Augustin ou Le Maître est là

Joseph Malègue · Chapitre 8 sur 23 · partie 2/3

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Augustin ou Le Maître est là

V Paradise Lost

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

– Te rappelles-tu la petite Marie-de-chez-nous ? Elle vient d’entrer au Couvent des Clarisses, impasse de Saxe. Ta maman me demande de te l’apprendre, au cas où tu aurais l’occasion et la possibilité de la voir. Et le cousin Jules a absorbé ses terres…

Augustin ressentit un léger choc d’émotion et d’étonnement. Un ordre contemplatif ? Ce n’était pas son genre… Enfin !… encore une heureuse… Mais il constata que parmi tous les souvenirs et les évocations de la Marie-de-chez-nous, ne figurait pas le désir d’aller la voir dans sa robe de pos-tulante, que ce n’était pas de secousses sentimentales qu’il avait besoin et qu’en lui la saveur de la vie religieuse se trouvait, pour le moment, affaiblie. Elle reviendrait ? Oh ! sans doute. Elle al-lait et venait. Elle taisait les raisons de ses allées et venues. On constatait simplement la fatigue du cœur qui les subissait. Er-rant parmi ces ruines encore habitées, Augustin y trouva le spectre d’un Abbé historique et mystique, positif et religieux, comme sa mère et comme Marie. De celui-ci il avait directement besoin.

 

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*

* *

Il était cinq heures et demie du soir, lorsque Augustin fran-chit la porte du vieil établissement ecclésiastique et demanda l’abbé Bourret. Il descendit une cour intérieure étroite et longue, bordée d’un préau, plantée de végétaux pourrissants. Il pleuvait à gouttes fines et l’obscurité commençait de venir bien plus tôt qu’elle n’eut dû en cette fin d’hiver.

Un bâtiment vétuste s’ouvrait par un porche propre, et pauvre. Le gaz qui sifflait là, en avance sur l’heure, rappelait des souvenirs auxquels Augustin n’eut pas le temps de s’arrêter : un autre vestibule d’établissement scolaire, un autre bec d’avant Auer, une malle juste déchargée, la présence de son père auprès de lui, toutes scènes d’un passé si proche et si passé, et une sorte de grande brise fraîche, éventant sa vie.

On pressentait d’autres becs de gaz dans les étages. Entre, les régions jaunes qu’ils créaient, l’espace était fait d’ombre, de silence et d’un certain fumet de choux, indélébile à tous les cou-rants d’air, mêlé d’odeur de cave.

Sous la première lanterne, une manière de paroi de verre interrompait la muraille. Par un de ses carreaux ouvert en gui-chet, Augustin vit une cornette empesée, une peau en vieil ivoire, deux yeux vifs et durs. Nanti d’explications algébriques et tranchantes, le visiteur fut abandonné à son destin.

À l’intérieur régnait la nuit. Augustin s’enfonça dans des corridors coiffés de voûtes basses, creusés de profonds golfes d’ombre ; monta des escaliers étiquetés de lettres qui n’eussent pas manqué de lui servir, s’il avait fait jour ; mit le pied sur des marches que de clignotantes lueurs jaunes montraient faites avec des carreaux encadrés de bois, sous de massives rampes anciennes ; redescendit ; frôla des portes matelassées ; retrouva l’escalier initial et désespéra d’achever ce périple, en cette riche nuit grave, pleine de la saveur des temps gallicans. Mais une

– 265 – voix, vibrant dans l’altitude, restitua au bâtiment ses repères et ses dimensions en hauteur, dévorés par l’ombre.

La voix proclamait avec un accent du Rouergue ou du Can-tal : « Par ici, monsieur Méridier. Juste deux étages au-dessus. »

Plusieurs confrères étaient réunis dans la chambre de l’abbé Bourret, près d’une table à écrire portant l’habituel amoncellement de livres, numéros de revues, statuettes de plâtre bleu. Un autre se leva d’un fauteuil près d’une cheminée où brûlait du charbon gras à flamme longue. Un rayonnage en bois blanc, chargé de livres, dominait la cheminée, à la place où, chez un laïque, eût été la glace. D’autres rayonnages cachaient les murs. Entre deux fenêtres aveuglées de rideaux, une gravure de piété représentait la Vierge, dodue, les yeux baissés, d’une, distinction très « dame », les orteils nus, portée sur un croissant de lune.

Le prêtre présenta ses confrères, professeurs de différentes matières ecclésiastiques. Il annonçait : « M. Méridier, élève de l’École normale supérieure, major de sa promotion », sans se douter qu’il parlait le langage de Polytechnique. De toutes les lèvres, jaillirent de petites aspirations mouillées, des félicita-tions, l’énoncé discret d’espoirs pour l’Église.

Augustin jetait ce rapide coup d’œil circulaire dont on ex-plore les pièces inconnues. La lampe à pétrole, sans abat-jour, éclairait, à grandes nappes, les livres, les murs, le deuil perma-nent des soutanes. Une grosse poutre ancienne, aux délicates moulures d’angle, traversait de biais le plafond. Des chaises vernies, un prie-Dieu en paille, étaient d’une laideur anonyme. À l’un des côtés de la chambre, derrière un rideau tiré, l’extrémité d’un couvre-lit blanc se tendait sur un raide lit de fer où l’on eût volontiers imaginé un mort.

– Nous ne vous dérangerons pas plus longtemps, monsieur Bourret, dit l’un des confrères, développant des gestes de poli-tesse à déroulement lent.

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Lorsqu’ils furent partis, l’Abbé remit l’abat-jour. La clarté tomba sur les papiers. Le devant de soutane et la cataracte des petits boutons s’absorbèrent dans ce brun chaud qui borde la lumière des lampes à pétrole.

Le visage restait dans l’ombre qui couvrait aussi Augustin tout entier.

L’Abbé était grand, très brun. Un maigre à gros os, dans la force de l’âge. Un sourire d’attente général et sans cause naissait sur un côté de son menton en galoche et lui montait jusqu’aux paupières, mais plus à gauche qu’à droite, ce qui lui donnait l’air narquois et vaguement strabique. Dominant tous ces plisse-ments, l’œil observait.

– J’aurais dû, dit l’Abbé d’une voix paresseuse et cher-chante, faire moi-même la première visite. Votre lettre m’a de-vancé. Mais enfin, nous nous sommes rencontrés, c’est le prin-cipal… Peut-être ai-je craint aussi cette apparence d’intrusion d’un prêtre en milieu universitaire ?

– Quelle intrusion ?…

Sans répondre, l’Abbé garda son sourire oblique et péné-trant.

Augustin s’était imaginé un méridionalisme naïf, une fleur noire de séminaire départemental, un cœur frais et fanatique. L’homme était tout autre. Seuls rappelaient cette image les sou-venirs du grand domaine et de l’abbé Amplepuis et le cailloutis trompeur du parler local.

En forant le passé, on retrouvait bien la photographie d’un grand garçon en deuil, près d’une table de ferme. Mais ce garçon s’effaçait un peu plus à chaque seconde, se désagrégeait dans des parties du temps totalement révolues, rendant nécessaire une retouche continue de ce qu’avait signifié le nom. À chaque essayage, il revenait, mal adapté, et il fallait recommencer en-core les rapprochements vains.

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Cependant, pour qui cherchait, sous les traits de l’Abbé, ceux du cousin Jules, mainte partie commune trahissait le corps et l’âme héréditaires, façonnés par la vie des Planèzes au cours des paysanneries ancestrales.

Mais l’ensemble, plus assuré, plus affiné, mieux nourri de pâtures livresques, s’approchait des hauts niveaux de l’intelligence. Le teint lui-même avait perdu sa rusticité, acquis la blancheur des villes. Au surplus, qu’est-ce que tout cela signi-fiait au juste ?

L’Abbé s’éternisait sur des sujets de pure conversation : le dernier séjour au grand domaine, les séjours précédents, le long temps qui les avait séparés. Augustin dit qu’il connaissait l’entrée en religion de Marie, s’étonna qu’elle eût lieu à Paris, et dans un ordre contemplatif. Il eût supposé une congrégation hospitalière, quelque ordre local du Puy ou de Saint-Flour.

– Nul doute que la vocation ne soit née dans ces couvents locaux, mais finalement le bon Dieu l’a voulue ailleurs, dit l’Abbé qui serra ses lèvres et baissa les yeux, puis les ouvrit de nouveau sur Augustin, d’un air de soumission confite à une autorité qui n’a pas de comptes à rendre.

Des tapotements de pluie frappaient le rebord en zinc de l’une des fenêtres, produisant un bruit régulier assez agaçant.

Dans l’échange de mots qui suivit, l’étonnement d’Augustin crût à chaque minute. Il voyait l’Abbé manœuvrer les affirma-tions les plus simples avec une manière de lourde et inintelli-gible prudence rappelant le cousin Jules aux prises avec le père Sazerat. Il l’entendait répondre aux plus ordinaires questions sur sa situation à Paris en mots d’une imprécision étudiée.

– Oui, il y avait bien une dizaine d’années à peu près qu’il avait quitté le Cantal. Quelque temps après son ordination.

– Maître de conférences à l’institut catholique ? Non. Pas tout à fait… Pas précisément… Oui, sans doute, il y avait ce que

– 268 – disait l’affiche… Tout au plus remplaçait-il, quand besoin était, quelques maîtres de conférences. Guère au delà.

– S’il avait fait des conférences d’hébreu et d’Écriture sainte ?… L’affiche, le disait.

– Une autorité spéciale en ces matières ? Oh ! oh ! oh ! (ici, un gros rire bonhomme.) Il était bien difficile d’appeler ainsi sa faible compétence. D’ailleurs, pour un prêtre (retour à la gravité compassée), la spécialité consiste à s’en tenir au champ d’études où ses Supérieurs estiment qu’il rend des services. (Avec une modestie interrogatrice) : C’est là que Dieu le veut, évidem-ment ?…

– Un doctorat ? Ah ! certainement. Pour un prêtre que ses études doivent diriger vers un professorat, même de grand Sé-minaire, c’est un devoir que de posséder le Doctorat en théolo-gie. Encore plus, bien entendu, si son activité s’exerce dans le cadre des Universités catholiques. Ah ! vous parlez du Doctorat ès lettres ? des Doctorats universitaires ? Ah ! c’est une tout autre question, tout autre, tout autre.

Puis disant : « Il fait froid, je trouve », il s’approcha de son propre feu.

Il promenait lentement devant la cheminée un dos plein d’un plaisir méthodique. Comme il présentait au foyer des jambes écartées, ses pantalons noirs furent visibles sous la sou-tane, spectacle qu’un laïque a l’assez sotte habitude de trouver bouffon.

– Non, continuait-il, je n’ai pas, à proprement parler, de ministère. Certains de mes confrères entendent régulièrement des confessions. Il m’arrive à moi-même de donner des instruc-tions ou des retraites… J’ai tout loisir…

– Votre âme, dit Augustin, est celle d’un savant.

– Oh ! un savant !… Ce mot vise les résultats. Tout ce dont

– 269 – on peut se flatter est d’être fidèle aux méthodes par lesquelles on y arrive.

Après l’inattendue fermeté de cette réponse, il reprit son air de bonhomie indolente qui paraissait supporter avec rési-gnation le visiteur. Augustin commençait de le soupçonner : s’il n’avait pas, comme il disait, « fait lui-même la première visite », ce n’était pas crainte d’une intrusion.

La combustion du charbon cessant d’émettre des flammes, se prolongeait sous une croûte rose-feu. L’Abbé souleva contre elle l’une de ses pantoufles, s’appuyant pour l’équilibre, à un fauteuil de paille, dont le coussin gardait la forme de son dos.

– Vous êtes admirablement ici, pour travailler, fit Augus-tin. Vous êtes un heureux.

Déjà il avait appelé ainsi Largilier et Marie ; il pensa qu’il se répétait.

Avocat des vertus moyennes, l’Abbé souleva, avec une onc-tion ecclésiastique, sa main robuste et bien lavée :

– Je ne songe pas, fit-il, à m’en excuser. Pour les ordres in-tellectuels de l’Église, Bénédictins, Dominicains, les études sont un devoir de règle. (Il tendait les lèvres pour ce narquois sourire du coin gauche.) Je veux dire qu’elles leur sont un instrument de perfectionnement moral, comme tout autre paragraphe de leur règle, leur maigre, leur lever nocturne, leur travail manuel. Je dirai même qu’il n’importe point qu’ils fassent usage des meilleurs procédés de travail, les plus rapides, les plus efficaces, mais simplement de celui qu’ordonne leur règle. Le mode de l’effort est primordial, non la fin. Mais le prêtre-professeur est chargé d’une fonction dont l’exercice correct importe à l’Église. Son devoir d’état veut qu’il se donne les conditions les plus fa-vorables à l’exécution parfaite de son travail. (Pourvu qu’elles restent morales, bien entendu, aucune fonction ne devant impo-ser le péché.) Une austérité plus marquée, un sommeil ou une

– 270 – nourriture appauvris, gêneraient ma pensée et, moralement parlant, seraient mauvais. La fin de l’effort est primordiale, non son mode.

Glissant la main dans son cou, il rajusta son rabat qui s’était déplacé, et attendit, avec une sorte de hauteur patiente.

– Je comprends, dit Augustin amusé de cette scolastique. Votre souci principal est de penser juste.

Au reste, rien dans cette chambre n’indiquait d’autres pré-occupations que celle d’une vie purement intellectuelle, qu’un formalisme froid coupait de bréviaire et de prières. Pas d’objet d’art. Pas de souvenirs. Des représentations de piété banale-ment anonymes, comme ses chaises de paille. On le sentait sans besoin que d’érudition, fellow d’un Oxford médiocre, confor-table et ignoré.

– Je n’ai pas d’autre souci que celui de me donner les moyens de penser juste, fit-il, soulignant « autre » d’un souli-gnement qui rectifiait.

Mais, prenant un timbre de basse, comme si l’idée nouvelle au lieu d’être pareille aux précédentes, ouvertes aux discussions de son interlocuteur et sur le même niveau, reculait soudain vers des retraites sacrées, hors de l’accès d’Augustin, et que le changement de ton marquât les distances :

– … En conformité bien entendu avec les enseignements de l’Église infaillible. D’ailleurs en disant : « penser juste »…

Et il s’inclina, les lèvres pincées cette fois et les yeux fer-més, savourant une satisfaction intérieure d’essence trop vola-tile, qui risquait de s’évaporer par ces ouvertures et obligeait de boucher le flacon ; strictement personnelle au demeurant, et impartageable.

Il restait debout devant sa cheminée, et si près du feu que son interlocuteur éprouvait par sympathie dans son propre dos

– 271 – et dans ses mollets une impression de sinapisme, compensant l’offre de se chauffer qui ne venait pas.

– Vous avez publié quelques articles d’exégèse, dit Augus-tin après un instant de silence.

Comme réveillé en sursaut, l’Abbé le surveilla d’un méticu-leux, singulier et rapide regard, composé de moments d’attention infiniment prompts, séparés par des temps inertes, paraissant rechercher dans l’interlocuteur les affleurements d’une pensée cachée et, la seconde d’après, laisser croire qu’il n’avait jamais eu ce dessein.

– Oui, fit-il à la fin, dans la Revue du Clergé, n’est-ce pas ? Comment l’avez-vous su ?

– Il n’y a là rien d’extraordinaire puisqu’ils sont signés de votre nom.

Cette phrase si simple suscita le même coup d’œil complexe et instantané.

– Vous lisez la Revue du Clergé ? demanda-t-il avec une curiosité presque aimable et assez pointue.

– Je m’occupe un peu de critique biblique, fit Augustin, saisissant l’opportunité, sans plaisir et plutôt par devoir, car l’Abbé commençait de lui déplaire. Je serais heureux de m’en entretenir à l’occasion avec vous.

Puis il attendit que l’autre offrît ses services. Mais l’ecclésiastique se contenta d’un bout de son sourire d’angle, tandis qu’il abaissait l’œil sur une chaussure où jouait son pied.

– Elle est fort à la mode. Depuis l’aventure moderniste tout le monde s’en mêle : médecins, romanciers, agrégés de philoso-phie ou de mathématiques.

Relevant le regard sur Augustin avec une acrimonie sou-daine et goguenarde :

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– Et avec quoi la ferez-vous ?

– Comment ? « avec quoi » ?

– Je veux dire : êtes-vous assyriologue ? hébraïsant ? orien-taliste ? Vous savez l’allemand, sans doute, et peut-être l’anglais ? mais tout le reste n’y est pas inclus.

Augustin vit venir l’attaque avec stupeur. Il se rappelait la rebuffade du cousin Jules sur les prairies du grand domaine.

« C’est curieux ! pensa-t-il. Je croyais qu’il n’avait personne à attaquer. En tout cas, il ne convoite aucune « montagne ». De quel danger se défend-il ? »

En même temps sous le sarcasme, il ajustait tant bien que mal sa réponse.

– Je ne suis pas spécialiste. Mais j’estime qu’Harnack, Holtzmann, Loisy, écrivent pour toute intelligence normale-ment cultivée.

– Et qu’est-ce qui vous attire à la critique biblique ? Elle n’est au programme d’aucune agrégation.

– Mon Dieu ! fit Augustin, qui avait eu le temps d’assembler un grand calme hostile, je pourrais vous dire qu’elle figure à mon programme de chrétien. J’aime mieux répondre qu’elle est une partie de ma culture, que l’agrégation en est une autre, qu’il en est d’autres encore dont je crois inutile de vous parler, qu’il n’existe entre toutes ces parties aucune incompati-bilité, et surtout que je ne vois – du moins pour un laïque – d’autres limites à l’activité intellectuelle que celles qui naissent de sa propre portée.

« Un peu prudhommesque peut-être, pensa-t-il. Mais ça m’est égal. Il y a des chances pour que ça lui paraisse nouveau. »

Il craignit de l’avoir piqué. Mais quand il le connut mieux, il comprit qu’assez peu sensible à ce qu’on appelle délicatesse, il

– 273 – donnait et recevait ces sortes de blessures comme des bourrades sur les Planèzes. Sa physionomie demeurait inchangée. Il conti-nuait de garder sous son même petit sourire narquois une dé-fensive impénétrable.

– Il y a encore, répliqua-t-il, la santé, l’obligation de gagner son pain, les directions initiales de carrière, je suppose aussi une bonne circulation cérébrale. Que d’autres limites à l’intelligence, sans compter l’autorité ecclésiastique !…

– L’autorité ecclésiastique ne peut demander à ses fidèles qu’une totale sincérité. Dieu a choisi de passer par nos intelli-gences, par la mienne, par la vôtre, par toutes les intelligences normales et non gênées.

– Certes ! dit l’Abbé, d’une voix plus inerte et convention-nelle que s’il parlait de la pluie et conseillait de prendre un pa-rapluie quand elle menace.

S’étant approché de son bureau, sa main commença de dessiner mécaniquement des hachures au crayon. Mais déjà Augustin levé, s’excusait du temps, certainement précieux, qu’il venait de lui faire perdre.

Lorsque l’Abbé vit son visiteur près de partir, une sorte d’amollissement pénétra ses défenses. Il déploya une amabilité dont l’inattendu et l’immédiat prirent place parmi les autres étonnements d’Augustin. Il parut remonter très loin dans ses dates, retrouver quelque ressemblance perdue avec le prestolet osseux du grand Séminaire, pourvu d’une charpente encore mince et d’une ingénuité qui lui avait passé.

– Vous partez déjà ? Mais je vous reverrai ? La première fois qu’on se voit, on se connaît bien peu. On ne sait trop que se dire…

Des plissements maintenaient entre guillemets sa forte bouche. Juste à ce moment, une cloche sonna dans quelque clo-cheton tout proche. On entendait les frottements ascendants et

– 274 – descendants de la corde. L’Abbé écoutait, l’œil incertain. Il finit par se diriger vers un rayonnage et revint porteur de livres.

– Ah ! vous voulez faire de la critique biblique, reprit-il avec cet air admiratif et railleusement protecteur, qui paraissait chez lui l’une des formes habituelles de la bonne humeur. Te-nez ! voici Brassac, qui vient de paraître et n’est peut-être pas encore dans les bibliothèques. Très commode. Orthodoxe, comme de juste. Point de vue orthodoxe. D’ailleurs vous le ver-rez bien. Quant aux autres, Jacquier, Lagrange, Harnack, Loisy, on les trouve partout.

– Je les ai.

– Je ne peux guère me dessaisir de l’Handcommentar d’Holtzmann, dont je me sers tout le temps. Maie vous savez où le prendre. Quant à la Revue d’Histoire et de Littérature reli-gieuses, elle est à votre disposition, jusqu’à sa mort récente, dit-il, faisant allusion à la censure ecclésiastique qui l’avait frappée.

– Les livres me suffisent. Je n’ai pas le loisir de me mêler à la science qui se fait.

– Elle renferme, fit l’Abbé, de bons articles.

Il manipulait des tirages à part avec complaisance et indé-cision, comme lorsqu’il écoutait les frottements de la corde.

– Mathurin Loubidoux : L’idée de Messie et les prophéties messianiques. Mathurin Loubidoux : De la vraie signification de l’Halamah d’Isaïe.

– C’est un pseudonyme, sans doute ?

L’Abbé haussa les épaules pour signifier l’incertitude. Du même mouvement, ses sourcils, ses yeux, ses lèvres, et tous ses traits parurent tirés vers le haut.

– Naturellement, point de vue rationaliste. Loubidoux vous montrera ce qui se fait en France… Il n’y a pas que Loisy. Hé !

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Hé ! Il a peut-être de la finesse lui aussi, sous son air bon-homme, le brave Mathurin Loubidoux !

Augustin lut encore : Mathurin Loubidoux : Recension du livre de Patrice Leneveux : « Pentateuque et Hexateuque » dans la Collection des « Mises au point ».

– Patrice Leneveux : Encore un autre pseudonyme ?

Même haussement d’épaules ; même incertitude narquoise. L’Abbé tournait et retournait la brochure, contemplant succes-sivement ses deux plats :

– Encore un qui a oublié d’être une bête, Patrice Leneveux, sous son grand air d’innocence. – Tenez, prenez-les donc, dit-il soudain en les lui fourrant dans les mains, d’un geste qui lui rappela le vieux Mort-aux-puces.

À ce moment, la cloche commença une courte volée qu’elle finit par de petits battements coléreux. Augustin remercia, reçut les livres, s’excusa et prit congé. Mais l’Abbé parut ne pas s’en apercevoir. Debout, immobile contre sa bibliothèque, les deux bras plongés à fond de course dans ses poches longues, il fixait par-dessus la tête d’Augustin une descente de croix banale et bon marché, posée à plat contre la muraille. Augustin lui jeta un bref coup d’œil.

Sur des yeux d’un froid bleu déteint, provenant du cousin Jules, ses deux paupières venaient à la rencontre l’une de l’autre. Mais tandis que la paupière supérieure descendait sur l’œil à la façon normale de toutes les paupières, l’inférieure, or-gane de protection subsidiaire chez le commun des hommes, sans doute, ici, la plus mobile et la plus utilisable, élevait avec lenteur devant le globe oculaire une sorte de tablier dédaigneux en peau extra-souple, plissé et roux.

Ainsi écarté de sa base habituelle, intouché, gardé des dan-gers, loin des contacts, comme un brahmane, un filet de regard fatigué et triste luisait entre les cils et se cachait à la fois. Tout

– 276 – cet ensemble exprimait un extraordinaire mélange d’autorité, de tristesse, d’extrême ruse et de rêverie auquel le menton en ga-loche ajoutait du gauche et du paysan. Au seuil, il reprit l’expression confite et compassée qu’Augustin lui avait vue à deux ou trois reprises :

– Le devoir d’un bon catholique est de rester soumis à la Sainte Église avec une grande sincérité ; toujours sincèrement soumis à l’Église…

– Vous avez la permission de l’index, bien entendu ? fit-il, debout contre la porte.

C’est sur ces mots qu’ils se dirent bonsoir.

Quand Augustin se retrouva dans la rue, la pluie venait de cesser. Passants et voitures circulaient dans une noire humidité luisante.

« Je n’ai rien à tirer de cet homme », pensa Augustin.

La chambre brune et jaune accompagnait ses pas. Elle al-lait devant lui dans la nuit, peuplée d’un Abbé qui élargissait sa soutane devant la cheminée et répétait : Mathurin Loubidoux.

– Le cousin Jules s’est bien compliqué en quittant ses mon-tagnes…

Tenté de fouiller d’un peu plus près ce caractère singulier, il se dit : « À quoi bon ? » Ce n’était pas Bourret qui l’intéressait.

De rares passants circulaient place Saint-Sulpicie, autour de la fontaine, sur le terre-plein d’asphalte.

Le désir le prit de monter à l’église. Une vaste porte fermée, en bois de chêne bourgeoisement cossu, s’interposa entre lui et Dieu. Il s’en fut vers l’entrée latérale, traversa un vestibule obs-cur et gluant qui sentait l’urine, pensa qu’il était peut-être tard, comprit que ce souci de l’heure ne marquait que le choc en re-tour de son désir de prière et qu’il éprouvait souvent en matière

– 277 – religieuse deux poussées contradictoires : un goût d’agenouillement et un besoin de fuite vers la liberté. Il regretta avec détresse la vieille « colombe savante », de vaste culture et de très simple foi.

Une voix qu’il trouva extrêmement belle, chantait, accom-pagnée sourdement par un harmonium de tribune. Simple répé-tition musicale, hors de toute liturgie. La voix ne montrait ni faiblesse ni fêlure, rien qui ne fût beauté sonore et pureté ; au double sens de ce mot : absence de souillure et homogénéité d’essence. Il souhaita de balayer toutes les broussailles et tous les relatifs, ne connaître ni exégèse ni méthode historique, rien qu’un sentiment de Dieu dépouillé de tout le reste et pareil à ce chant.

*

* *

À son cours de Sorbonne, dans l’amphithéâtre Gerson, le philosophe R… étudiait l’expérience religieuse, matière d’autant plus actuelle que la traduction du livre de James par Abauzit venait de paraître. L’amphithéâtre Gerson, encore neuf à cette date, était bondé, comme pour tous les sujets religieux, par l’auditoire d’étudiants et de mondains qui s’assemble aux grands cours de Sorbonne.

Arrivé longtemps à l’avance, Augustin s’installa près de la chaire, sur l’un des trois bancs réservés pour lesquels il fallait des cartes. Le mouvement des entrants qui cherchaient des sièges vides, d’incessants essais pour forcer les hautes fenêtres, les éclats de cent voix inconnues, constituaient autour de lui une immense onde bruissante et anonyme, parfait isolateur. Augus-tin tira son mince cahier de notes, posa sur la table son encrier de poche, se fortifia dans la pensée qu’il ne ferait pas les frais d’un stylo, et écouta le bruit battre ses rives.

R… entra par la porte du fond, à peu près totalement per-due dans la boiserie. L’appariteur lui poussa la chaise, approcha

– 278 – de lui la carafe, abaissa le classique abat-jour de porcelaine verte et lança sur l’assistance, avant que de partir, un menaçant regard de militaire ou de douanier.

Augustin avait entamé ce cours au début de l’année, parce qu’il en espérait aide. Il ne le continuait plus qu’à cause de quelques services qu’il pouvait rendre à ses études de licence, et parce que R… l’aimait beaucoup.

R… s’installa, édifia sa pile de livres, rangea des notes dont il ne se servait jamais ; sa nervosité inquiète se prépara à parler et une multitude de rapides grimaces parcouraient son pâle et subtil visage.

La leçon rapprochait l’expérience religieuse et l’expérience scientifique dans la pensée de Pascal. Ingénieuse, riche d’érudition et d’histoire, elle offrait de précises analyses des si-gnifications pascaliennes en fonction de tous les contextes.

Elle transportait l’idée de rigueur expérimentale, du monde physique au moral et comparait la nécessité des préparations dans les deux sortes d’expériences. Elle y rattachait ingénieu-sement les théories de l’ambiguïté des preuves et des doubles interprétations où le cœur départage. Mais peu après, l’on tom-bait dans l’histoire, avec référence obligatoire aux prophéties. Augustin voyait grandir dans l’ombre la critique biblique, de-puis le début de la leçon.

Il recueillait ces développements dans un sentiment de las-situde, d’où n’étaient pas complètement bannies les élations de sa vieille espérance. Selon son habitude, il se ménageait de grandes marges et notait au crayon des remarques nées au vol, dont beaucoup n’eussent pas été retrouvables.

Au moment où R… lisait la citation célèbre : « On se fait une idole de la vérité même… », la rapprochant de cette autre : « Jésus-Christ dans une obscurité telle que les historiens l’ont à peine aperçu », et tous les textes sur les « Juifs charnels », il

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écrivit : « : transition aisée, facile homologie entre ce voile fait de leurs sentiments charnels et cette idolâtrie de la vérité, cri-tique fidéiste de la connaissance, visant à y faire la part du cœur, rien ne me lasse davantage. À la portée de quiconque peut dis-séquer des concepts. Disparaît devant le plus petit résultat posi-tif de critique historique. Du moins disparaît pour moi »…

Au-dessus de ce drame idéaliste et solitaire, joué dans l’âme d’Augustin, et peut-être d’autres auditeurs, l’architecte avait ménagé la place d’une fresque encore toute fraîche. De-bout, près d’une classique mer violette, un monsieur barbu, in-telligent et laid, commentait des statues grecques archaïques, dressées sur le rivage dans leur blancheur calcaire, contre un riche azur doré.

Pliant ses notes au milieu des applaudissements et des brouhahas, Augustin sentit qu’on lui touchait l’épaule. Il recon-nut Vaton-Verlaine. Autour de lui voltigeait cette barbe longue et pauvre où se transposaient, dans le monde des poils, l’incertitude et l’infixé de sa vie.

– Que fais-tu là, ô ami ? dit le doux bohème en son lyrisme coutumier.

Ils quittèrent ensemble la salle. Ils se frayèrent un chemin parmi les voitures de maître qui honoraient la sortie des cours. Des livres d’occasion moisissaient aux devantures, près d’hôtels pour étudiants, de constructeurs pour appareils de physique et d’un sombre couloir entre deux rues où s’ouvraient des porches anciens. À la vitre d’un café, une affiche manuscrite réclamait des joueurs d’échecs.

– Je ne t’y convie point ? demanda Vévé avec la douceur désarmée de jadis.

– Non ! fit Augustin, assez sec.

– Je t’accompagnerai donc ès voies travailleuses… (Il dési-gnait les rues qui menaient au Panthéon du geste vague dont il

– 280 – eût pu montrer la lune.) Il est une joie que tu méconnaîtras tou-jours. Celle de frôler, sans les partager, de vulgaires joies, tandis que leur charme vil, nettoyé de réel, sollicite de trop bas notre austère cœur.

– Pas mal, vieux Vévé.

– Ce sont des gammes.

Tournant vers le café son bras et sa barbe parallèlement ly-riques, monologuant et s’essayant :

– S’il me plaisait, je verserais dans cet asile le franc cin-quante quotidien de mes économies. Je connaîtrais l’onction des liquides roses, le rire cavalier des cafés-filtre, le tutoiement des demoiselles, et la langueur de sentir ruisseler les minutes, et puis les quarts d’heure, et pourquoi pas les heures ? ô mon Dieu ! sur des croupes de chevaux d’échecs. Toutes ces joies…

Ici, Vévé s’arrêta net, puis reprit d’une soudaine voix en-rouée :

– … brutaliseraient de hauts regrets et des rêves aussi im-possibles que…

Nouvel arrêt, qui coûta la vie au second terme de la compa-raison.

Un coupé électrique, comme il en existait à cette époque pour les voitures de ville, remontant la rue de la Sorbonne, dans un silence de luxe, venait de stopper devant eux. Il suivait, à al-lure lente, deux jeunes femmes d’une classe sociale très diffé-rente de Vévé ou d’Augustin, et qui s’attardaient à respirer l’arome de rues pour elles peu connues. Elles s’étaient arrêtées avec une élégance paresseuse, comme elles eussent pu faire dans une cité italienne, un soir de tourisme heureux. Un valet de pied bleu foncé sauta du siège, maintint la portière, statue de l’attente. Elles hésitaient à monter. Vévé fixait une torsade de cheveux blonds qui plongeait dans l’écharpe de fourrure jetée

– 281 – sur une épaule. Augustin, d’un mouvement prudent et lent, se dissimula derrière lui. La voiture absorba les promeneuses, les fourrures, la grâce des torsades et celle de l’indécision. L’une des jeunes femmes avait tourné vers Augustin un profil qui, ar-rêtant une seconde sa marche et son cœur, s’était enfoncé en lui comme une pierre sous de lourdes eaux.

– Qui est-ce ? Tu les connais ? demanda Vévé, de sa même voix sourde, cessant pour un temps ses effets lyriques.

L’idée qu’Augustin n’avait peut-être pas désiré d’être vu en sa compagnie, l’effleura sans entrer.

– Mme Desgrès des Sablons, et sans doute une de ses pa-rentes, dit Augustin du ton le plus froid.

– C’est la deuxième fois que je vois ce coupé, avec les mêmes occupantes, passer rue de la Sorbonne.

– Ces dames ont le droit d’avoir des goûts littéraires…

Puis, d’une voix calme :

– Où en est ta vie ?

Vévé expliqua qu’il avait hérité d’une petite rente à la mort d’une vieille tante. Dans les mille francs. Quelque chose comme ça. Il poursuivait sa licence. Il serait reçu. Peut-être. Puis il pré-parerait son agrégation. Il ne serait pas reçu. Jamais. La dureté des jours, lui faisait mal. Il écrivait. Il aurait toujours le temps de demander un collège de province, quand le rêve ne lui tien-drait plus lieu d’univers.

Son regard s’en allait du côté où le coupé avait disparu.

– Elles sont loin, déjà.

Augustin railla :

– Plus loin que tout à l’heure ?

– 282 –

Un omnibus passa où ils lurent : place Courcelles.

– Je monterais volontiers là.

– Et puis ?

– Rien. Je humerais sur cette impériale les joies du monde où elles vont. J’y serais magnifique ou très humble. Peu im-porte. C’est même cœur sous deux habits. Comme l’autre fois.

Augustin l’épia curieusement :

– Quelle autre fois ?

– Celle où je les ai vues. C’était une heure plus tardive. Et un autre omnibus. Elles m’ont parlé en vers tout le long du doux chemin. Toute la nuit était blonde et pleine d’un chaud luxe iro-nique.

Il recommençait de parler littérature. Augustin comprit que l’émotion se perdait dans les sables.

D’ailleurs, il redevint sincère, changea de thème :

– Un collège de province, très lointain.

Ils marchèrent sans se parler, quelques minutes. Puis Vévé s’émut en pensant aux platanes qu’il y aurait entre la gare et la sous-préfecture. Les deux fenêtres de son logis aspecteraient les soirs de province, les soirs les plus beaux.

– Au fond, je ne puis dépeindre que cela.

– Alors, va-t’en là-bas et écris-y ton œuvre.

– Je ne puis dépeindre que la province, mais je ne puis le faire qu’à Paris. Le monde extérieur…

– Prends garde, Vévé, dit Augustin en le tirant brusque-ment en arrière.

Symbole du monde extérieur, un camion au grand trot frô-

– 283 – la de justesse sa pèlerine longue, la souilla de boue ; un gauche coup de reins qui redressa son corps, jeta sur le trottoir son chapeau fidèle et flétri. Vévé souffla avec ingénuité, avant de ressouder les morceaux coupés de son lyrisme.

La gaieté de six heures du soir ronflait et gazouillait à la fois dans sa banalité ardente. Tous respiraient l’enivrement de jeunesse que chacun croyait qu’avait son voisin et au niveau du-quel il s’efforçait de s’exalter.

Ils montèrent par la rue Cujas. Un singulier et très rapide changement passa sur l’âme d’Augustin. Il tenta avec effort et lassitude de découvrir ses racines. Non, ce n’étaient pas les promeneuses aux fourrures. Elles n’avaient fait que transformer des amertumes antérieures, par le contraste avec ce que la vie renferme de beauté, si l’on veut sortir de la métaphysique reli-gieuse et s’abandonner au cours radieux et naturel des minutes. C’était appétit de la liberté, lassitude des éternels contrôles, goût de la fantaisie, si humble fût-elle et si folle, comme de cou-rir après des rêves sur une impériale d’omnibus Courcelles-Panthéon… C’est de ce côté qu’il devait chercher. Il savourait la possibilité de grandes brises sur son visage.

Vaton expliqua ses projets. Il fallait écrire (vers, prose, peu importait ; le lyrisme domine cette dualité) des choses simples, si simples, nettoyées, dévêtues d’art, raclées de peinture. Dévê-tez vos sujets et pesez-les tout nus. C’est la seule chance pour que la masse de l’univers s’inscrive sur la feuille des pesées.

Mais il est à la portée de tout le monde de souhaiter les ré-sultats. Le véritable apport de Vaton, c’était la préparation d’âme d’où sortirait cette réussite. Il expliquait un projet de vie « ascétique et générale », comportant l’union avec le cœur iné-tendu et religieux des choses, et le mépris de leur épaisseur.

– En somme, Vévé, tu veux être un saint pour que le génie te soit donné par surcroît.

 

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– Peut-être.

La rue Soufflot tranchait net le demi-silence des chaussées obscures, parallèles au boulevard Saint-Michel. Au bas de cet espace découvert, les grands cafés d’angle se faisaient concur-rence, mais leurs lumières, renonçant à toute rivalité, se fon-daient dans le même jaune doré. Tels deux rangs d’enfants sur la double plage d’un bras de mer étale, les inépuisables livres d’occasion bordaient deux rectilignes rivages. De vieux commis maternels, les remportant dans leurs bras, les brossaient, les torchaient, les menaient coucher pour la nuit.

Tous ceux qui depuis quatre-vingts ans avaient passé là, les ratés, les triomphants, les glorieux, les médiocres, tous ceux qui avaient erré, comme eux deux ce soir, au cœur du quartier latin lui faisaient signe. Augustin recueillait de fraternels regards de ce troupeau des ombres. Depuis plus longtemps encore, si l’on comptait bien. Sa remontée s’arrêtait à ces années 1820, sans grande raison. Parce qu’elles étaient pleines de romanesque. Parce qu’en un chapitre de Fantine, des étudiants aux noms mé-ridionaux font, aux environs de cette date, leur dernière poussée de vile gaieté, avant de s’enfoncer dans la double médiocrité de leur province et de leur vie.

Semblables à son compagnon de ce soir, des auteurs de méthodologies pour bien penser, et de formules pour bien rêver, et de programmes pour bien écrire, avait déversé là ces confi-dences de leurs projets, ou de leurs désirs, ou de leurs plans pour réformer le monde. Leur reflux laissait cette écume de livres et de littérature.

Certes, il en émergeait des demi-dieux. Mais à part ces sommets-là, Augustin eût volontiers enfoui sous la même vase les doux bohèmes ratés pareils à ce Don Quichotte en pèlerine, rempaillant de lyrisme la pelure vide de ses pauvres jours, – et les autres, les fiers, les forts, les possesseurs de qualités qu’il s’était maintes fois vu attribuer à lui-même : rectitude et puis-sance dans leur comportement moral, courbe simple de leur vie,

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anticipation assurée de leur destin.

Un douloureux dégoût, bien brassé, bien mêlé, homogène et sans grumeau, où se perdait toute diversité d’origine : c’était son âme de ce soir.

À la pensée de se trouver là-bas, en moins de dix minutes, dans sa « turne » d’École Normale, ressassant ce travail sur l’argument ontologique, commencé dans la joie, il était saoul.

Et saoul surtout de sentir, en souffrance dans de pierreuses landes vides, l’éternelle question sans réponse : où en suis-je de mes conclusions sur le Christ ? Un tas de petites fiches classées commençait de monter dans ses notes. Il y joindrait la dernière née. Les conclusions roulaient toutes seules sur leur ligne de plus grande pente. Il le savait bien. Il l’avait soupçonné dès le temps de M. Rubensohn. Métaphysique et exégèse se ressem-blaient là. C’était un effondrement si simple, au bout de médita-tions déchirantes… On y allait tout droit sans résistance, sans réaction, comme un enfant vers son sommeil. Qui gagnerait ? L’horreur de ce déchirement ? L’attrait de cette simplicité ? Qui pouvait dire ? Pas lui, certainement. Pour traduire son état, le mot « tâtonner » était bien trop actif encore. Il n’était qu’inertie dans la nuit.

Des gâs barbus de roux (médecine ? beaux-arts ?), enca-drant une belle et forte fille d’aspect nordique, les croisèrent. Tout le groupe marchait d’un triple pas dur. Ces gens ne de-vaient pas se poser « la question éternelle ».

Il interrompit Vaton abruptement.

Continuer : partie 3 sur 3