Augustin ou Le Maître est là

Joseph Malègue · Chapitre 8 sur 23 · partie 3/3

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Augustin ou Le Maître est là

V Paradise Lost

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

– Dis-moi, Vévé, qu’est-ce que tu penses d’Holtzmann ?

– Qui ça ? s’enquit Vévé, du ton de voix tranquille dont il eût demandé si tel de ses camarades était déjà venu déjeuner à sa pension à dix-neuf sous.

– L’auteur du Handcommentar zum Neuen Testament et

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autres travaux considérables.

– Je te demande pardon, dit Vévé. Qui ça ?

Augustin se haït de cette plaisanterie pédante.

– Personne de bien sensationnel, Vévé. Un critique reli-gieux allemand contemporain.

– Ah ! dit Vévé, quelqu’un dans le genre de… Qui donc déjà a fait une vie de Jésus en allemand ? Voyons ! Voyons ! Une idée de beau Danube bleu ?

Sa main vissa en l’air une spirale de valse.

– Strauss, sans doute ?

– Oui, c’est ça.

Il continua avec plus de simplicité qu’Augustin n’eût atten-du :

– Je ne désire pas savoir ce qu’il raconte.

Il lança un coup de bras circulaire vers les balcons de la rue Soufflot et les pans de ciel sur le Panthéon. Non qu’il les prît en témoignage, mais parce qu’il aimait placer autour de ses pen-sées, comme tant d’autres avant leur signature, de ces gestes préalables, emphatiques et inattaquants.

– Les gens qui ont besoin de Dieu pour discipliner leur sensibilité, je ne vois pas bien ce que Monsieur… Monsieur… Mann… enfin ton Monsieur, leur donnera à la place.

Il sourit dans sa barbe pauvre. Augustin retrouva le Vaton de jadis en ce sourire ingénu.

Pour aller chez Vévé, on franchissait d’abord un vaste porche commercial, qui sentait l’ammoniaque, les chevaux et la buanderie. Une maison de produits pharmaceutiques encom-brait toute l’entrée. Augustin lut sur les devantures : « Fuchs et

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Leneau ». Des bureaux occupaient un côté de la cour. Sur l’autre côté, des machines à laver lavaient des bouteilles. On circulait dans la cour, à travers des triporteurs et des camions au repos pour la nuit.

À l’heure tardive où ils entraient, on ne voyait plus rien de cette industrie, ni de la géographie noire que de très vieilles pluies avaient tracée sur le plâtras des murailles. Mais si le tra-vail était discontinu, l’odeur chimique permanait d’un bout de l’an à l’autre, ne prenait pas de vacances, passait la consigne d’un jour au jour qui le suivait dans les trois cent soixante-cinq jours.

Au fond de cette cour, un deuxième porche menait à une troisième façade, derrière laquelle des logements pour demi-pauvres venaient respirer sur une série de jardinets. Le paysage se faisait intime. Dès avant le chez-soi véritable, on commençait de s’y sentir chez soi. Et par exemple, la première fois qu’on montait l’escalier, on devinait que les demi-cercles qu’il vous imposait de tourner seraient bien vite pour vous des demi-cercles faciles ; qu’ils étaient moins les détails d’une pauvre de-meure que des marques d’une mutuelle et affectueuse identifi-cation par lesquelles, vous et lui, vous reconnaissiez familiers.

Aux marches, à la corde brune qui servait de rampe, dès la première ascension, des tas d’habitudes s’associaient, que l’escalier vous induisait à prendre pour montrer à vos jambes et même à vos bras la manière de suppléer à l’éclairage, lorsque la concierge, éteignant le gaz dès neuf heures et demie du soir, ne l’avait pas encore allumé à sept. Les mauvaises odeurs elles-mêmes, pas tout à fait absentes, ne semblaient pas offensives, telles de mauvaises odeurs mal élevées, qui sont plus chez elles que vous lorsque vous passez. Elles n’assumaient pas, comme sous le porche, cette dure assurance capitaliste et industrielle. Elles restaient humblement domestiques ; elles s’excusaient presque. Elles s’associaient à d’autres d’un plus haut rang : les fricots et les lessives. Elles ne craignaient pas de se montrer

– 288 – avec des sœurs plus belles, douces sœurs laides dont on peut dire que ce n’est pas la faute, et que leur cœur est sans fiel.

Ainsi montait Vaton, et derrière lui Augustin, dans une maison populaire, sur un escalier plein d’accueil.

Vaton éclairait d’allumettes le trajet de son visiteur. Comme il allumait la dernière, Augustin lut sur une porte de couloir au plus haut étage, – le troisième ou le quatrième, il ne se rappelait plus, – une carte de visite ou étaient inscrits ces mots simples et grands : « Paul Vaton, homme de lettres ».

Dans la chambre, circulait une jeune fille, mince, blonde, frileuse, en un léger fichu blanc. On n’eût pu dire si son mu-tisme était réserve ou sournoiserie. Elle voletait entre le lit, la table et la cheminée, avec l’absence de poids d’un flocon.

– Mon amie Marguerite, ma compagne, mon inspiratrice, fit Vévé.

Pendant la seconde où elle les maintint sur lui, Augustin vit, dans les yeux de l’inspiratrice, un strabisme si léger qu’il se contentait d’accentuer, sans l’enlaidir, l’incertitude de ses doux traits, qu’elle préférait sans doute laisser dans leur imprécision enfantine, n’ayant pas l’énergie de les organiser, ni ne sachant au juste sur quoi les diriger dans la vie.

– Marguerite, il faut ouvrir, fit Vévé. Il faut toujours ouvrir.

Il secoua l’espagnolette d’un coup de poignet violent. Les nuages composaient un firmament sombre et bas. Un immense éparpillement de lumières fourmillait à ras du sol, comme si on avait secoué le ciel sur les rues.

– N’est-ce pas, expliquait Vaton, la maison domine Paris, de toute la hauteur de la butte, et nous sommes au haut de la maison.

À un pied de la fenêtre, une sorte de froid mouillant, ni pluie, ni brume, gouttait dans cette nuit. Quelques minutes

– 289 – après, Marguerite ferma la fenêtre derrière lui sans qu’il songeât à la rouvrir, à s’en plaindre, ni peut-être même à le remarquer.

Sur l’armoire à glace à un battant, honneur des loges de concierge, un placage boursouflé par tous les accidents de son histoire avait l’air d’avoir souffert et vécu. Entre cette armoire et la fenêtre, deux caisses d’emballage posées l’une sur l’autre for-maient piédestal pour l’une des étagères peintes en rouge qui meublent les garnis d’étudiants, et le tout contenait des livres.

Vévé, fourrageant dans l’une de ces caisses, en sortit un ca-hier noir. Puis, avec le sourire d’un petit enfant qu’on ne gron-dera pas :

– Je ne t’ennuie pas ! dis ? Mais assieds-toi. Moi, je m’installerai sur le lit.

Il n’existait que deux chaises. Augustin s’assit.

Vévé lut ses vers d’une voix sourde et rauque, toute en tremblements et vibrations. Le côté sonore du phénomène dis-parut, l’aspect expressif demeura seul, pareil à des hachures sous une couleur grattée. Mélange d’idéalisme, de chaleur et de chimère, cette diction s’accompagnait, comme un clown imite l’écuyère, du va-et-vient rythmique de la grande barbe ridicule.

J’aime que le village où je rentre le soir,

Consente à s’effacer en contre-bas des routes,

Pour que mon pauvre cœur puisse t’embrasser toute,

Énormité du ciel, vide, intact et vert noir.

Qu’aucun hérissement n’interrompe la ligne

Du couchant, tranché net par le biseau des bois !

Que rien d’humain ne soit, lorsque, comme un grand cygne

Noir, émergeant des eaux, la nuit viendra sur moi.

Laissez-les s’enfoncer au bas niveau des plaines,

Ces toits et leurs fagots découpés aux halliers,

S’ils veulent ; – et mêler leurs saletés humaines

Moins sales que les cœurs, aux fumiers familiers.

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Mais je permets que seule, en le soir immense, une

Pointe mystique affleure au bas du sombre bleu

Et que le cri subtil d’un clocher blanc de lune

Perce toute la nuit l’orgue sourde des cieux.

– Il y a quelque chose là-dedans, fit Augustin rêveur.

– Oh ! n’est-ce pas ? monsieur, pleura une petite voix der-rière lui.

Il vit une Marguerite transfigurée, du feu dans ses yeux inégaux, ses mains jointes et serrées sur le subtil frisson de son corps.

Le visage pâli, le doux visage, pas très sûr du modelé que la vie demandait de lui, et qui, en attendant, s’abstenait et cher-chait, le visage de Marguerite avait trouvé cette fois ce qu’il lui fallait dire.

– Quand Paul aura publié ses vers dans les revues, que sa comédie lyrique sera représentée, et son roman fini, alors tout le monde lui rendra justice, allez !

L’inspiratrice était là, fondue d’ardeur, palpitante d’une admiration où ne manquait pas la pitié, communicatrice des grands espoirs, les nourrissant peut-être, avec sa santé, avec son travail, ou simplement l’inépuisable coupe de son cœur.

Vévé, reprenant son air d’enfant gâté, répétait d’un ton plaintif et faussement modeste :

– Nnnon… ce n’est pas ce que je veux faire… Nnnon, ce n’est pas simple… Ce n’est pas « sssimple » ! C’est conçu sim-plement, oui ; peut-être ; mais dans l’expression ça se réfracte. Ça sort verbeux et chargé. Je voudrais le maintenir dans son cadre natal ; dans son raide et simple cadre natal.

Deux besognes à la fois occupaient Augustin, que leur in-terférence ne rendait pas aisées. La première était d’écouter

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Vévé ; la seconde, plus difficile, consistait à fixer, malgré un obscur et minuscule remords, quelque point en plein air dans le voisinage de Marguerite, sur une trajectoire qui frôlait son vi-sage et lui permettait de n’en rien perdre sans toutefois la re-garder.

Il faillit se rappeler une tactique semblable, un certain soir, sur la terrasse du grand domaine. Mais le souvenir n’osa pas venir assez près de lui pour le gêner.

Où l’avait-il vue ? Nulle part sans doute. Et cependant, cette minceur, ces cheveux blond tendre… Toute identification semblait bien hasardeuse.

Elle respirait oppressée, la bouche ouverte ; elle vivait évi-demment ce dont rêvait l’autre. Elle devait être quelque orga-nisme prodigieusement musical, à qui manquait l’expression, la technique, la culture, tout sauf le cœur.

– Il en a d’autres, monsieur, d’autres vers dont il est plus content.

Sa petite voix tremblait d’anxiété en produisant cette ma-gnifique révélation.

– Les licences aux règles classiques, le singulier rimant avec un pluriel, ça t’est égal ? demanda Augustin pour dire quelque chose.

– Ça m’est égal.

– Lis-moi les autres vers.

Vévé chercha dans le cahier de ses vers avec une manière d’indolence amoureuse.

– Peut-être ceci, dit-il :

« Vers pour un voyage que je ne ferai pas : » – C’est le titre, comme dans Cyrano.

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– Lis, lis.

Je ne sais pas comment sont tes cieux, ô Florence, Or san Michele et moi ne nous verrons jamais…

Mais il hésita, s’arrêta, fit : « dzz, dzz, dzz » et dit « Nnnon ». Il y eut trois ou quatre secondes d’un silence partiel, traversé par les bruits du logement voisin.

– J’aime mieux ceci : ça s’appelle « Litanie ».

Il répéta d’un ton grave : « Litanie », et se tut comme s’il prenait un élan.

Seigneur, ayez pitié de ma timidité.

Seigneur, abritez-la du coup de poing des hommes. Seigneur, voyez d’un œil clément ma pauvreté. Dans mon complexe cœur, Seigneur, mettez de l’ordre, Car il se liquéfie et bave sur mes mains.

Seigneur, tous les dragons du soir viennent y mordre. Mes volontés, mon moi, mon cœur où rien ne dure Ont coulé comme l’eau sur le bord des chemins, Parmi les pots cassés, l’herbe grasse et l’ordure. Je n’en puis plus, Seigneur ; sous la tâche de vivre Je fléchis. Soyez fort et bon. Veillez pour moi, Tandis que je prierai, les yeux sur vos saints Livres. Mais ne limitez pas à mes jours vos bienfaits, Seigneur, pitié pendant, pitié après ma vie,

Que de ses deux côtés, je trouve même paix.

– Et voilà, fit Vévé.

Marguerite le regardait pieusement, gravement, toute blanche.

– Ces vers sont les plus récents ?

– Oui, dit Vévé. Ça se voit ? Comment ? forme ou fond ?

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– Les deux, fit Augustin, les lèvres serrées sans qu’il sût bien pourquoi… Dans ces tercets, à quoi rime le vers du milieu ?

– C’est exprès. Il ne rime à rien. Il fait comme moi.

Un peu de souffrance nuança le sérieux ingénu de Margue-rite.

– Ne lui laissez pas dire cela, monsieur. Il se désespère lui-même. Il diminue ses propres forces !

– Les chants désespérés sont les chants les plus beaux, fit Augustin, qui s’aperçut à la fois d’un certain agacement qu’il ressentait et de la cruauté de sa réponse.

 

Vévé accompagna son départ.

Ils retraversèrent la série des petits jardins plâtreux, les deux porches, les odeurs chimiques. La raison sociale « Fuchs et Leneau » dit quelque chose à Augustin. Il lui sembla connaître ce nom d’une connaissance où s’associait Marguerite. C’était peut-être celui que, dans sa pensée, il orthographiait « Fuxelnod », lors des confidences du peintre nain, Vévé et lui remontèrent tous deux vers la rue d’Ulm.

« Inspiratrice », « Amie »… Avec une identique prudence, Augustin n’avait pas dit « Mademoiselle » et n’avait pas osé le ridicule « Madame ». Quoique partout ailleurs que dans le voi-sinage, de ces vers, et de celle aussi qui les écoutait, il n’y eût pas tant de manières à faire avec les mots.

Il s’expliquait maintenant une légère hésitation montrée par Vaton, devant la proposition de venir jusque chez lui. Elle n’avait cédé qu’à la pensée, de lire ses vers.

– Ton inspiration religieuse, Vévé, est très belle. Sera-t-elle catholique ? complètement ? dépasse-t-elle l’art ? déborde-t-elle sur la vie ? Ou te suffit-il de la rêver ?

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Vévé hésitait, mettait des espaces, cherchait un moyen terme entre les théories et les confidences.

– Je me garderai de laisser tomber l’immense richesse sen-timentale qu’apporte avec soi la discipline catholique. Si ces règles contraignantes servent à la fois mon cœur et mon art, c’est tant mieux et, comme tu dis, c’est le surcroît.

– Cet appétit de discipline est-il récent ?

– … Rien n’est récent dans un cœur.

– S’accompagne-t-il de pratique ? La messe ? les sacre-ments ?

– Je cherche les rigides règles.

Augustin pensa qu’il fallait faire attention, Vaton déployant les susceptibilités soudaines dont l’habitude ne semblait pas l’avoir quitté depuis le lycée, au contraire. Cependant, l’autre lui ayant montré Marguerite, il pouvait bien lui en parler.

– Cette jeune femme…, ton amie…, ton inspiratrice…

En même temps, il regardait Vévé pour voir comment pas-saient les mots.

Ils ne suscitèrent aucune objection, et même Augustin vit, avec un peu de dégoût, un sourire de fatuité douceâtre sur la fi-gure de Vévé.

– C’est une petite employée de Fuchs et Leneau, cœur charmant, perfectibilité indéfinie. Nous communions profon-dément dans la même beauté.

– Alors, fit Augustin en lui disant : au revoir, je me permets de rappeler à ta recherche des rigides règles, un principe de mo-rale qui lui a sans doute échappé…

Ils étaient à ce moment devant les grilles de l’École Nor-male.

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Vaton se tut sous le choc, puis bredouilla quelques mots où l’on pouvait entendre : « toujours cassant », ou « règles cas-santes », en tout cas le mot « cassant ».

Mais Augustin montait déjà les degrés du perron, haussant les épaules à un souvenir du Vévé d’autrefois : « Au fond des Trâââ… ppes et des Carmèèè… ls ».

 

Le soir, dans sa « turne », après le dîner, les deux coudes sur ses grandes feuilles de papier jaune, Augustin regarda dans son cœur.

Sa brusquerie avec Vévé l’étonnait encore, quoiqu’il ne le regrettât pas. Était-ce le déplaisant sourire de son camarade ? l’identité soupçonnée de « l’inspiratrice » avec la jeune, fille vue chez le peintre nain, dans ses visites de Saint-Vincent de Paul ? et aussi, peut-être, une douceur assez chaude sentie pour Mar-guerite ?… Il conclut qu’il lui faudrait s’observer, mais que pour le moment ce n’était qu’un scrupule et qu’il avait bien fait.

Puis la lumière intérieure explora d’autres champs.

Il venait de juger le cas Vaton et le sien dans la plénitude de son ancienne foi. Quelque chose de ferme, d’ancestral, d’inentamé, raidissait ses jugements moraux d’une intacte im-prégnation chrétienne. Il n’imaginait pas même que sa pensée pût jamais admettre, autre chose que cette austérité.

Et pourquoi donc avait-il dit « son ancienne foi » ? De quel droit supposer la question résolue et sa foi éteinte ? Ces mises au point et rectifications incessantes engendraient une bonne part de sa lassitude.

Il toucha du coude un Vévé priant à la messe, pauvre publi-cain, demandant sans doute force et ordre pour son complexe cœur mordu par les dragons du soir… Et lui-même, comment priait-il ? Il se rappelait des assistances à la messe également in-

– 296 – tolérables sous leurs deux formes : quand il avait son livre et quand il ne l’avait pas. Dans le premier cas, les interprétations rationalistes montaient toutes seules des Évangiles domini-caux ; et dans l’autre il mâchait une pâture de prières ou séchées ou pleurantes, sans juste milieu. À ces messes où ni lui ni Vévé n’était le « fidèle », lequel s’élevait ? lequel tombait ? Ah ! prier pour plus de simplicité et de paix !… Puis il observa que cela aussi supposait la question résolue, qu’elle était précisément de savoir s’il y avait quelqu’un à prier, et que c’était une fois de plus le même cercle éternel.

*

* *

C’est aux événements extérieurs qu’Augustin dut la variété d’occupation et le repos dont il avait momentanément besoin. La licence ès lettres lui prit les deux derniers mois de l’année scolaire ; une situation agréable et fructueuse dura jusqu’en fin de septembre et il eut encore quinze jours à donner aux siens.

La santé morale de son père était encore en déséquilibre, secouée, cassée par les angoisses de l’attente. La nomination promise n’arrivait pas. M. Méridier commentait ce retard avec un sourire qui faisait mal.

– Elle eût dû venir beaucoup plus tôt, quoiqu’un mouve-ment puisse s’étendre sur plusieurs semaines. Faut-il que je commence mes paquets de livres ? ne le faut-il pas ?

Augustin prit modèle sur le calme systématique de sa mère.

– Ne te dérange en rien. S’ils te nomment en retard, ils se-ront bien obligés de t’accorder le temps de ton déménagement.

Mais il eut dès lors la conviction, qu’il s’efforça de présen-ter à son père avec le plus de douceur possible, que la nomina-tion ne viendrait jamais. Le grand seigneur d’administration avait sans doute oublié ? Il eût fallu lui rappeler sa promesse ? l’aller voir à Paris ? ou peut-être avait-il exagéré son pouvoir ?

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était-il moins grand seigneur qu’il ne s’en donnait l’air ? Il n’avait pas même pu débarrasser le lycée du jeune Marguillier, encore moins l’Université.

Le Proviseur écrivit. On lui fit connaître par la cascade hié-rarchique que M. Méridier serait informé en temps voulu de tous changements pouvant le concerner. Un personnage autre-ment considérable écrivit, qui n’était rien de moins que M. Marguillier lui-même, le père de l’élève vainement menacé. Une lettre d’un format flatteur répondit qu’il avait bien voulu attirer l’attention, etc., qu’on ne perdait pas de vue, etc., qu’un mouvement ultérieur permettrait sans doute, etc., dans des conditions toutes voisines, etc. M. Méridier étant d’importance électorale nulle, le Ministre savait que cette réponse suffirait à M. Marguillier, et M. Marguillier savait que le Ministre le savait. Il envoya sa carte à M. Méridier avec la lettre au format flatteur. Augustin se reprocha de ne pas avoir pris tout de suite la seule mesure qui pût permettre de voir clair : toucher le Directeur de l’Enseignement secondaire par n’importe lequel de ses maîtres à l’École Normale, par le philosophe R… en particulier. Il fut sur le point d’aller à Paris. Mais M. Méridier refusa que la présence de son fils lui fût retranchée, même pour quelques jours, et pré-féra « tout laisser faire », selon la loi des grands renonçants.

C’est ainsi que l’écartèlement de l’attente prit fin pour le pauvre père. Il s’en allait chaque après-midi vers trois heures, avec Augustin, parcourir d’une marche lente quatre kilomètres de sentiers à travers les champs. Il employa à cette occupation les derniers jours de septembre. Il expliquait ce que Poitiers ou Clermont-Ferrand, pour ne rien dire de Lyon ou de Bordeaux, eussent signifié pour lui.

– C’était le lycée de jeunes filles pour Christine. Ici, il n’y a encore rien. Elle eût préparé Sèvres. Elle est fort intelligente et d’une sensibilité qu’il est aisé de voir distinguée. Mais elle ne sait rien et tout est à faire… Ma retraite arrivera dans deux ans. Il faut tenir jusque-là. Elle se faisait une fête…

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Puis un autre mot de renonçant : « Enfin !… »

Sa canne repoussait sur les bords du sentier un crottin de cheval desséché, avec quelque chose comme une douceur fra-ternelle et le sentiment d’une parenté.

Il existait d’autres sujets d’inquiétude. Le cousin Jules écri-vit qu’il ne pourrait leur prendre qu’à un prix très réduit les prés dont le fermage tombait cette année, qu’ils étaient libres d’essayer d’autres fermiers. Il n’y fallait pas songer. Les prés en question s’englobaient dans les terres du cousin Jules de telle manière que leur irrigation, et même leur exploitation, dépen-daient à peu près de lui.

Aucune leçon particulière n’ayant été, ces derniers mois, demandée au professeur, le budget devait, de ce chef, présenter des lacunes que la décision de Jules n’aiderait pas à combler.

Cependant, peu de chose en parut à l’œil nu. Mme Méridier savait concilier les facultés et les besoins. Elle gardait la même robe qu’Augustin lui connaissait depuis bien des étés. Sa coif-fure offrait ce démodé doux qui lui constituait un style. Petite bourgeoise chargée de famille, elle devait faire bien des visites dans les diverses boutiques de la ville, pour découvrir en vête-ments et nourriture les occasions avantageuses. Il lui fallait re-couvrir d’une ingéniosité amène son économie féroce, pour que l’épicier, le boucher, le négociant en légumes et fromages, le marchand de nouveautés retinssent les paroles affreuses dont ils fouettent les clients pauvres, d’aspect bourgeois, et qu’elle pût, avec décence, ressortir de certains antres sans avoir rien acheté.

Augustin retrouvait vieillis, changés de timbres et de signi-fications, tous les environnements de son enfance. Parfois ils lui persuadaient que c’était lui qui était resté le même, qu’eux au contraire avaient changé. Ils concentraient sur eux les rapetis-sements de la vieillesse. Ils avaient l’air d’avoir voyagé en arrière comme un paysage de train.

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Cet encombrement de maison à petits enfants que lui rap-pelait sa mémoire était maintenant chose du passé. Mais d’autres soucis prenaient sa place, de poids et volumes au moins égaux, si leur substance différait. La santé de la petite Jacque-line ne s’améliorait pas. Le grand domaine avait étalé sur ses joues une pâle petite teinte rose, à peine physique, presque mo-rale, semblable à une marque de bonne volonté.

Les assiettes que sa maman posait devant elle parurent, les premières semaines, susciter quelque chose qui, développé, eût ressemblé à de l’appétit. Puis tout s’effaça, appétit et teinte. On revit une délicate figure paisible, aux yeux bistrés, une enfant que les amusements bruyants fatiguaient autant que les prome-nades, jouant interminablement seule avec sa poupée, à de pe-tits jeux silencieux. La maman tremblait, pour quand arriverait l’âge scolaire. La petite était de ces enfants qui rapportent, entre les feuillets de leur livre d’écolier, toutes les maladies traînant sur les préaux.

Ce fut aux derniers jours de septembre que les Demoiselles Savouré se présentèrent chez M. Méridier. Depuis deux ans dé-jà, les Ursulines avaient été bannies de la République et, parmi toutes les raisons qui empêchaient le peuple français d’être heu-reux, au moins ne pouvait-on plus compter leur présence. Mère Marie des Cinq-Plaies et les autres « Mères » vivaient disper-sées dans les pays du Nord, Angleterre, Belgique, Hollande. Le vieux couvent logeait maintenant les pompiers, et d’ingénieuses adaptations embellissaient son architecture.

Des remises à matériel occupant l’ancien jardin des char-milles, on avait éventré les vieux cloîtres pour leur ménager un accès direct à la rue. Les latrines étaient installées dans la cha-pelle des Enfants de Marie. Elles comportaient six sièges à la turque et des installations sanitaires à débit d’huile, en ardoises de Trélazé. Des inscriptions pieuses ressortaient encore çà et là sous le lait de chaux qui laïcisait les murailles, s’apercevaient qu’elles suscitaient le rire, auraient bien voulu disparaître, mais

– 300 – ne savaient pas le chemin pour rentrer au néant. Les maçons et autres corps d’état les avaient ornées d’adjonctions plaisantes, grasses, gaillardes et démocratiques pour les réveiller un peu, leur donner des couleurs, comme on marque de rouge un cou d’agneau blanc.

M. Marguillier, votant au Sénat l’expulsion des Ursulines, eut l’intégrité de vendre son étude assez tôt pour que nul au monde, lorsqu’elle serait chargée de cette fructueuse liquida-tion, ne pût soupçonner son vote d’autre utilité que celle de l’État. Cependant il eût été inique que ses intérêts particuliers souffrissent de son dévouement à la chose publique. Aussi, par d’ingénieux, opulents, indécelables et justes procédés, plus per-fectionnés que des contre-lettres, l’acheteur dut lui tenir compte d’une plus-value qui lui était due.

De fréquents conciliabules eurent lieu entre l’architecte dé-partemental et M. Matruchot, le liquidateur et nouvel avoué. Ils se promenaient dans la petite rue solitaire transformée en chan-tier. On vit et revit la grosse serviette de M. Matruchot, sa bou-tonnière qu’ornaient les palmes, sa barbe blonde et gaie, tom-bant sur un gilet de fantaisie à pois marron, ses gestes cordiaux, vifs, incessants, enfin tout le détail de cet ensemble bien fran-çais. C’était le moment où d’autres réformes virent le jour, d’importance majeure et d’une grande technicité, au nombre desquelles il faut certainement compter le changement de nom de la vieille rue aux Prémontrés, qui devint rue Étienne-Dolet. Mais ces explications n’intéressent pas l’histoire des Demoi-selles Savouré.

Les Demoiselles Savouré, dont la petite pension végétait, virent soudain affluer chez elles, au moins pendant le temps qu’on mit à construire et équiper le lycée de jeunes filles, toute la clientèle des Ursulines. Christine venait d’y prendre son Bre-vet élémentaire sous la direction de Mlle Savouré la jeune, lors-que ces demoiselles décidèrent de confier, sinon toute la prépa-ration littéraire du Brevet supérieur, au moins quelques leçons,

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à un professeur du lycée.

« On » leur avait « fait entendre » que « ces Messieurs » verraient cette mesure d’un bon œil pour les examens futurs. Il était tout naturel qu’elles demandassent des conférences à M. Méridier, « bien pensant », dont elles avaient la grande fille, dont elles auraient les deux autres.

Mlle Savouré, l’aînée, expliquait ces circonstances à M. Méridier de ses lèvres extra-minces, encore jolies, au rose pauvre, traversées de temps à autre d’une plate langue dogma-tique. Ces lèvres adaptées à l’émission de concises maximes mo-rales, d’explications dictées et d’énonciations formalistes refu-saient à peu près de se montrer en dehors de ces usages. Augus-tin, qui la recevait avec son père, sentait des fourmillements dans ses doigts. Il dessinait, malgré lui, la bouche ascétique, le visage froid aux rides stabilisées, le front gris pierre sous les plats bandeaux gris d’argent, et aussi cet espace trop long, si-miesquement austère, ménagé par l’auteur de la nature entre ce nez et cette bouche, comme si Mlle Savouré, l’aînée, séparait les deux sens pour mieux renoncer à la volupté de s’en servir en-semble. Il explorait une haute et stricte vie, qui avait besoin d’un faciès spécial pour ne rien laisser perdre dans le monde laïque, de l’essentiel du monde cloîtré, où se réfugiaient ses rêves probables.

Au contraire, Mlle Savouré la jeune ou, comme on disait, Mlle Marie, était une figure tendre et offerte, d’une délicate mé-lancolie. Les premiers filets de couperose avaient eu le temps de se poser sur les convexités de son visage, restées enfantines. « Forte en littérature », elle montrait beaucoup de « style » et de sentiment, qu’on retrouvait aussi en ses leçons de piano et de tous les « arts d’agrément » qu’elle enseignait. Elle représentait, dans la sévère pension Savouré, la poésie, le chant, l’émouvante jeunesse de l’âge mûr, ce pathétique de la fantaisie étouffée sous les règles, et qui accepte de s’y éteindre.

Mlle Marie Savouré prendrait les parties du programme les

– 302 – plus faciles, celles que M. Méridier ne croirait pas devoir se ré-server. Elle avait relevé tous les sujets donnés à l’Académie. Si M. Méridier voulait les consulter ?

Ces dames ne pouvaient offrir que très peu : bien insuffi-sant pour quelqu’un du mérite de M. Méridier. Mille francs par an pour deux cours d’une heure et demie chaque semaine. C’était une sorte d’œuvre, n’est-ce pas ? Et il était très vrai que les postulantes, destinées à remplacer dans les écoles les an-ciennes religieuses, avaient reflué chez les demoiselles Savouré pour un prix de pension purement nominal.

Elles partirent, et Mlle Marie dirigea une fois de plus vers les murs, la cheminée, les meubles et même le balai de crin du foyer, ses beaux yeux tendres et tristes, ses lèvres charnues, vives, petites, ajustées à une date de son cœur fort antérieure, en retard sur ses conquêtes morales, tournées vers un monde de désirs que son âme ne connaissait plus.

Ce projet amusa M. Méridier, lui adoucit les années si dures à passer encore au Lycée, lui parut une transition vers quelque futur bonheur.

Christine était ravie. Elle regrettait qu’il n’y eût que deux conférences par semaine. Elle se pendait à la manche de son père. Elle fixait droit sur lui les diamants de ses yeux noirs.

– Oh ! que c’est ennuyeux, mon papa !

– Quoi ? petit Cricri.

– De ne pas aller avec toi tous les matins, tous les matins, tous les matins !…

Pendue au bras de son père, lourde, câline, elle continua sur l’assonance :

– Mais ce sera pour l’an prochain, pour l’an prochain !

– « Les Enfantines. Chant premier, par Mlle Cricri, quinze

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ans », fit Augustin derrière elle.

Cette survivance des anciens tons protecteurs et des suffi-sances qui déplaisaient tant jadis à la petite fille, ne lui laissait maintenant qu’un air de confusion heureuse.

C’est ainsi qu’ils passèrent ces vacances, dont Augustin de-vait précieusement garder le souvenir unique.

Dès les premiers soirs d’octobre, le père rapporta trente-deux copies de thème latin à corriger.

– Passe-les-moi, dit Augustin. Je te les classerai avec la sta-tistique des fautes.

Mais parce qu’il bénéficiait encore du repos des vacances et de la présence de son fils, parce qu’il subissait la contagion d’un art de mépriser bien plus efficace et plus savant que le sien, M. Méridier montra une hautaine et inattendue bénignité.

– Il est, dit-il debout contre la fenêtre, dans la lumière jaune du bel octobre, beaucoup plus de choses secondaires que nous ne croyons. Nous voyons tout, trop gros, trop près.

Suivit une belle citation de Bossuet sur la considération des fins dernières.

– Au chrétien, que vingt siècles de Christianisme ont à peu près mis chez tout honnête homme, cette phrase magnifique apporte de nouvelles espérances, le commencement d’une autre lumière. Et je ne sais si, prise en elle-même, séparée de ses suites radieuses, un non-chrétien ne découvre pas autant de grandeur dans sa sombre sérénité.

– Je comprends pas ! cria le jeune Pierre hargneux.

– Qu’est-ce que tu ne comprends pas ? demanda Augustin en se retournant.

– Ma version, pardi !

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– Laisse, père, je vais lui expliquer.

L’enfant écouta de mauvaise grâce, reçut avec une froide indifférence le pronostic qu’il serait encore dernier, et dit que « tout le latin l’embêtait ».

Les journées se terminaient, ainsi qu’autrefois, par la prière que Mme Méridier disait tous les soirs contre la table de la salle à manger, comme au temps de l’enfance d’Augustin, dans ce silence où battait la pendule, battement rythmique si connu de lui, si lié à cette maison, qu’il semblait être une chose vivante et individuelle, porter comme les hommes un nom et un pré-nom.

Augustin voyait de près, sur le visage encore robuste de sa mère, tout un réseau de plis et de rides né depuis son dernier sé-jour. Il maniait du regard, comme il en eût de sa main palpé l’étoffe, cette fermeté positive en face des choses, des hommes et des devoirs, que ses traits allaient chercher dans le passé de sa famille. Mais le contact actif avec son mari et ses enfants, le jeu d’une conscience incessamment rajustée à ce qu’elle appelait « la volonté de Dieu » avaient enrichi et nuancé l’héritage.

Elle attendait que son fils communiât auprès d’elle, le len-demain dimanche, comme il faisait jadis, comme il n’avait ja-mais cessé de faire aux veilles des départs d’octobre.

Comment lui expliquer que tout était en lui pareil à un grand tronc, pourri du pied, prêt à filer sur les pentes ? En cet état, sans doute il pouvait bien prier, élever ses mains vers l’inconnaissable, au trop juste nom. Il pouvait prononcer le De profundis clamavi ad te, Domine, dans cette salle à manger à odeur de pain. Il pouvait dire : « Priez pour nous, pauvres pé-cheurs, maintenant », oh ! maintenant ! précisément mainte-nant !… Ces prières lui allaient bien. Elles étaient coupées à la mesure de son âme. Mais les Sacrements !…

Si toutes ses angoisses priaient avec lui, se penchaient en-

– 305 – semble sur ses deux poignets, elles se hérissaient devant la Sainte Table. Comment lui ferait-il comprendre cela ? Il se rap-pelait un désespoir tout semblable et naïvement extrême, du temps de Renan.

Quand la prière fut finie, elle demanda, comme Augustin était bien sûr qu’elle ferait :

– Tu viendras demain avec moi, à la messe de sept heures ? Nous déjeunerons après ?

Ce qui signifiait, bien entendu, « tu communieras avec moi », car Augustin retrouvait en elle ce qu’il lui avait toujours connu, une sorte de timidité à exprimer en termes clairs ses moments de plus haute vie intérieure. Tout son visage, préco-cement vieilli, rayonnait d’ingénuité et d’attente.

Devinerait-elle ? La verrait-il souffrir ? Irait-elle plus loin que les prétextes du refus ? Jusqu’aux lourdes raisons fonda-mentales ? Risquerait-elle les vains conseils ? Et combien pren-drait de temps à naître la résignation immédiate et apparente ? car la résignation profonde, Augustin savait bien qu’elle ne naî-trait jamais.

Elle dit simplement, après une poignante seconde de si-lence :

– Mais tu viendras bien à la messe avec moi, n’est-ce pas, mon Tintin ?

Il regardait, parmi ses cheveux devenus rares, la petite mèche grise décoiffée qui tournait en virgule sur les tempes.

Elle ajouta avec une douce sérénité, faisant elle-même la demande et la réponse : « Bien sûr. » Elle lui riait d’amour, d’un grand sourire interminable, de son cher visage déjà vieux.

Il fut donc avec elle, le lendemain, à cette messe de sept heures où elle communia seule, ce dimanche-là, et le dimanche qui suivit. Elle portait son Manuel de Piété de la Jeune Fille, da-

– 306 – tant des Ursulines, où étaient inscrits son nom, les initiales J. M. J. et son numéro de pensionnaire. Elle le tenait ouvert dans ses gante noirs raccommodés au bout de tous les doigts.

Sans doute la pauvre femme n’avait pu comprendre qu’à moitié. Cette moitié suffisait, il le savait bien, pour changer le plan et l’orientation de son devoir de prière. Cependant rien ne se montrait d’une souffrance qui ne devait pas se voir, ni comp-ter que pour la comptabilité intérieure de ses holocaustes. Tout restait simple, riant, sans ombre, paysage limpide, où son fils pouvait se promener de bout en bout, comme avant. Il sembla à Augustin qu’elle n’avait même pas compris à moitié.

Quoi d’étonnant ? Que voyait-il lui-même de précis, dans ses décisions prochaines ? Debout auprès d’elle, dominant son agenouillement, statue de raideur et d’incertitude, l’âme traver-sée d’indifférences, de contradictions désolées et de distractions en dérive, il considérait le chapeau vieux de plusieurs étés.

S’il avait vécu là, bourgeois de cette ville, mené une quel-conque carrière, avocat, receveur d’enregistrement, pharma-cien, épousé une fille de ces vieilles maisons, semblable à Marie-de-chez-nous, quels doutes se fussent jamais élevés ? Il eût été le docile enfant des traditions chrétiennes, en un monde tout clair, rapetissé, ni plus ni moins distant de l’absolu insondable. Il serait mort comme ses parents et ses grands-parents, un cha-pelet dans les mains. Au moment rituel, sa mère se leva parmi d’autres fidèles pour aller communier. Il la vit partir et revenir, écrasée, comme autrefois.

Un autre vicaire sortit du confessionnal qui avait abrité l’abbé Amplepuis.

Quand ils rentrèrent, le facteur apportait le maigre courrier du professeur : le Journal des Débats, un catalogue du Bon Marché, un autre de livres d’occasion. Parmi ces banalités, une enveloppe blanche de forme et qualité inusuelles pour eux.

 

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Mme Desgrès des Sablons les priait de déjeuner jeudi. Mais Augustin devait rentrer dès le surlendemain.

– Ils arrivent tard cette année, dit son père. Il est dommage que tu la manques. Et nous aussi, bien entendu.

. . . . . . . . . .

Le train partait dans l’extrême matin. L’hôtel de France avait fait prendre la malle dès la veille. Quand Augustin se leva, au milieu de la nuit, une odeur de chocolat filtrait sous la porte ; une belle ligne couleur de paille traînait sur le plancher.

Il s’habilla, ouvrit la fenêtre. Un froid acide et cru maîtri-sait l’air depuis de longues heures.

Ses parents étaient levés et aussi Christine. Ils circulaient dans l’appartement. On alluma la suspension pour le faire dé-jeuner. Une lampe pigeon boudait sur un coin du buffet, perdue en une plus grande lumière. On parlait de réveillon, de festivité. Sa mère avait eu le temps de faire griller du pain. Le chocolat sentait bon. Augustin riait, l’estomac serré ; rien ne voulait des-cendre par sa gorge. On tirait la montre comme pour un jeu. On restait parfois la bouche ouverte, la respiration coupée, au beau milieu de ce sourire qui ne cessait pas. La petite Suzanne appa-rut en chemise, mal éveillée, les yeux éblouis, pour embrasser son frère. « Veux-tu bien vite te recoucher, vilaine fille ! » On rit beaucoup. Allons, c’était l’heure !

Le train de quatre heures dix-sept l’emporta parmi les voyageurs de commerce, un ecclésiastique, des soldats permis-sionnaires et un homme gras et rose qui dormait bouche ou-verte. C’était un express de longue distance, sans clientèle lo-cale, sans paysan cantalien.

 

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