lasser des pigeons. Elizabeth appelle le serveur, croit bon de préciser que je suis son invité. Je commande deux eaux gazeuses : une pour moi, et une pour Sienna, plus tard.
— Venons-en aux faits, Elizabeth. Pourquoi êtes-vous ici, et que voulez-vous ?
— Quelle question ! Ma sœur, qui a littéralement cessé toute communication avec le reste de la famille depuis dix ans, apparaît dans les journaux sous un nom fantaisiste, j’apprends en même temps qu’elle est prisonnière des décombres du pont de Gênes et qu’elle a une fille que je n’ai jamais vue. Que vouliez-vous que je fasse ? Nous sommes les dernières des Moore. Je n’ai pas d’enfant, nos parents sont morts. Je dois être présente. Assurer l’intérêt de l’enfant.
Encore ce foutu « intérêt de l’enfant ».
— Écoutez, Elizabeth. Tess n’a…
— Sophie, elle s’appelle Sophie.
Je lui lance un regard empli de colère. Elle n’a décidément rien compris.
— C’est Tess, depuis dix ans. Depuis qu’elle a justement tout fait pour effacer Sophie.
Elle s’apprête à intervenir, je l’en empêche d’un geste. Je continue.
Je lui raconte ces trois dernières années, ma relation avec Tess, avec Sienna. Nos liens, si forts. Notre attachement. Notre vie future. Mon intention de garder Sienna, coûte que coûte.
— Excusez-moi, mais vous me semblez bien naïf, mon cher Sacha. Vous pensez vraiment pouvoir vous enfuir, et vivre d’amour et d’eau fraîche avec cette enfant qui ne vous appartient pas ?
Je n’aime pas du tout son ton dédaigneux, encore moins les mots qu’elle emploie. Si elle ne parlait pas si bien français, je penserais à un problème de langue, mais je sais que ce n’est pas ça. Ce qu’elle dit est conforme à ce qu’elle pense. Je remarque qu’elle n’a pas prononcé une seule fois le prénom de sa nièce. Je tente de la provoquer sur ce terrain, en peuplant mes phrases de « Sienna ».
— Sienna ne m’appartient pas. Elle n’appartient à personne, d’ailleurs. Sienna ne vous connaît pas, et Tess avait sciemment coupé les ponts avec son ancienne vie, avec ses parents, avec vous. Si elle avait voulu que Sienna vous rencontre, elle aurait repris contact. Elle ne l’a jamais fait. Elle ne voulait pas renouer. Elle ne voudrait en aucun cas que sa fille retourne dans la sphère des Moore. Ce que je vous demande est clair : quoi qu’il arrive, refusez la garde de Sienna. Il est là, « l’intérêt de l’enfant ». Laissez-moi devenir son tuteur.
Elle se met à rire. Fort. J’ai l’impression que cela nous rend plus visibles. Je regarde tout autour, et suis de plus en plus mal à l’aise. Sienna a trouvé un garçon de quelques années son cadet, avec lequel jouer. Mais il ne faut pas s’attarder.
— Sacha, Sacha, Sacha… L’intérêt de l’enfant n’est pas de rester avec un acteur de seconde zone hors la loi… J’ai de l’argent, je peux lui payer les meilleures écoles, le meilleur destin. Si vous ne la ramenez pas de vous-même, je lancerai dès demain la procédure pour la récupérer. En l’absence de Tess – même temporaire –, il n’y a aucune raison que l’enfant reste avec un inconnu. Elle doit rejoindre sa famille.
Inflexible et bornée. Je perds mon temps, avec elle.
— L’enfant a un prénom. Elle s’appelle Sienna. Sa mère s’appelle Tess, et elle a décidé il y a dix ans que son intérêt était loin des Moore. Loin de vous. Que ça vous plaise ou non. Regardez-la bien, l’enfant. C’est la première et dernière fois que vous la voyez. Au revoir, Elizabeth.
Je me lève, emportant les deux bouteilles d’eau pétillante.
Elle me retient.
— Asseyez-vous, Sacha.
Je soutiens son regard. C’est elle qui baisse les yeux. Et ajoute, du bout des lèvres :
— S’il vous plaît…
Je me rassieds.
— Je vous donne trois minutes, Elizabeth.
— Bien. Écoutez… nous sommes partis du mauvais pied. Je suis… prête à considérer votre position. Je préférerais que vous ne disparaissiez pas dans la nature. En cas de décès de Sophie… pardon, de Tess… j’ai besoin que l’enfant… pardon, Sienna… soit joignable.
Je la regarde, un air interrogatif greffé sur le visage. Je ne comprends pas où elle veut en venir. Elle continue.
— Nos parents… n’avaient pas pris de précaution particulière. J’ai découvert, à leur mort, qu’ils n’avaient pas déshérité Sophie, malgré sa très longue absence. Sophie étant introuvable mais pas officiellement décédée, l’héritage est bloqué. La maison, les comptes en banque, je n’ai accès à rien. J’ai besoin que Sophie – ou à défaut, Sienna… – puisse signer les papiers. Nous pouvons peut-être trouver un arrangement, Sacha. Je pourrais me désister du rôle de tutrice légale… et en échange, vous pourriez renoncer à la part d’héritage qui reviendrait à l’enfant ?
Mon Dieu. Je comprends mieux, tout à coup.
J’ai envie de vomir. Sa sœur est dans les décombres d’un pont effondré, et tout ce qui l’intéresse, c’est un putain d’héritage.
J’ai envie de lui hurler mon dégoût et ma rage.
Mais je me ravise.
Car en la menaçant de ne jamais revoir sa nièce, j’ai provoqué une panique visible. Et dans sa peur de tout perdre, Elizabeth vient de me proposer un marché dans lequel je pourrais garder Sienna.
— Qu’est-ce qui me garantit que vous jouerez le jeu, que vous n’allez pas changer d’avis ? Je ne vous fais pas confiance, Elizabeth.
— Vous avez raison. Moi non plus, je ne vous fais pas confiance. Mais je peux faire établir dans les deux jours qui viennent des actes officiels que nous pourrions déposer chez un notaire ou un avocat. Scellant nos engagements. Tout cela dans l’hypothèse d’un décès de Tess, bien sûr.
— Elizabeth, je peux vous poser une question ?
— Allez-y.
— Vous parlez du décès de votre sœur… de façon totalement détachée. Comme si cela vous était égal. Indifférent.
Son visage s’est crispé. C’est elle qui me lance un regard rempli de haine, maintenant.
— Vous ne connaissez rien de ma vie, Sacha. Des sacrifices qu’il m’a fallu endurer pour être à la hauteur des attentes de nos parents. Ils n’étaient pas faciles, ça, je peux en témoigner. Sophie et moi n’avons jamais été très proches – nous avons quinze ans d’écart –, mais lorsqu’elle est partie… j’ai ressenti comme un grand vide. Une grande injustice, aussi. Je sais que mes parents lui ont fait du mal. Mais moi, je ne lui ai jamais rien fait. Je n’ai pas compris les raisons de son départ. J’ai questionné mes parents, en vain. Mais une chose est certaine : quelques années plus tard, Sophie a changé de statut. Ma mère s’est… je ne sais pas… ma mère s’est mise à l’aimer. À la préférer. À peupler la maison familiale de ses photos. Comme si elle voulait réparer quelque chose. Et moi, je suis devenu pratiquement transparente.
Elle paraît véritablement émue. Sincère, tout à coup. Par les découpes grossières de son masque, je vois ses yeux briller.
Surtout, je décèle, dans ses paroles, l’inconcevable : elle ne semble pas consciente de ce qui a poussé Tess à fuir. J’hésite à aller sur ce terrain. Mais je dois connaître ses intentions vis-à-vis de Tom. Car malgré toute la paperasse entre elle et moi, si Tom se manifestait, ce serait lui, le plus grand danger.
— Elizabeth, vous voulez dire que… vous ne savez pas, pour Tom ?
— Tom ? Je ne connais pas de Tom.
— Tom Berts.
Elle réfléchit un instant.
— Oh, I see… Est-ce que vous voulez parler de ce garçon avec lequel Sophie sortait, à l’époque ?
J’acquiesce. Elle arbore une moue étrange. Elle reprend.
— À vrai dire, je ne l’avais rencontré qu’une ou deux fois, et après le départ de ma sœur, je n’en ai plus jamais entendu parler. Jusqu’à cette sordide histoire il y a six ans, qui a fait couler beaucoup d’encre, à Durham. Une rixe a éclaté dans un bar, pour une histoire de coucherie vraisemblablement. Ce Tom Berts a été tué. À vrai dire, je ne me suis pas vraiment intéressée à cette affaire, c’est ma mère qui m’en a parlé. Je me souviens juste m’être dit que si ma sœur était restée avec lui, elle aurait été veuve…
Je sens une grande émotion m’envahir.
Tom est mort. Je me répète ces mots, pour mieux les appréhender. Tom est mort. C’est un immense soulagement. Un poids énorme qui s’envole. Même si je ne peux m’empêcher de ressentir un pincement au cœur en me disant qu’il sera désormais impossible à Sienna de rencontrer son père biologique, un jour. Aussi salaud soit-il, on a parfois besoin de se confronter à son géniteur, à certains moments de sa vie. Je n’ai jamais connu mon père. Et cette absence est toujours là, quelque part en moi.
Je relève la tête, me tourne vers Elizabeth.
Alors en quelques phrases, je lui raconte.
Les souffrances d’adolescence de Tess. La rupture avec sa famille, vécue comme un bannissement. Puis la violence de Tom. La grossesse. La peur. Le terrible épisode de Cambridge. La fuite. La disparition.
Je suis conscient que la somme d’informations à digérer est considérable.
Elizabeth garde le silence. Lorsqu’elle reprend la parole, sa voix se serre.
— Si Sophie m’avait contactée, m’avait raconté tout cela… je suis certaine que je l’aurais écoutée. Que je l’aurais aidée. Protégée de cet homme. Mais pour elle, à l’époque, j’étais du côté de mes parents. C’est un tel gâchis…
Elle marque une pause. Son émotion se fait plus forte.
— Sacha, ce que vous venez de me raconter jette une lumière nouvelle sur le comportement de ma mère, après le départ de Sophie. C’est la culpabilité qui l’a rongée. Comme elle va me ronger désormais…
Je ne suis pas sûr de comprendre où elle veut en venir. Elle se met à pleurer, tout à coup. Puis elle reprend.
— Quand Sophie est partie s’installer à Cambridge, elle m’a mise au courant, afin que je puisse la contacter en cas d’urgence. Sans m’expliquer la vraie raison de son départ. J’ai pris ça pour un caprice, une volonté de s’éloigner encore plus de la famille. Elle m’a demandé de ne pas en parler à mes parents. Mais je n’ai pas tenu ma langue. J’ai mis ma mère dans la confidence. Quelques jours plus tard, je sais que… mon Dieu… je sais que Tom a appelé ma mère. Il lui a dit avoir besoin de parler à Sophie – il la pensait chez mes parents. C’est ma mère qui lui a dit où la trouver. Je n’avais jamais fait le rapprochement… mais le changement de comportement de ma mère vis-à-vis de Sophie, son adoration soudaine, remonte exactement à l’époque du décès de Tom Berts. Je comprends tout. Maman a dû bien plus se renseigner que moi, sur cette affaire de rixe mortelle. Se rendre compte de l’homme violent qu’il était. Se rendre compte qu’elle l’avait sans doute envoyé elle-même sur les traces de sa propre fille.
Je pose ma main sur la sienne. Cette histoire est tragique. Et Elizabeth est bien plus complexe que je ne le pensais.
— Sacha, merci. Vous venez de répondre en quelques minutes à des questions qui me hantent depuis des années. Je crois que cela va m’aider à avancer, moi aussi.
C’est l’instant précis que choisit Sienna pour nous rejoindre.
Elizabeth la dévore des yeux.
— Sienna, je te présente Elizabeth. Une gentille dame avec laquelle je viens de discuter.
— Bonjour, Sienna. Ton masque est superbe. Est-ce que tu pourrais l’enlever quelques instants, que je puisse voir ton visage ?
Elle me regarde, attendant mon approbation. J’acquiesce d’un mouvement de tête. Elle s’exécute. L’émotion d’Elizabeth est palpable.
— Mon Dieu, tu es si belle… Tu me fais penser à quelqu’un que j’ai bien connu.
— Ah bon, à qui ?
Elizabeth hésite, je lui lance un regard noir.
— Tu ne la connais pas…
Sienna boit quelques gorgées. Je reprends la parole – et la main.
— On ne va pas tarder à y aller, ma violette.
— Oh, mais on peut encore rester un peu ? Avec le garçon là-bas – il s’appelle Joshua –, on a trouvé des graines par terre, on s’amuse à les lancer et ça fait des mouvements de pigeons…
Je me dis que tout ça doit remuer un sacré paquet de miasmes, mais je suis heureux qu’elle me laisse le temps de terminer cet étonnant rendez-vous.
Lorsque Sienna nous quitte, Elizabeth se tourne vers moi.
— Sacha, il faut que je songe à tout ce que vous venez de m’apprendre. Ça fait beaucoup, d’un seul coup… Je suis venue avec des idées floues, et un objectif concernant l’héritage, c’est vrai. Maintenant que je sais ce que ma sœur a traversé, je vais… réfléchir à une égalité de partage entre nous, je crois. Concernant Sienna, plus je la regarde, plus je me dis qu’elle doit connaître ses origines. Rentrer en Angleterre, avec moi. Je veux faire partie de sa vie. L’élever dans les conditions matérielles qu’elle mérite. Mais je dois avouer que votre complicité avec elle saute aux yeux. Qui suis-je, au fond, pour vous priver de cela ? Vous devez continuer à faire partie de sa vie, j’en suis maintenant convaincue – et ce n’était pas gagné, hein…
Elle me regarde en souriant. Puis continue :
— Si ma sœur ne s’en sortait pas vivante, il faudrait peut-être réfléchir à quelque chose d’intermédiaire. Je pourrais obtenir sa garde, et vous laisser un droit de visite ?
— Je pensais plutôt au schéma inverse. Je ne quitterai pas Sienna. Je suis d’accord pour que vous fassiez plus ample connaissance. Peut-être même qu’elle vous intègre à sa vie, un jour, si elle le souhaite. Mais je resterai à ses côtés.
— Sacha, nous n’allons pas régler cela ici. Je crois que chacun de nous a besoin de réfléchir. Donnez-moi votre numéro de téléphone, et rappelons-nous lorsque nous en saurons plus sur ma sœur.
Je comprends que rien n’est gagné. Elizabeth n’est pas prête à lâcher quoi que ce soit. En tout cas, ses réactions sont imprévisibles. Qui me dit qu’elle ne va pas, dès que j’aurai le dos tourné, appeler la police et tenter de me faire arrêter ?
Une chose est en tout cas certaine : je ne dois rien changer à mon plan, pour le moment. Ce serait une prise de risque bien trop importante.
— Je ne vous donnerai pas mon numéro, Elizabeth. Nous pouvons rester en contact à travers Francesca. Mais je préfère vous prévenir : si je comprends que vous essayez de me rouler dans la farine ou de lancer la police à mes trousses, je n’hésiterai pas à disparaître pour de bon avec Sienna.
— J’ai bien compris, Sacha. Voilà mon numéro de téléphone, si vous voulez me parler directement.
— Très bien. Au revoir, Elizabeth.
— À bientôt, Sacha.
*
Sienna quitte à regret ces pigeons dont elle ne s’est toujours pas lassée, malgré la longueur imprévue de ma discussion.
Il est près de 19 heures. Nous empruntons le vaporetto pour quitter la ville. Et malgré les pensées qui m’agitent, la beauté de Venise me cueille par surprise. Les reflets des palais et églises bordant le Grand Canal deviennent des tableaux impressionnistes nimbés de mystère. La lumière du soir fait frissonner l’eau sombre de scintillements rosés. Assis à l’avant du bateau, les yeux grands ouverts, nous emplissons nos yeux du spectacle.
Et je ne peux m’empêcher de me demander si nous aurons la chance d’y revenir ensemble, un jour, avec Tess.
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