Augustin ou Le Maître est là

Joseph Malègue · Chapitre 12 sur 23 · partie 2/3

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Augustin ou Le Maître est là

III le Déjeuner

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

L’équilibre nouveau pacifiant son âme regroupée, l’état de choc passa. L’ondée sanguine cessa de battre dans d’hypersensibles vaisseaux de chair. Ce fut repos, fin des troubles, plénitude. Une jeunesse étale et radieuse se répandit sur son cœur. La complicité de toute son âme dans cet asservis-sement, et toutes ses forces concourantes, firent qu’il se sentit maître désormais de taire aussi longtemps qu’il le voudrait le secret de feu. Il dominait pleinement ses réactions et les con-seils d’attitudes corporelles retardaient.

Son sang-froid calcula avec le plus souriant désespoir que quarante pas, cinquante au plus, lui étaient alloués pour mar-

– 458 – cher ainsi auprès d’elle, à la toucher, dans le bruit de sa robe. Il se sentit une humble et anonyme gratitude que ces pas fussent lents.

Il fut d’une gaîté aimable et même vive, et d’un naturel peut-être trop parfait. Ils échangeaient avec la liberté la plus ai-sée, des paroles d’une facilité riante qui lui semblaient portées et flottantes sur un docile lac d’or. Il osait regarder Anne avec la familiarité respectueuse que donnent les relations suivies. Il s’y exerçait. Et tantôt la pâleur d’un teint de nymphéa posé en transparent sur le rose profond de la vie, tantôt la personnalité délicate des lèvres ou la douce et confuse épaisseur de la cheve-lure, tantôt cet air, non pas de hauteur (comme il avait cru) mais d’infamiliarité rêveuse, et tantôt toutes ces choses en-semble daignaient descendre, chargées de caprice, de royauté et d’indifférence, visiter au fond de son cœur les domaines qu’elles s’étaient asservis. L’énervement de cette visite souveraine se fût peut-être alors dénoncé en ce qu’il lui coupait une seconde la parole et le souffle, le laissait bouche ouverte, raidi de recueil-lement, ou l’obligeait à fermer les yeux.

Un champ de sensibilité tremblait autour de son corps, et le centre en était cette impression de pesée passive et légère de la main d’Anne sur son bras. Il sentit assez vite qu’il lui était in-terdit de regarder cette jeune main.

Esclave clairvoyante, la pensée d’Augustin commentait, dans les quelques secondes de repos qui lui étaient parfois al-louées : « La première sensation fut d’un choc physique pur et simple, bouleversant, indolore et sans joie. L’inondation de bonheur n’est venue qu’après, vague chaude en retard sur l’autre. Ce bonheur dans l’asservissement semble l’essentiel de l’état nouveau. » Ces pensées aisées jouaient sans effort, en un milieu intérieur d’une douceur à s’évanouir, mêlée d’une ter-rible joie timide et de vague crainte.

Anne rappelait son effroi de l’examen, remerciait : « Comme vous avez été bon ! » Se reprenant : « instructif et

– 459 – bon » ! Mais lui, ramené par force en arrière, vers ces temps où elle ne pouvait éprouver à son égard qu’appréhension et banale gratitude, où lui-même ne trouvait en elle que l’attrait d’anciens souvenirs et la sourde émotion d’un présent inconnu, sentit dans son bonheur un infinitésimal début de souffrance, prove-nant de ce qu’Anne paraissait vouloir se maintenir dans ces moments périmés. Cette souffrance ne s’effaçait pas dans sa gaieté. Mais il concevait l’idée juste et subtile que celle-ci lui était une ressource, lui permettait de se montrer agréable, se trouvait sans doute le seul moyen pour que sa compagnie lui fût un plaisir de quelques minutes, et il la continua malgré la dis-cordance avec la plainte profonde de son cœur.

Il ironisait avec elle. Il exagérait ses ressources en tons mondains, il adoptait leurs tours de phrases, leurs caractères stylistiques : « Mais comment ! Mademoiselle, mais c’était ex-trêmement bien ! Vraiment, vous aviez fait à tout cela l’honneur de vous en inquiéter ? »

Ils traversèrent de ce pas lent et pathétique plusieurs petits salons successifs. La vie d’aujourd’hui qui utilisait cette vaste résidence d’autrefois, avait laissé la salle à manger dans l’aile consacrée aux cuisines, tout entière losangée de vieilles pierres blanches et bleu d’ardoise. Au contraire, le grand salon ouvrait sur la façade centrale ses portes-fenêtres Louis XVI. C’était tout un voyage d’aller de l’un à l’autre, bien plus long que cinquante pas. Une suite de pièces étroites, hautes et fraîches, vivifiées de faïences sur de vieux meubles et de reflets sur des espagnolettes, s’éclairaient de couleurs fauves et brunes, touchées de violet, uniformément refroidies par la clarté bleu nord et gris de pierre qui tombait des baies creusées par l’évasement des murailles.

L’odeur de l’été, l’odeur de plein air et de foin, y pénétrait, exquise sans doute, mais transitoire, n’appartenant pas à l’essence des êtres. Plus tenaces, cachées dans les boiseries, au-tour des glaces et dans toutes les choses anciennes, de fins et vieillots parfums persistaient parmi ces retraites, surmontés

– 460 – quand passaient les souffles, victorieux après leur départ.

Augustin continuait de pousser à petits coups, avec une hardiesse tremblante, dans l’intervalle de respirations mal sûres, quelques remémorations des seuls moments qu’ils eus-sent en commun.

– Avez-vous remarqué, Mademoiselle cette lumière vert de mer où nous avons baigné deux heures ?

– J’y ai baigné moins longtemps, vous beaucoup plus, sans doute ?

– Il n’y manquait même pas le monstre marin.

– Le… quoi ?

– Vous ne vous rappelez pas sa double claudication ?

– Mais oui, pauvre homme.

En même temps et sous ces mots il continuait d’être sen-sible à un radical renouvellement de toutes choses. Rien n’était le même, l’air qui rafraîchissait sa gorge, ni l’effort que la pesan-teur demandait à ses muscles, ni l’essence même de la lumière, qui au lieu d’être constituée comme auparavant et depuis, d’un or inerte et matériel, éclairait une immensité de promesses merveilleuses, encloses dans les morceaux successifs du pré-sent.

Certaines particularités d’Anne, qu’il avait remarquées dès les premières minutes, l’enivraient, à les retrouver, de gratitude et de délices. Par exemple, cette façon spéciale de commencer ses phrases, une attaque hésitante sur la première syllabe, suivie d’un débit qui s’affermissait, comme si elle prenait le parti de parler parce qu’il le fallait bien, avec une fermeté toujours en re-tard sur la timidité du premier contact. Elle avait aussi une ma-nière pure, inquiétante et glacée de lever ses fins sourcils dans l’attente d’une explication, comme s’il ne pouvait exister entre elle et son interlocuteur qu’une conversation simplement lucide,

– 461 – une curiosité intellectuelle désespérément impersonnelle et calme.

Augustin tremblait d’anxiété dans ses interprétations d’Anne, et la manière dont devrait s’y conformer sa servitude adorante, – premiers pressentiments d’orage dans le prodigieux azur de cette joie.

Une gratitude spéciale persistait, venue du poids léger de la main nue. Elle continuait de reposer sur l’étoffe laineuse de son veston, idole aux veinules bleues, indifférente et souveraine, un peu comme la pureté, la froideur et la grâce qui étaient l’âme ca-chée des traits d’Anne reposaient sans le savoir sur le coussin de son pauvre cœur.

Des bruits de chaise et d’argenterie s’entendaient dans la salle à manger, maintenant en vue. Les voix y prenaient déjà le ton chaud des arrivées, quand le pressentiment du filet pommes mousseline, des dindonneaux et des vins de Beaune remue déjà dans leur timbre. À mesure qu’Augustin avançait il voyait aug-menter ses dimensions et s’efforcer vers le parfait ovale, un vaste secteur de bois fauve et verni portant toutes sortes de re-flets captés dans ses carafes, les uns posés en croissant sur leur rotondité, les autres diffus dans leur profondeur vineuse ou in-colore.

Un sentiment de départ et d’adieu lui étreignant le cœur, fit naître en son amour une nuance toute nouvelle et plus humble, perdue jusqu’alors dans tant de lyrisme. Cette promenade si courte, dans de vieux petits salons frais, avait suffi pour donner à cet amour l’enracinement d’une habitude, tant, à certains moments, nous vivons vite. Il lui fut déchirant de voir briser cette présence de cinq minutes. Comme la lumière est révéla-trice des ténèbres et d’elle-même, la douceur de la vie à deux lui fut montrée juste au moment où cessait cette vie et il s’aperçut qu’il ne l’avait pas éprouvée jusque-là. Un éperdu désir d’être auprès d’Anne, d’elle seule et pas d’une autre, postérieur au commencement de son amour, aussi fort que le désir même de

– 462 – rester en vie, surgissait de lui comme une faim, précisée par le goût, pour la suite d’un repas à peine commencé. Ce n’était plus la totale annihilation de sa personne, mais sa résurrection fu-rieuse et exigeante, comme partie d’un groupe de deux instan-tanément créé par cette tendresse née de l’adoration, au sein du multiforme amour.

Au cours de ce changement, comme ils étaient enfin arrivés dans la salle à manger, Anne ayant à lui montrer la place où il devait s’asseoir, fixa sur lui de purs yeux de lumière, des yeux qu’il n’eut pas le temps de plus longuement définir. Il reçut le coup directement, de face. L’âme souveraine de son âme, désin-carnée, penchée à l’extrême bord du regard, quitta enfin le pres-tige des lignes et des teintes et les enveloppes de la beauté, pour lui infliger, toute vive et sans intermédiaire, la brûlure d’une communion.

Engoncé et silencieux, Augustin s’en fut vers le siège qui lui était assigné, loin d’elle. Une main, assurément étrangère à ses préoccupations, lui poussa contre les jarrets une chaise lourde.

Assis, il réfléchit, s’orienta. Il rassemblait sa pensée et ses forces. Il palpait deçà, delà, ses idées claires, la froideur de son jugement, son sens du vraisemblable, toutes les parties qui avaient résisté, tout ce qui ressemblait aux bonnes choses objec-tives, de même nature que le goût de son pain, l’argent poli, lourd et froid de sa fourchette. Il sondait la « blessure » et son rôle probable sur sa vie. Il demeurait stupide à mesurer sa pro-fondeur. Il venait de subir un choc dont la violence lui était ra-dicalement nouvelle et imprévisible, en dépit de toutes les pré-parations antérieures, qu’il ne se dissimulait pas. Ce choc l’atteignait après de longues attentes, vers la fin de sa seconde jeunesse et tout près de l’âge mûr. À toutes les anticipations et tous les rêves, qu’il parachevait, il joignait une certaine positivi-té tragique… Et puis, non ! tout cela n’était que mots, des mots, des mots…

De la stupeur, du silence, voilà ce qui peuplait sa pensée.

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Rien d’autre en lui que ce vide même, et l’étonnement d’être là, à cette table, parmi ces gens, dans leur inassimilable étrangeté. Certes, il ne se méprenait pas sur le caractère provisoire de cette inertie sentimentale, et le peu de stabilité de ce curieux repos. Il durerait ce qu’il durerait. La crise faisait semblant de cesser su-bitement. Elle prenait son élan avant de revenir ; elle revien-drait. Tout le contenu prosaïque et coutumier de ses pensées restait en place, à la fois méconnaissable et intouché, morceaux d’une digue demeurés, entre deux immenses poussées de la mer.

Un domestique présenta des œufs glacés à goût de cre-vettes et de mayonnaise. Un autre tendait une saucière supplé-mentaire. Un savoureux pain de campagne, rassis et naïf, for-mait une dissonance étudiée, un peu comme les losanges gris et bleus du pavement, dans les rebords que ne couvraient pas les tapis, ou bien encore (visible entre les Aubusson à bordures de bouquets et guirlandes) le magnifique appareil de pierres qui constituait les murailles dans cette très ancienne partie du châ-teau, disposition qu’Augustin n’avait jamais rue. Le maître d’hôtel commençait de pencher avec un rituel respect un vin splendide et mystérieux.

Onctueuse, dense, des éléments de ruse cachés dans son volume, la voix de M. Desgrès des Sablons, empâtant le milieu de la table, domina l’inertie d’Augustin, vainquit cette sensation opprimante de bouleversement intérieur et d’étrangeté. Elle le ramena au spectacle des hommes et des choses. Entre lui et ce centre sonore, s’interposait une masse crêpelée de cheveux gris dont il voyait rarement et mal son accompagnement de traits féminins. En revanche il avait tout loisir de contempler deux mains truffées de taches rousses ; qui se croisaient devant l’assiette en interminable benedicite. Petit elfe malicieux, l’une de ces mains profitait du moment où on ne la voyait pas, pour pétrir une boulette de pain et la déposer brunie sur le rebord de l’assiette.

 

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Lorsque M. Desgrès des Sablons s’adressait à cette dame, sa voix s’assourdissait de déférence, plus que pour sa voisine de gauche, qui s’accommodait sans doute d’une plus grande fami-liarité dans le respect.

À la droite de Mme Desgrès des Sablons, à la place d’honneur, le vieil avocat aux favoris qu’on appelait « Monsieur le Président » se trouvait à moitié caché d’Augustin par un buis-sonnant surtout de glaïeuls et de muffliers.

– Je me permettrai de vous recommander ce vin d’Anjou, monsieur le Président. Redonnez-donc de ce vin à monsieur le Président.

M. le Président releva, du plat de grosses truites meunières qu’on venait de lui présenter, le miroitement de son lorgnon bon marché et l’on entendit son organe nasal de vieux renard de plaidoirie :

– Mais, mais, mais, mais, mais, trrrrr…ès volontiers ! C’est quoi donc, déjà ? fit-il, avec un petit « jà » traînard.

– Coulée de Séran, dit le maître d’hôtel, d’un ton mat de confidence, ajoutant un chiffre d’années qu’Augustin n’entendit pas.

M. Desgrès des Sablons portait son attention par temps sensiblement égaux, de sa voisine de droite à sa voisine de gauche, et de celle-ci à M. le Président, en un cycle tripartite où chaque interlocuteur avait approximativement droit à un tiers de la masse totale. Quand la vieille dame de droite, sa dose ab-sorbée et le rite accompli, était délaissée bouche béante, elle re-tournait vers M. Desgrès des Sablons le chignon gris crêpelé et faisait bénéficier Augustin, avant qu’elles ne refroidissent, de ses intentions aimables laissées sans emploi.

– Ah ! oui, celui-ci est bon ! avoua le Président, d’un ton d’expert hargneux destiné à faire croire qu’il n’eût pas hésité le cas échéant, à dire : « C’est médiocre. »

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Sa pupille gauche, blottie aux creux de plissements sagaces, allait chercher sous sa paupière l’exacte spécification de la sa-veur, tandis que l’autre pupille, au delà des poutres et des so-lives, fixait les hautes parties de l’air, comme un œil de poule.

– Il est, dit-il, d’un goût ample, ardent, étoffé, qui se déve-loppe dans la bouche… haristocratique !

Puis rendant décidément les armes aux qualités dûment détaillées du grand vin, y allant d’une capitulation globale et sans réserve :

– Premier ordre ! fit-il.

– Évidemment, il reste un peu local, regretta M. Desgrès des Sablons. C’est un handicap peu mérité.

– C’est tout simplement le meilleur cru de l’Anjou ! fit une voix solennelle et conventionnellement distinguée qu’Augustin se souvint d’avoir déjà entendue avant le déjeuner.

– Ho ! Ho ! je le connais bien ! fit le Président du ton de ce-lui à qui « on ne la fait pas », avec des H plus aspirés encore que pour « haristocratique » et qui ressemblaient à une toux.

Et il roula sans cérémonie une autre gorgée dans sa bouche, à droite, à gauche, sur le devant, comme un gargarisme d’eau de Botot.

– M. le Président n’est pas vigneron pour rien ! fit remar-quer le voisin de gauche de Mme Desgrès des Sablons, penché par delà son assiette pour attraper un regard du vieux légiste.

Mais celui-ci appartenait à la grande race sur laquelle la flatterie ne mord pas. Tout au plus, témoignage des résistances vaincues, encourage-t-elle l’action.

– Il y a bien ce qu’ils appellent le Quart de Chaume, dans les côtes du Layon, du côté qui tombe droit sur la rivière. Peuh !… C’est gai, je veux bien, spirituel, franc d’attaque. Mais

– 466 – fich… ch… trre !… la coulée de Séran, c’est la coulée de Séran !…

Et sentant un besoin d’étendard, il maintint en l’air un morceau de truite, empalé sur sa fourchette.

– Tout de même, monsieur le Président, faisait la seconde place d’honneur dont la spécialité semblait être de s’assurer de faciles assentiments dans le domaine des vérités premières, tous les vins d’Anjou ne valent point les coteaux du Layon !

– Rien de ce qui vient plus au sud ne vaut le coteau du Layon, spécifia le vieil avocat, d’un ton sec où se confirmait l’expérience gourmande de toute une race.

Ces ex-petits bourgeois de jadis, procureurs ou vignerons dans les très anciens temps, reproduisent encore aisément, s’ils sont assez vieux, les traits ancestraux. Ils les retrouvent avec vo-lupté, malice, orgueil et nostalgie.

– Les bonnes gens de par là-bas le savent bien, confirma-t-il, ridant tout le côté gauche de la figure, celui dont l’œil s’était cligné (le droit, inaffecté, servant de témoin). Faut les entendre vous dire : « Ce vin-là, l’est point si bon. N’a-t-in goût. In goût de piarre à fusil. »

Après quoi, il resta immobile dans son sourire sec, refou-lant les poils blancs de ses favoris plaqués ras. Et les initiés, ou ceux qui savaient lire dans ces signes, pouvaient y voir certaines caractéristiques de l’homme et de sa carrière : la ruse initiale, dont il n’avait rien perdu, si ce n’est la feinte humilité, depuis longtemps inutile ; l’orgueil précis et savouré de chacune de ses étapes vers une situation politique de premier ordre : conseiller municipal, maire, conseiller général, président du Conseil géné-ral, sénateur, ancien ministre, le plaisir de goûter cette carrière par les deux bouts à la fois, gourmet politique juxtaposant dans la même bouchée les hors-d’œuvre et les fruits.

M. Desgrès des Sablons, la deuxième place d’honneur, trois ou quatre autres bouches serviles, de coupe, de fourrure et

– 467 – d’importance diverses, s’épanouirent à différents degrés d’ouverture. Mme Desgrès des Sablons, elle-même, daigna quit-ter sa rieuse apparence de songe.

Baignée, d’habitude, dans un milieu spécialement fait à son usage, mi-observation détachée, mi-rêverie, elle conservait, lorsqu’elle tombait ainsi du ciel, une manière exquise de garder quelque chose des nuages, par exemple une place qu’elle ne dai-gnait pas fixer au juste entre le zénith et la terre, entre le réel et l’impossible. Elle y joignait alors, à l’usage de son interlocuteur, des étonnements, un intérêt, une bienveillance délicieusement nonchalante, avec un peu de raillerie pour lui, peut-être pour elle-même et sans doute pour tout le monde. Le Président, le voisin de gauche, et tous ceux à qui elle les destinait, recevaient ces marques d’intérêt avec une gratitude appréciante, confuse, presque amoureuse. Le Président l’intéressait comme une force dont elle n’eût, certes, attendu nul danger et bien peu de con-tacts, sauf précisément le fait qu’il était l’objet même de son ob-servation.

– Quand avez-vous pris le temps d’aller jusqu’en Anjou, monsieur le Président ? dit-elle (et du ton de Barberine :) si loin d’ici !… On vous imaginait dans vos fonctions d’homme d’État, aussi à l’aise aux Ministères que dans votre étude, autrefois, partout chez vous, n’étant jamais que chez vous… (Augustin se mordit les lèvres pour le Président qui ne se les mordit point et sans doute ne comprit pas). Et voici que vous trouvez le temps d’apprécier les vins d’Anjou et leurs vignerons !

Elle riait légèrement, avec l’habituelle perfection mondaine de ce rire de perles qui n’insistait jamais.

M. Desgrès des Sablons éprouva, une fois de plus, pour sa femme un mélange mal filtré d’admiration, de griefs, d’inquiétude, n’ayant pas encore tout à fait compris la haute qualité de cette indolence, la science qu’elle avait d’en sortir, sa profonde sûreté de jeu et son attrait infini.

 

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Cet intermède de Bacchus paysan fut bienfaisant à Augus-tin. Les réalités rurales se présentèrent à lui crues, savoureuses et vierges, d’une réalité moins âpre qu’aux Planèzes, d’une com-plexité plus riche, plus près de la gaîté du vin. Elles parurent fraîches à sa fièvre, tandis que les habitudes d’observation et de curiosité dont il ne fit pas grâce à M. le Président et même ses tentatives pour deviner qui il était, lui rendirent le goût de la prose, regonflèrent ses vieilles défiances du lyrisme, un peu af-faissées.

Peut-être qu’il aimait un fantôme… Sa ridicule puissance d’émotion l’avait peut-être doué de vie… « Elle est quoi ? Je n’en sais rien !… Aimable ? froide ? sensible ? jalouse ? spirituelle ? mélancolique ? musicienne ? généreuse ? orgueilleuse ? Je n’en sais rien ! » Il émit deux ou trois tristes rires silencieux.

À table, autour de lui, les conversations continuaient comme il les avait vues commencer. Lui-même y mêlait son mot, à droite, à gauche, comme on entretient une causerie par pure politesse, sans intérêt et l’esprit ailleurs. Cette causerie-là, n’interrompait pas beaucoup son monologue intérieur.

Tout cela était chimère, un rêve de fou, à mille lieues du possible. Il lui semblait voir les milles lieues désolées, des plaines de sables roux et de buissons secs. S’en aller ? le départ ? la fuite ? le conseil classique ? la vieille ordonnance de médecine morale déjà formulée aux premières pages du Télémaque ?… Il se servit de vin, d’eau, y plongea les lèvres, reposa le verre avec lenteur sans avoir bu. S’il fallait souffrir, autant le faire devant elle.

La tapisserie en face de lui était belle, quelque bergerade d’après Boucher. Elle faisait grand effet, sur ce noble appareil de pierres ; les arbres bleus, les rondes chairs mythologiques, tout cela était très bien. Il poussa encore cette sorte de rire silencieux dont il se raillait lui-même.

… D’autres passantes avaient pourtant traversé, sans plus,

– 469 – le long ascétisme de sa vie : des filles d’Universités étrangères, de montagnes, de villes d’eaux, charmantes aussi et dignes de susciter des amours… (Au fait, pourquoi cette sensibilité élec-tive, cette prédilection des environnements étrangers ?)… Voici Interlaken, la terrasse du Victoria Hôtel, les fauteuils vert d’eau, chevauchés de piolets. Devant le triangle de la Jungfrau couleur de rose, reconnaissable à son immobilité parmi les nuages, une jeune Norvégienne blonde lui explique en allemand la beauté des neiges de son pays. Fallait-il chercher plus haut de plus té-nus fantômes ?… La Marie de chez nous ? Marguerite ? petites inconsistances ? fleurs séchées, mortes et ensevelies, et, pour l’une au moins, on ne savait en quel herbier ?… Nostalgies reli-gieuses, dépaysement des amours, exotismes sociaux, goûts des départs et de l’ailleurs, ô cœur insatisfait ! que toutes vos pous-sées vont ensemble !

Il se surprit en un agenouillement intérieur comme à la scène d’insultes après la flânerie dans les roses. À quoi bon ce verbiage et ces comparaisons sur sa joie et sa souffrance ? Toutes les deux étaient un fait, une dure positivité subie, comme il avait dit tout à l’heure, sans ombre de lyrisme. Elles étaient un fait.

Elles ne l’empêchaient point de parler, de prêter son atten-tion à ses deux voisines, de l’étendre jusqu’à Mme Desgrès des Sablons, ni d’apprécier le Chambertin qu’on lui servait et de le marier à une tranche de poularde entourée d’un rissolé de gras.

Parfois, cependant, il ne savait trop pourquoi, les respira-tions qui entraient à certaines minutes dans sa poitrine lui fai-saient mal. Elles tremblaient, se brisaient sous de petits spasmes. Il sentait alors, non pas superficiellement comme un cours d’eau sous une crue, mais par gonflement partant des pro-fondeurs, une masse de souffrances remonter jusqu’à sa gorge. Anne était loin de lui. Ah ! si loin ! Non pas seulement à l’autre bout de la table, derrière un impassable enchevêtrement de cris-taux, de fleurs et de têtes humaines ! lointaine d’un bien autre

– 470 – lointain ! Encore respirait-elle, pour le moment, dans le même air que lui, par la grâce d’un des plus grands hasards du monde. Mais dans quelques jours et même dans quelques heures !… et toutes ces distances n’étaient rien devant la vraie distance… !

Il eut véritablement pendant quelques minutes une faim d’elle furieuse, et à la pensée de sentir de nouveau sur son ves-ton la petite main nue, il défaillait sur sa chaise… Puis ce pa-roxysme passa ; la tension de son désir abaissée et tout son cœur revenu à la sourde douleur permanente, ses pensées repri-rent l’apparence ordinaire, capable de donner le change à la dame de droite ou à la dame de gauche, suivant les alternances d’amabilité de M. Desgrès des Sablons.

Par crainte de déceler des sentiments qui lui semblaient crever tous les yeux, Augustin s’était interdit de regarder à tra-vers le hérissement floral, rosé, orange ou blanc, au delà duquel commençait le pays enchanté où vivait Anne. Il ne pouvait pas. Il n’osait pas. Mais, tapi dans sa timidité, son désir suppliait ; le désir de regarder une seconde dans les interstices des fleurs, et d’y voir, tantôt penchées sur son assiette, tantôt rejetées en ar-rière ou agitées d’une position à l’autre, les longues ondulations naturelles de la chevelure d’Anne. Il cédait à l’obsédante prière, puis remmenait de force une satisfaction altérée de recommen-cements.

M. Desgrès des Sablons semblait avoir cessé les battements de ses attentions pendulaires. Au lieu d’oindre successivement ses deux voisines du contact gras de sa voix, il la concentrait sur M. le Président, chargée d’intentions, ennoblie d’allusions et d’arrière-pensées :

« Selon lui, il y aurait place pour… dirait-il des préten-tions… mais elles ne blesseraient aucune des légitimes suscepti-bilités qu’il était, vous entendez bien, tout le premier à recon-naître… oui, dont il reconnaissait tout le premier, le bien fon-dé ;… des prétentions ? des positions pour mieux dire, où pour-rait s’affirmer le bon sens et la modération de nos populations

– 471 – rurales. En restant à mi-chemin des solutions qui risquent d’être téméraires… »

Sa grosse main aux ongles soigneusement ovalisés, mode-lait, par-dessus son verre à Bourgogne, le vague de l’air.

Des propos de ton très noble trouvèrent place à la fin de cet exposé doctrinal, coupés et encouragés à la fois par tous ces as-sentiments joyeux des fins de repas, que lui jetaient le Prési-dent, la seconde place d’honneur et d’autres voix encore. « Il n’était », n’est-ce pas, « que de mettre de l’ordre dans la mai-son », et aussi de faire apparaître le « vrai visage » de la France agricole, et de « se pencher » sur lui.

Délaissée, en disponibilité, la voisine d’Augustin venait de découvrir qu’il pouvait rafraîchir d’assez confus souvenirs qu’elle avait gardés d’un unique voyage d’Italie. Ce n’était même pas un voyage de noce. Son mari ne l’y avait conduite que bien plus tard, sur de plaintives et permanentes instances, quand cette prodigalité ne risquait plus de compromettre une situation suffisamment assise.

– Qui est-elle donc ? se demandait Augustin, jusqu’à ce qu’il s’avisât de déchiffrer, comme il put, le petit carton blanc indicateur de sa place, qu’elle faisait tourner entre ses doigts, comme elle avait, au début du déjeuner, roulé et fait tourner sa mie de pain. Il lut : Mme Marguillier, et comprit tout.

À ce moment, le Président criait de sa voix de tête :

– Mon cher, le Conseil général ne peut conférer à sa Com-mission départementale que des délégations spéciales, et non générales, – temporaires, et non permanentes. Les applications de ce principe fourmillent au Dalloz.

Sa cuiller, porteuse de glace (framboise et pistache), s’était arrêtée net, à mi-chemin de la bouche, chargée de granulations fondantes.

 

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– Vous me direz que les espèces sont anciennes. Évidem-ment. Il n’y a plus d’annulations, pour ce motif qu’il n’en est plus besoin.

– Elles sont mortes dans leur triomphe, dit Mme Desgrès des Sablons, avec une mélancolie suave, en regardant les glaïeuls.

Mme Marguillier continuait de s’épancher à mi-voix. Per-çant les lyrismes solidifiés de sa jeunesse, ses souvenirs vivaient encore, tièdes et jaillissants. Sur les coussins rouges d’un wagon d’Italie, des étiquettes précautionneuses et calligraphiées, mar-quetaient des valises : elles portaient le nom, la profession d’« avoué plaidant », la résidence, les gares soulignées deux fois, et les hôtels à l’encre rouge. Tout était minutieux, méthodique et semblable à lui. Il étudiait la numération italienne dans la grammaire d’Otto, pour pouvoir vérifier ses notes d’hôtel, et tentait d’évaluer le rendement des enclos de vignes en Ombrie. Mais ses chères imaginations à elle, préfigurées, brossées de frais, sorties des tiroirs, étaient parties d’avance, en fourriers, sur toutes les routes espérées, ayant charge de lui préparer pour les résignations futures quelques semaines d’une magnifique et exceptionnelle vie.

Elle ne savait pas qu’elles allaient rentrer bredouilles, inuti-lisées, ne s’étant posées nulle part, colombes qui n’ont vu que le désert des eaux. Elle ignorait que ce fût le sort de tous les roma-nesques. Elle se disait : « Je ne puis croire que nous sommes en Italie », attendant sans doute pour l’y faire croire, des sensa-tions d’espèce neuve, provenant d’autres viscères, d’une rétine nouvelle, de papilles olfactives récemment en usage ou d’un la-byrinthe auriculaire tout frais.

Mais la docilité silencieuse dont se marquait jadis le senti-ment du devoir chez les petites provinciales, la récompensa quand elle revint. L’essaim de ses rêveries l’attendait dans la maison de l’« avoué plaidant », entre les feuillets, reliés en ba-sane, de ses recueils de musique, ou sur les touches de son pia-

– 473 – no droit. Elles bondirent, dès son retour, sur les beaux noms sonores, les étoffèrent, les chargèrent de moments imaginés qu’elle crut avoir vécus. Elle finit par penser que le temps seul lui avait manqué et non pas un sixième sens, ou des facultés dif-férentes, ou le bonheur de l’au-delà, dès l’en deçà.

– Enfin ! ma fille Marie-Louise sera plus heureuse… Et elle montrait d’un coup de menton timide une demoiselle courtaude et pacifique qui riait tout bas, à un bout de table.

– Ah ! San Galgano, soupirait-elle, et San Gimignano, la ville aux mille tours ! Nous sommes allés là en partant de Sienne, dans une carriole avec des grelots.

– Vous iriez maintenant en autocar, disait Augustin, par un petit service assez malodorant, qu’ils ont installé entre Sienne et Massa Maritima, mais les abruptes petites collines ocres et vertes sont bien restées les mêmes.

Il parla de cette civilisation municipale, que pour bien goû-ter, disait-il, il fallait avoir vécu dans le Midi de la France.

Elle disait « oui, oui » éperdument, indifférente à la ques-tion des municipes, ouverte à la seule musique qui l’intéressât. Ces noms magnifiques, Massa Maritima, Monte Oliveto Mag-giore, San Galgano, vibrants de romanesque, s’ajustaient sur des régions sentimentales laissées dégarnies depuis le fameux voyage. Cher voyage, dont l’un des caractères était que, comme certains sacrements de l’Église, la grâce ne s’en conférait qu’une fois, et l’autre qu’il vous laissait une soif inextinguible après qu’on avait bu.

Mais Augustin n’avait parlé que pour Anne. Elle revenait avec lui de San Galgano, du Palais Pitti, de cette petite chapelle de San Domenico à Sienne, où des bougies d’autel enfument la fresque du Sodoma. Il l’avait menée partout où il est possible, devant la jeune fille qui ne sait pas qu’on l’aime, de goûter, en tremblant un peu, la beauté du monde, partout où il avait pro-

– 474 – mené lui-même autrefois, tout seul et sans jeune fille, ses riches idées générales, leurs discriminations historiques et les attentes de son cœur. Un mot d’Anne enfant, ne l’avait pas quitté : « Je voudrais qu’on m’explique pourquoi c’est beau ».

Lorsque les regards d’Augustin se frayèrent une fois en-core, un chemin timide et prudent dans l’épaisseur de la cor-beille, à travers sa verdure écarlate et rosée, il distingua la courbe de son bras, nu depuis le coude jusqu’à la douce main vi-vante, Anne faisait tourner un quartier de fruit au bout de sa fourchette à dessert, avec une paresse indécise, comme si elle avait à choisir entre des alternatives dont aucune ne lui plaisait complètement. Mais auprès d’elle, et plus nette qu’il ne l’avait encore vue, une figure de vieux gentilhomme se penchait, défé-rente, chevaline, de l’espèce dite « distinguée », dont elle sem-blait goûter assez la conversation. Une gaieté libre et rieuse animant la partie du visage qu’Augustin ne pouvait complète-ment apercevoir, venait jusqu’aux régions visibles, éclairer l’extrême bord du profil perdu.

Dans le déséquilibre de son cœur, une pensée prenait forme, se chargeait lentement de ces interrogations et suspi-cions qui foisonnent autour d’un amour.

Le vieux Monsieur à tête de clubman ou de colonel cessait parfois de s’adresser à Anne pour tourner ses yeux sur les autres convives. Augustin surprit un de ces regards. Il lui parut morne et vitreux, loin de la table, loin des invités. Dans sa figure, vieil-lie, mais de noble aspect, inégalement brunie et semée de tâches molles, marquait déjà la physiologie des déclins.

Anne ne devait pas sourire pour ce vieux Monsieur-là. Mais il représentait un autre côté de sa vie, celui des quotidiennes re-lations mondaines qu’Augustin ne connaissait pas. Elle n’était pas toujours occupée de licence de lettres, ni de psychologie mystique. Il y avait bien des jours où elle devait vivre comme toutes les filles de son monde, libre, brillante, admirée. Elle sou-riait à des aspects ignorés de lui, délassée des choses que lui

– 475 – connaissait, heureuse, et comme Augustin ne se rappelait pas qu’elle eût jamais souri pour lui.

Un petit génie noir passa dans les chapelles intérieures vouées au culte d’Anne, pour éteindre une à une des lampes d’or. Celle que William James avait allumée, celle qui était dé-diée aux débuts de phrases tremblants, celle qui servait d’ex-voto pour les futurs voyages. Ces extinctions étaient lentes, hési-taient. Le petit génie noir tremblait et pleurait devant les sacri-fices.

Le Président, par-dessus sa grappe de raisins, pérorait cette fois d’une voix conventionnelle, intermédiaire entre l’intime et l’officiel, chauffée par les crus et les desserts.

– Ce projet, dirai-je à notre hôte, aurait toutes les chances. Je le souhaiterais pour mon plaisir personnel, pour le Conseil général, et qui sait après ? Je pourrais dire sans témérité : pour le bien de toute cette région.

Une candidature Desgrès des Sablons naissait, prenait forme et consistance. Quant à la couleur, on verrait plus tard. Peut-être vert agricole, ou rose, ou écarlate, ou même tripartite et mêlée. Elle éclairait déjà la noble figure bourbonienne de M. Desgrès des Sablons ; elle y prenait le truchement d’une douce modestie, destinée à conquérir le cœur des personnes qui, dans nos nécessaires inégalités sociales, pouvaient avoir été moins que lui favorisées par la Providence.

Toute cette partie de la table, depuis la gauche de M. Desgrès des Sablons jusqu’au bout, et de ce bout jusqu’au Président se trouvait noyée dans ce déferlement de considéra-tions politiques. L’autre partie, quoique atteinte, elle aussi, par le raz-de-marée, maintenait à sec certaines éminences ro-cheuses où l’on reprenait pied.

Isolées sur ces refuges, quelques voix se lançaient de l’une à l’autre, par-dessus les eaux, des sortes d’amarre pour conversa-

– 476 – tions submergées. Elles visaient en général Mme Desgrès des Sa-blons, et relancées par elle, rejoignaient le lanceur d’origine.

– Mais vraiment, disait-elle, avec ce rien de hauteur dans l’ironie qui, succédant sans la moindre transition à une camara-derie tout unie de propos, donnait tant de saveur à son com-merce, M. Méridier n’a aucune opinion sur cette ascension d’hiver au Mont Blanc ? Il a la cruauté de nous le faire croire ?

Augustin rattacha le propos à quelques lambeaux volants qui, peu de minutes auparavant, avaient frappé ses oreilles d’un heurt mou, ne pénétrant pas. Sur leurs morceaux aboutés, il mit le couple de vieilles étiquettes : la montagne, la mer. Il com-mença un « Mon Dieu, Madame », tellement imprécis qu’un geste de la main suffisant à en épuiser le contenu, il n’eut plus rien à y ajouter.

Cette région des entretiens familiers fut heureusement ar-rachée à l’horreur d’une fissuration par un susurrement de Mme Marguillier, perceptible pendant une accalmie.

– Moi, soupirait-elle, je n’aime pas la montagne à cause du vertige, ni la mer à cause du mal de mer. Je sais combien c’est ridicule, mais c’est comme ça.

Et elle imprima une confusion de petite fille à ses traits de bourgeoise riche, vieillissante et sensible.

Mme Desgrès des Sablons accueillit l’antique sujet avec la même sympathie qu’un neuf, avec plus d’égards, peut-être même, et l’espèce de bienveillance qu’on montre à un vieillard fatigué.

– Ce n’est pas ridicule. N’est-ce pas, Monsieur, que ce n’est pas ridicule ?

– Si l’on en croit Montaigne, ce n’est pas ridicule, dit Au-gustin d’une façon aimable quoique agacée, et sans d’ailleurs pouvoir comprendre pourquoi il avait émis ce pédantisme.

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– Comme M. Méridier vous met tout de suite en bonne compagnie ! Et que dit Montaigne du vertige ?

– Il nous parle des montagnes de deçà, ce qui veut dire, se-lon M. Villey, les Pyrénées françaises, et il assure que leur grande profondeur lui donne horreur et tremblement des jarrets et des cuisses.

– Et comme vous savez avec précision de quelle partie du corps vous tremblez…

Un seul coin paraissait également à l’abri de la conversa-tion politique et de l’autre : celui où le vieux Monsieur à tête de juge pour concours hippique s’isolait de plus en plus avec Anne, hors du multiple brouhaha qui ronflait dans cette fin de déjeu-ner. Augustin distinguait sa raie élégante, entre les cheveux res-tés gris-blond. Cette même déférence mondaine qui haussait et baissait la longue tête noble, montrait la raie de face ou de bout, comme un sentier ou comme un Y.

Que pouvait-il donc dire, qui appelât la mobilité moqueuse et spirituelle de ces sourires ? Au prix de leur liberté ravissante, tout ce qu’il avait recueilli, lui, était formel et compassé.

– Le côté Houdon et Watteau, se dit-il avec une froideur furieuse. Je pressentais son existence. Je suis heureux de l’avoir vu de loin !

Ce vieux Monsieur avait peut-être pouvoir de rappeler des choses de sa petite enfance ? ou d’une adolescence que lui, Au-gustin, n’avait pas connue ? D’autres le pouvaient comme lui, plus jeunes, élégants, intimes, à qui suffisait une allusion dans des dialogues d’initiés, confidences dont il était rejeté… Il conti-nuait à voix tranquille des conversations mortelles, coupées de monologues saccadés, sans que rien transpirât d’un chagrin qui l’étranglait.

… « Il pouvait bien souffrir un peu. Souffrir pour souffrir, autant souffrir devant elle. » N’était-ce pas ses propres paroles ?

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Eh bien ! il était servi. Il souffrait bien. D’une souffrance faite de torsion physique, de désespoir et de stupeur.

Il but un verre d’eau froide, émit pour l’usage de Mme Marguillier des propos de l’espèce aimable, puis se tut cinq minutes, le temps de laisser réédifier lentement quelques par-ties suffisamment résistantes de son moi démantelé.

Non, il ne pouvait souffrir ainsi ; il fallait en finir. Il y avait bien un moyen d’en finir. Il trouverait. Ces accès sont violents, mais ils passent, ils passent !… La conquête de l’indifférence ! combien de temps prendrait-elle ? Grand Dieu ! combien de temps ?

Il crut bien en sentir l’amorce : une sorte de délaissement ravageant, vaguement libérateur, appuyé et nourri de sar-casmes :

– … Les sentiments les plus raisonnables, sur lesquels quatre-vingt-dix-neuf pour cent des hommes fondent leurs foyers, ne me suffisent pas, apparemment. Les lyrismes, les mi-rages, les bonheurs romanesques chers à Mme Marguillier, tous les paradis sociaux vont m’être donnés par un « apax » du des-tin, pour mon usage privé, par une convergence unique des dé-terminismes du monde. C’est ce qu’attend mon sens du vrai-semblable !

Ce mélange de dérision et de verbalisme lui fut salubre, ou il le crut. Pour la première fois depuis que durait ce déjeuner in-terminable, il s’imagina respirer, à longues respirations dé-blayantes et tremblées, quelque chose comme de l’air naïf et tout simple, le souffle des montagnes, un parfum de prose et de grand vent.

Continuer : partie 3 sur 3