Augustin ou Le Maître est là

Joseph Malègue · Chapitre 12 sur 23 · partie 3/3

Pages du PDF

Augustin ou Le Maître est là

III le Déjeuner

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Certes, il devait prévoir quelques retombées brusques et déchirantes ! Pourquoi donc Anne eut-elle ce geste d’extrême et inconsciente grâce, portant d’un long mouvement spiralé sa main vers un côté de sa chevelure, juste quand Augustin ayant

– 479 – décidé qu’il ne regarderait plus, regardait encore pour la der-nière fois ?… Il dut s’appuyer avec lenteur contre le dossier de sa chaise, la poitrine réduite et le cœur serré, un sourire quel-conque sur le visage.

La manipulation des bols d’eau s’était à peu près arrêtée avec le bruissement du service et le pivotement huilé des portes d’office. Le chœur désordonné des voix sonna brusquement contre un silence qu’on entendit. Les domestiques avaient changé d’attitude. Les quatre livrées circulaient encore à pas imperceptibles ; mais le maître d’hôtel, le dos ostensiblement plaqué contre la grande porte blanche, bombant la cuirasse de sa chemise d’habit, haut, impassible, sculptural, pensait à son propre déjeuner.

Quelques conversations particulières traînèrent, entrete-nues par Mme Desgrès des Sablons pendant tout le temps dont deux ou trois dames avaient besoin pour achever leur confiserie. Augustin entendit de vagues réflexions sur les salons de pein-ture.

Comme pour tout ce qu’elle estimait poétique ou compli-qué, elle interpella Augustin qui pensait ne plus avoir à parler, et sa réponse lui parut la queue maladroite d’un chapitre fini.

– Si la sérénité s’exprime par des lignes droites ? Oh ! je ne sais pas, Madame, fit-il, d’un ton assez nonchalant. Je croirais volontiers qu’il est des sérénités de plusieurs sortes. Je me rap-pelle avoir trouvé sereine une montagne bouleversée de plis et de rochers, dans un soir très pur. Certaines acceptations de souffrances sont d’une grande sérénité.

– Combien de temps dure l’acceptation ? demanda-t-elle avec une douceur de rêve. Mais elle se leva tout de suite, sans attendre la réponse, comme le Pilate johannique.

Augustin vit se dresser son long buste élégant inclus jusqu’alors sous le niveau commun, de son côté de la table. Elle

– 480 – mit en même temps une indifférence cordiale à expliquer au Président que les considérations politiques gagnaient à être dé-veloppées au salon, devant une tasse de café.

– Madame, dit le vieux Sénateur, debout près d’elle et lui donnant le bras, ces considérations réclament quelque chose d’un peu plus chaud que le café.

Il pensait à un verre d’Armagnac ou de chartreuse verte (il avait la chance d’en posséder encore), et tout épicurisme en gé-néral lui était une joie minuscule et solide, nullement perdue dans la vaste saveur de ses satisfactions politiques. Plus que celles-ci, elle conservait, à l’encontre d’ordonnances médicales, un attrait de fruit défendu. Elle se prenait tel un plaisir libertin, relevé, comme disent les cuisiniers, de traces de malice et de dé-fi. Du vieil héritage janséniste, ce qui persistait, c’était cette pin-cée de poivre.

– Monsieur le Président, dit-elle amusée, votre Bénédictine vous attend, ou votre grand-Marnier ou tout ce qui vous plaira, pour rougir vos opinions, qui d’ailleurs, je crois, n’en ont pas besoin.

Sa raillerie glissait, légère et d’un charme infini. Lui, conti-nuait de plaisanter sur les opinions et les liqueurs, comme un maire rural tourne son chapeau. Il méprisait le mari, mais Mme Desgrès des Sablons savait jeter au travers de ses longs et durcissants succès quelque chose qui, si extraordinaire que ce fût, ressemblait à de la timidité. Parmi toute sa séduction, qu’il sentait violemment, il lui trouvait ce qu’il appelait des « airs », des « attitudes », qu’il ne pouvait rattacher à aucun désir de « tenir sa distance », car la distance se tenait bien toute seule. Il ne comprenait pas très bien. C’était d’ailleurs situé fort loin de ses prises, en des cantons de lui mal connus. Pour trouver le vrai sens de ces « attitudes » ou de ces « airs », il eût fallu beau-coup plus que de la finesse juridique, de l’habileté manœuvrière, ou la connaissance de son monde politique, dont il ne manquait nullement.

– 481 –

La surrection de Mme Desgrès des Sablons coupant brus-quement le verbalisme d’Augustin, le jeta dans une véritable tornade de timidité et de terrible espérance. Anne allait re-prendre son bras. Son cœur lui présenta des puissances de souf-frir rafraîchies, toutes neuves, prêtes pour de futures servitudes et le plus vorace bonheur éphémère. Il se lança au-devant d’elles. Et rien d’autre ne compta plus.

Mais cette joie n’eut pas le temps de déferler sur lui. Un in-cident changea l’ordre du cortège. Le maître d’hôtel, dans sa hâte à désencombrer le chemin des couples, s’était jeté sur les chaises d’un mouvement si brusque que le pied de l’une d’elles s’emmêla sur le tapis à quelque chose qui, devait être un fil élec-trique. Il dut quitter ses gants ; on vit tâtonner sa grosse main rouge, tandis que M. Desgrès des Sablons posait sur lui son œil magnifique et à fleur de tête, lourd de silence et de mépris. Mais quand reprit le cortège, les couples se trouvèrent dérangés.

La voisine de droite d’Augustin, engagée dans une conver-sation avec lui, l’immobilisa, tandis qu’un autre, peut-être le vieux colonel, conduisait Anne.

Comme un rideau sur une fin de féerie, une résignation stoïque et déchirante s’abattit sur Augustin. Il sourit avec une amabilité toute simple à la vieille dame à allure de douairière avec laquelle il s’entretenait. Il continua de parler sur les salons de peinture, articles de revue et auteurs bien pensants, qui étaient la pâture de sa vie intellectuelle à elle, comme le voyage d’Italie l’avait été de sa vie sentimentale pour Mme Marguillier. La vieille dame lui en sut grand gré. Puis elle prit le bras d’un autre et partit. Désorganisés, les derniers couples se reformè-rent comme ils purent. L’incidence du chômage tomba sur Mlle, Marie-Louise Marguillier. Inemployé aussi, Augustin lui offrit le bras. Simplette, boulotte et familière, ininfluencée par Paris, la jeune fille lui confia de bonnes petites vérités de sens commun et des drôleries de province.

Augustin lui parlait comme à la surface de son âme, avec

– 482 – une aisance automatique et fébricitante et assez de silences in-terposés pour que, sous la pellicule glacée des apparences, une sorte de chant pût se dérouler, plein de rythme, de fureur, de tendresse et de désespoir.

Langen

Und bangen

In schwebender Pein

Himmeloch jauchzend

Zum Tode betrubt,

Glücklich allein

Ist die Seele die Hebt.

De tous les moments qui composèrent ces heures de délice et de martyre, ceux qu’occupa ce long retour fiévreux à un bras dérisoire, dans tous les endroits traversés ce matin par ses in-quiétudes éperdues, furent peut-être les plus ironiques, les plus violents et les plus ravagés. Les mêmes petits salons anciens dont le souvenir l’étranglait, cette gageure de conversation automatique et brillante, hachant les vers de Gœthe, une envie de crier, de pleurer ou de rire, vraiment c’était d’un comique ex-trême, unique dans son histoire, et il valait la peine d’avoir pas-sé par là.

Glücklich allein

Ist die Seele die liebt…

Dans le grand salon, le même coloré, fastueux, horrible chaos de tapis, de fleurs, de peintures, de feuillages de parc, dans la perspective des baies et des glaces, se proposait comme à sa venue. Il rendit à Marie-Louise sa révérence et promena quelque temps entre les chaises sa détresse, sa dérision de lui-même, sa lassitude de tout.

Très loin, dans l’autre axe du salon, en un groupe de per-sonnes où se trouvaient le vieux Monsieur et d’autres plus jeunes debout près d’elle, la grâce d’Anne était enivrante. Au-gustin, à cette distance, put la regarder franchement, sans dan-ger. Il la voyait de profil. Elle ne s’occupait pas de lui, ne savait

– 483 –

plus s’il existait, ne lui était plus rien.

Il la détaillait d’une observation glaciale et furieuse, inso-lemment extérieure, déchirée, antithétique, avec de courtes poussées éperdues.

– Qui êtes-vous, au tréfonds de vous-même ? – telle que vous m’apparûtes, princesse de neige et de mélancolie, au mys-ticisme inexplorable ? – ou telle que maintenant vous vous montrez, dans le ruissellement de votre rire, mutine et presque bondissante, posant comme une bergère d’idylle, sans peser, vos pieds légers sur les tapis ?… Tant de pureté et tant d’éclat, un cœur si riche et de tant de mystère, tant de race dans toutes les attitudes et toutes les cachettes de la vie…

Là, il se dit qu’il faisait des phrases et qu’il divaguait. C’était beaucoup plus simple. Infiniment plus simple. Il n’avait, dès qu’il le pourrait, qu’à s’excuser et partir. L’assurance qu’il ne verrait probablement plus aucun de ceux qui étaient là, qu’il s’arrangerait bien pour cela, lui parut le complément naturel de sa misère, et aussi une sorte de vengeance à leur égard à tous, de toute cette peine qui l’accablait. Un peu comme on se suicide, moins par désespoir pur que pour se venger de l’être par qui l’on a tant souffert, et qui l’apprendra lorsqu’il sera trop tard.

Il découvrit entre deux jardinières de Copenhague, la cou-verture saumon d’une Revue des Deux Mondes. C’était parfait. Excellente lecture. D’une puissante neutralité. Elle l’occuperait jusqu’à ce qu’il fût possible de partir.

« Jean Maldonat. – La vie d’Université et l’incroyance hu-maniste en 1564. » C’était, avec titre et sous-titre, une étude au-tour d’un nom chargé de fournir à l’idée générale le minimum de romanesque né d’une personne particulière et de ses aven-tures. Le travail juxtaposait, suivant les bonnes traditions nor-maliennes, un certain « piquant » d’exposition, à une fasti-dieuse critique de méthodes et de sources, d’autant plus pesante qu’elle jouait la légèreté.

– 484 –

L’auteur était Jean-Paul Denisot, dont Augustin se rappe-lait le laborieux dilettantisme. Ce qui remonta dans sa pensée, ce fut ce spectacle de vieux quartiers populaires, si souvent con-templés de sa turne en troisième année, au dernier étage de l’école, tandis qu’ils rêvaient, Bruhl et lui, devant le paysage le plus mélancolique de Paris. La pauvreté des couvents qui s’y éteignaient plus ou moins, les vieux arbres, dans la distance, au fond des cours brunes, le sommeil des ruelles aïeules, toutes ces choses agonisant à ses pieds dans les diminutions diverses de la misère, bordaient la plus intense vie intellectuelle et augmen-taient d’autant la hauteur de son planement sur le monde.

Que tout cela semblait loin ! C’étaient les années de Largi-lier, de sa grande crise de croyance, du premier et du plus cruel de ses deuils. Toute cette poudre de passé ennoyait bien des arêtes, même les plus vives. Notre cœur se fatigue, heureuse-ment. À travers cette profonde épaisseur de temps, nos joies, nos douleurs, nos amours finissent à peu près toutes par sauter de l’actuel dans la mémoire et de celle-ci au néant.

Ces pensées lui furent bienfaisantes, plus que le verbalisme de tout à l’heure. Il se sentit plus froidement solitaire, plus re-foulé sur lui-même, plus irrémédiablement lointain. La lecture de Denisot elle-même lui servit. Il prit plaisir au tri des maté-riaux, à l’élimination des solidités factices. Remise en mouve-ment, l’efficace mécanique mentale lui redonnait, à petites doses tranquilles, le goût des réalités impersonnelles, indépen-dantes de son propre cœur, dépassant de haut les contingences sentimentales et le caprice des minutes passionnées. Sur elles seules le temps ne mordait pas. Cette esquisse si pauvre sur Maldonat, lumignon perdu dans les illuminations de l’intelligence, participait, quoique indigne, du cortège d’Athèna.

Pendant que bruissait le vaste salon et que des billes de bil-lard sonnaient quelque part dans ses prolongements, il osa dé-fier toutes les formes de sa longue détresse. Il accentua l’abandon d’Anne dont il avait tant souffert, et son propre mar-

– 485 – tyre. Il dressa sous ses regards le spectacle de la jeune fille toute glace et réserve pour lui, toute grâce et délice pour les autres… Qu’est-ce qu’il lui avait fait ? il avait dû probablement la regar-der comme un idiot, sans s’en rendre compte. Mais où ? à table ? ici ? à son bras ?… D’ailleurs qu’importait, maintenant ?

Il se battait contre son amour. Il lui semblait piétiner des roses, massacrer des choses précieuses par rage qu’elles ne fus-sent pas à lui, déchirer des émotions inretrouvables. Elles s’écartaient de lui tristement, suppliantes merveilleuses heur-tées par des crosses de soldats. Comme un musicien se casserait la tête sur des équations d’acoustique, il mêla de calculs et de chiffres les chants de son déchirant amour… « Oui, par quel coefficient d’après-guerre multiplier le chiffre de fortune repré-senté par le genre de vie qu’il avait sous les yeux ? » Il se déclara fou, malade, détraqué, atteint d’une secousse bien décrite, cata-loguée, guérissable… Certes, c’était une expérience incompa-rable, qu’on ne payait pas trop de tant de souffrances…

Glücklich allein…

Ist die Seele die liebt.

Cette Revue des Deux Mondes, lecture commode, peut-être n’était-il pas très aimable, ni très bien élevé, de s’y ensevelir… Il entendait quelques tintements de tasses à café, des éclats de voix particuliers dans le bruit général… Dix minutes encore peut-être et il pourrait partir.

Au fond, la seule vraie Anne, unique, précieuse et toute à lui, Anne glaciale et passionnée, c’était celle de l’examen, souve-nir que rien ne lui arracherait jamais. Il trouva un mot pour la désigner. Il l’appela : Anne de l’Apparition. Tout le reste ne comptait plus.

Le choc fut très court, dramatique : une seconde de paraly-sie, et puis toute une reconstitution foudroyante, et les forces nécessaires pour se posséder dans une terrible joie. Anne était devant lui, à deux pas. Il se sentit composer son visage pour une

– 486 – amitié gaie et toute simple, qui était ce qu’elle devait aimer et la seule chance de garder un contact quelconque avec elle. Il lui fut même possible d’entrer à plein, jusqu’en ses claires profon-deurs, dans le bleu vivant de ses prunelles et de s’abîmer en leur lumière.

Elle dit simplement :

– Peut-on interrompre votre Revue des Deux Mondes ?

Elle portait une tasse de café dans les mains. Sans attendre la réponse elle demanda :

– Combien de sucres ?

Il eut le temps de se dire que c’était là un autre moment pa-thétique qui ne lui serait pas accordé deux fois. Il lui fallait con-centrer toute son âme dans cette mince lame de durée.

Elle était fine et svelte, à peu près aussi grande que lui. En trois coups, d’œil, comme une brute, il rafla tout ce qu’il put de ce velouté de pâleur et d’ombre qui était son visage, et sur la belle tête penchée, les ondulations de cheveux châtains aux courbes tendres, réunies en un chignon bas, comme dans les statues de baigneuses du XVIIIe siècle. Le bleu des yeux était plus clair et léger qu’il n’eût pensé. Il razzia tout, sans discré-tion, sans retenue. Peut-être qu’elle était blessée ?

Avec une certaine douceur gracieuse, dans sa réserve de toujours :

– Mais comme vous restez loin ! dit-elle.

Elle n’était pas blessée. Mais lui, crucifié de remords. Idiot, goujat ! C’était une simplicité toute unie, qu’il fallait devant elle !

Il répondit d’éperdus mots quelconques :

– Loin ? Oh ! Voyez ! je n’ai pas su m’arracher à de belles

– 487 –

pages, d’un de mes anciens condisciples…

– Elles sont vraiment bien ?

Il vit se lever d’interrogation les admirables sourcils Wat-teau.

– Non ! fit-il d’une brusquerie cordiale et presque cama-rade, qui ne dut pas lui déplaire.

Ses regards n’exprimaient qu’une respectueuse amitié, tout ordinaire, toute franche, une joie tranquille ; c’étaient, en somme des regards très réussis.

Elle lui sourit de nouveau. Ils se quittèrent.

Augustin restait immobile, en une sorte de recueillement. Ses paupières semblaient abaissées sur ce qu’il lisait. Agenouil-lement, prosternement intérieur ? Les deux, sans doute, et des pleurs qu’il fallait cacher. La tasse de café lui fut d’un grand se-cours.

Il la reposa sur la table avec la Revue, entre les deux Co-penhague. Maintenant, il pouvait partir ; il s’en irait en une gra-titude infinie. Que toutes choses restassent désespérées, il le sa-vait bien. Peu importait. Il l’avait vue douce, bonne, pitoyable, ce qu’elle était, enfin. Elle l’avait senti écarté, loin. Son dernier sourire le brûlerait longtemps.

Entre lui et Mme Desgrès des Sablons, des groupes de meubles et de jambes dessinaient un long chemin sinueux.

Aux premiers pas qu’y fit Augustin, la haute porte double s’ouvrit sur le hall d’entrée. Ce qui s’introduisit d’abord par ce rectangle soudain, ce fut un domestique dont la figure inerte prolongea le vestibule. Un Monsieur gras, presque jeune, solen-nel, vint ensuite, qui fit en clignotant deux pas préliminaires, se logea dans l’œil un monocle et s’immobilisa. Après quoi, ayant donné à son visage, par le moyen de cet instrument d’optique, une expression raidie et inflexible, il sembla sommer la société

– 488 – présente de lui révéler l’emplacement où se cachait la maîtresse de maison.

Sur une réponse invisible, le monocle abandonné à lui-même tomba d’une chute verticale heureusement arrêtée par une moire de soie, et perdit dès lors toute importance et tout in-térêt. On n’en parlera plus. Les pas maintenus en réserve repri-rent leur cours et le portèrent cette fois vers Mme Desgrès des Sablons, cependant que son visage par sa dureté de pierre, aver-tissait les personnes qui, se trouvant sur son chemin auraient été tentées d’intervenir, qu’il ne souffrirait d’elles, au cours de ce trajet, nulle interférence, qu’il les considérait, d’ailleurs, comme de simples effigies assises, des sphinx bordant l’avenue où se posaient ses pas.

Arrivé à destination il dessina avec son corps un arc de cercle au bout duquel pendirent, protubérantes, caricaturales, presque détachées de tout le reste, ses lèvres. En même temps, à cette minute précise, comme en l’absence de ses yeux, clos, et de toute vie sur son visage, ces lèvres se trouvaient la seule expres-sion possible de son âme, il lui fut donné par leur intermédiaire, de poser cette âme en un grand recueillement sur la longue main parfaitement belle que Mme Desgrès lui abandonna avec un ennui exquis.

Ceci fait, demi-incliné, sans prendre le temps de se redres-ser, il salua de la même manière la vieille douairière qu’il appela « ma tante », et envoya, droite et gauche, vers les autres dames qui reposaient là, un oblique geste d’œil rapide, furtif et vitrifié.

Après quoi enfin, heureusement déchargé d’une responsa-bilité immense, il tourna de cent quatre-vingts degrés, se trouva face à face avec M. Desgrès des Sablons venu au-devant de lui, qu’il appela « mon oncle », ne fut plus que poignées de main, épanouissements, frétillements, clignotements et sourires, qui ordonnèrent par rapport à l’idée abstraite de devoir accompli, les précoces petites rides de son gras visage vieilli et jeunet.

 

– 489 –

Ce fut un soulagement général. Le grand salon reprit sa vie, le groupe des dames sa calme mobilité.

– Je m’excuse encore, disait-il. J’arrive deux heures trop tard. Je viens de parcourir depuis ce matin trois cent quatre-vingt-dix kilomètres.

Il expliquait des moyennes et des itinéraires. Il avait com-mis l’erreur de passer par la nationale en rechargement. On ne l’y reprendrait plus.

C’est vers ce moment qu’Augustin, terminant lui aussi un voyage, mais plus court, débarquait près de Mme Desgrès des Sablons et se heurtait au Monsieur gras.

– Monsieur Méridier, nomma Mme Desgrès des Sablons avec l’indolence dont elle eût dit n’importe quoi.

Comme elle ne présentait pas l’autre, réservant en général à ces formalités un accomplissement distraitement lassé et pa-resseusement incomplet, il se présenta lui-même.

– Vicomte Olivier de Louviers-Baulny.

Un ancien souvenir, bien connu d’Augustin : le jeune homme aux treize idées, que son père préparait autrefois au baccalauréat. Augustin se rappela subitement avoir entendu à peu près ce nom pour le vieux Monsieur chevalin et la Douai-rière. Cherchant que lui dire, il put mettre la main sur un Mar-quis de Louviers-Baulny, ambassadeur à Vienne aux environs de 18… On parla de papiers de famille, d’un grand-Oncle, mar-quis actuel, d’une assez belle collection de quelque chose.

Le Vicomte se mit une main derrière le dos, regarda tom-ber son pantalon sur ses guêtres, toussa, fixa l’air au-dessus de son interlocuteur, sans desserrer ses lèvres. Ses yeux se mélan-colisèrent, prirent du vague. Comme Augustin ne le quittait pas malgré tous ces avertissements et qu’aucun tiers ne se trouvait là pour couvrir sa fuite, avec un dernier geste qui tenait de

– 490 – l’indication topographique, de l’excuse et de l’adieu, il murmu-ra : « Je pense que je vais saluer Mlle de Préfailles que je vois là-bas, près de mon oncle. » Un coup de stylet, fin et profond, frappa Augustin, pénétra la cuirasse.

Le maître d’hôtel, en pas d’un silence savant, parcourait le grand salon à la recherche des tasses à café, posées sur tous les meubles possibles. Immobilisant les cuillers d’une pression de son pouce contre les soucoupes, il portait les tasses avec une fermeté pieuse et les posait sans bruit sur le plateau, comme de petits œufs tout pareils.

Quand l’énorme plateau fut complètement garni il le soule-va et l’emporta vers de lointaines issues. Ainsi qu’Augustin, mais avec une bien autre autorité, par une science infaillible et inconsciente, logée tout entière dans ses muscles, il choisissait au milieu des invités et des meubles, sans paraître les voir, des clairières désencombrées, tandis que la double courbe de ses bras de chaque côté d’une épine dorsale immobile et ployée, té-moignait d’une haute technicité.

C’était le moment où Augustin s’approchait de Mme Desgrès des Sablons et s’inclinait devant elle.

– Mais est-ce que vous nous quittez déjà, Monsieur ? Quelle mauvaise idée !… (Avec cette correction grammaticale méticuleuse et articulée, qui n’était qu’une des formes de sa calme possession de soi) : Nous élevons contre elle les plus fortes objections. Rasseyez-vous. Et même, je crois, asseyez-vous. Mettez-vous en frais. Soyez le plus aimable que vous pour-rez. Plaisez-nous extrêmement.

Augustin admira la surprenante et impérieuse amabilité de cet ordre où, par une sorte de chef-d’œuvre, toutes les nuances de l’intérêt que lui portait une grande dame, se trouvaient indi-quées avec une délicatesse qui le faisait croire né de sa fantaisie et de son plaisir. Il se voyait dominé par de beaux yeux rieurs et pénétrants où ne se marquait aucune curiosité mais un peu

– 491 – d’attente, dont on ne pouvait dire s’ils dédaignaient de savoir ou s’ils savaient. Pleins d’une bienveillance assez autoritaire, il n’y manquait même pas une lointaine sorte d’amusement et de bonté.

Ce fut pour Augustin une minute dont il eut consolation et douceur. Après quoi, il la sentit rejoindre le reste des choses qui entouraient Anne, s’ensevelir avec elles dans ce même senti-ment général d’à quoi bon, de froid, d’étranger, d’aboli.

Il se figea dans les commodes formes mondaines :

– Hélas ! Madame… des occupations odieuses mais inexo-rables… Et comme je suis désolé…

Mais voici qu’au bout lointain du grand salon, dans ce coin d’où venaient des fumées de Havane, un départ autrement con-sidérable se prépare. Serrant des mains, tournant de tous côtés sa figure hargneuse et futée, l’air d’explorer toutes les cartes d’un jeu, M. Marguillier distribue de droite et de gauche les signes de l’adieu. Il s’avance dans la longue jaquette provinciale et ennoblissante, dont aucun ministère n’a pu le guérir. M. Desgrès des Sablons l’accompagne. Le profond tapis assour-dit l’éclat de ses pas de maître. Mais son visage ?… Oh ! son vi-sage !… Remodelé par la lumière des élections prochaines qu’il porte déjà sur ses méplats, il avance dans une solennité isolante, comme une lune adorée par des idolâtres.

– Comment ! fait Mme Desgrès des Sablons, M. le Président nous quitte aussi ? Mais comme ils sont ennuyeux, tous ces gens si occupés.

Et Mme Marguillier présentant elle-même des signes d’agitation :

– Oh ! mais vous, Madame, nous vous retenons jusqu’au thé. Nous vous ramènerons. Comme ce serait aimable ! Et Mlle Marie-Louise aussi !

 

– 492 –

Béate et douillette, Mme Marguillier s’installa pour jusqu’au thé. Mlle Marie-Louise, rondelette et bon enfant, sur qui la vie de Paris n’avait pas mordu, sortit de derrière sa mère et y rentra.

Tout le salon s’agite dans le bouleversement de cette grande retraite. Anne déjà tournée vers sa tante qu’elle se pré-pare à rejoindre, la regarde de loin, tout étonnement et hésita-tion. La longue élégance de ses bras, les courbes momentanées de sa robe pure et nue, dessinent une manière d’immobile pas de danse, dont Augustin, désintéressé désormais et renonçant, maître de son désespoir bien mieux qu’auparavant, capte en un seul éclair la fugitive et inoubliable beauté.

Incliné devant Mme Desgrès des Sablons, il échange avec elle ces mots gais et charmants qui ne résonnent bien qu’aux alentours des départs. Anne va l’entendre pour la dernière fois. Il termine là une histoire incomparable, mais finie. Il désire donner l’impression qu’il s’en va avec reconnaissance, décision, sérénité, comme d’un beau soir de fête, l’œil enchanté encore, mais pour de très longs jours. Il parle, trop bien peut-être, sans ces efforts de modestie dont il est coutumier (détestant « qu’on s’occupe de lui »), avec tous ses moyens, qui sont vastes, en une sorte de fièvre amusée.

Il se rappela plus tard qu’il s’agissait de voyages et d’impressions exotiques : « Elles n’ont pas besoin, disait-il, de l’aide des langues étrangères, étant émotions pures et sans mots, précisément faites d’inconnu et d’étrangeté. » Il ne sut jamais pourquoi ni à quelle occasion ce sujet-là avait surgi.

– Adieu, Madame, fit-il à demi-voix, et encore toute ma gratitude.

Anne, debout derrière sa tante, appuyait ses deux bras nus sur le dossier de la bergère. Elle écoutait Augustin parler.

Il eut le temps de revoir la lumière bleue, de s’étonner que ses yeux fussent de nouveau bleu sombre, comme au début du

– 493 – déjeuner et comme autrefois, et qu’ils pussent à leur gré chan-ger.

En secret au fond de lui-même, une voix sèchement appré-ciative demandait : « Furse ou Watteau ? Comme je ne la verrai plus, je ne saurai jamais. »

– Au revoir, Monsieur, fit Mme Desgrès des Sablons, avec une affabilité simple et charmante. Oh ! Monsieur ! dès à pré-sent… nous attendons Mgr Hertzog pour l’une des semaines prochaines. Vous serez certainement libre de venir. Nous en au-rons une vraie joie. Et bien entendu, vous nous reviendrez d’ici là.

Augustin fit brusquement :

– J’en serai profondément ravi, Madame.

De grands heurts sourds, lourds, mats, providentiellement placés sous la limite de l’audition, battirent au fond de son mi-sérable bonheur, trempé de remords, de lassitude, d’épuisement et d’un blanchâtre recommencement d’espérance.

Il allait souffrir encore ! Il savoura le goût boueux des déci-sions impuissantes.

Mais, ô stupeur ! N’est-ce pas la voix de M. le Président qui se fraye un chemin dans la broussaille des phrases de son hôte, au cours d’une conversation finale entre les portes ? Tel un rude bûcheron qui donne deux coups aux bons endroits, il répète ses mots, comme toujours lorsqu’il est content.

– Augustin Méridier ! Tiens ! tiens ! Mais oui ! mais oui ! Comment n’ai-je pas reconnu ? Vous êtes le fils de Jacques Mé-ridier, le professeur. C’est bien ça, c’est bien ça ! Votre père était un bon ami à moi, il y a quarante ans. Mais vous sortez ? vous sortez ?

Comme si la cordialité de M. Marguillier, pareil à l’être d’Aristote, ayant acquis toute la perfection de son principe sen-

– 494 – tait que ce principe ne lui suffisait plus, le Sénateur frappa brusquement Augustin sur l’épaule :

– Tu feras route avec moi. Je tutoyais bien ton père, fit-il devant l’étonnement réprimé de l’interlocuteur.

Quoi donc ? quoi donc ? M. Desgrès des Sablons donne l’ordre d’appeler la voiture de M. le Président ? Inutile, bien inu-tile. Elle est là-bas, au bout du parc. On va la rejoindre à pied. À pied.

La considération de M. Desgrès des Sablons pour Augustin a singulièrement monté de température. Augustin fait partie du même groupe virtuel que le Sénateur, président du Conseil gé-néral, ancien ministre de la Justice, chef réel et occulte du Dé-partement, vice-Président du Sénat, et puis qui sait après ?

Seulement ses gestes n’ont pas encore bien compris com-ment ils doivent s’ajuster à la situation nouvelle. L’expression des prunelles à fleur de tête, l’huile grasse de la voix, l’avant-bras sur la savante dissimulation du ventre et la froide poignée de main au bout de cet avant-bras, tout cela retarde sur l’empressement de ses pensées. Mais ça se rejoindra, ça se re-joindra.

– Au revoir, cher Monsieur, dit le Sénateur. Tout à fait en-chanté. Et soyez sûr que la combinaison est très viable et que je vais m’y employer.

Elle flotte en l’air, la combinaison. Elle vole, invisible, dia-bolique, dans le seigneurial vestibule de pierre aux raides coffres anciens. Et tous ensemble, coffres, vestibule et parois de pierre font comprendre avec un sérieux glacial qu’ils ne s’assimilent pas la combinaison, et se rendormiront pour ne pas la voir, dans leur sommeil et leur passé.

Augustin accompagne le vieux Sénateur. Il tourne la tête, en passant, vers les corbeilles de roses. Tout le matin lui revient avec leur parfum, des différences sentimentales immenses, le

– 495 – renouvellement de toute sa vie. L’impression totale est d’étrangeté infinie, d’invraisemblance que toutes ces choses puissent continuer l’état antérieur, vieux de quelques heures. Il sent l’impossibilité d’attendre huit jours, le bonheur d’être auto-risé à revenir encore, la souffrance physique de l’absence d’Anne. Il en fléchit ; en défaille… Il est vrai que ces choses uniques tolèrent des marges : le recul subit de son âme vers les anciens temps, cette lointaine période de la vie de son père et ce dur vieil homme rusé qui marche auprès de lui.

Le Sénateur ignore les corbeilles de roses. Cette voix âpre, hargneuse et disséquante, dont Augustin a palpé le mordant pendant tout le déjeuner, elle se fait entendre adoucie d’amitié. Pour ces grands arrivistes, montés à peu près aussi haut qu’ils peuvent espérer, sans le besoin désormais de la dureté initiale, l’amitié est un luxe qu’ils s’offrent comme tous les autres luxes, sur le tard.

Oui, le Président avait beaucoup connu son père. Ils man-geaient ensemble, dans la même pension du quartier latin, l’un boursier d’agrégation, l’autre clerc d’avoué. Ça lui avait rendu un sacré service, à lui, Marguillier. « J’ai vu le droit autrement, et l’histoire, et l’art de parler, et la psychologie collective, comme disait ton père, et tout. »

Augustin imaginait aisément tous ces temps d’ancienne Sorbonne : la précision brillante de son père, éclairant ceux qui avaient besoin de sa lumière, désintéressée, se suffisant à elle-même comme toute beauté, – et l’autre, l’utilisateur, absorbant le travail des autres.

– Je l’ai retrouvé ici avec joie ; peut-être ne l’ai-je pas assez aidé… Il faisait si peu de bruit… il sollicitait si peu !

Le cœur d’Augustin se serra. Les convictions religieuses étaient commodes et bienfaisantes, qui permettaient de ré-pondre : « Il est maintenant au-dessus de vos offres et de vos secours. »

– 496 –

Il demanda des nouvelles de Marguillier Gustave et de son frère.

– L’un tué en Champagne, dit le Sénateur avec une sèche tristesse. L’autre, que veux-tu ?… Il compte sur son père…

À ce moment, tomba du ciel, subit et inattendu, comme un tonnerre, le choc sous lequel Augustin vacilla :

– Cette petite Préfailles !… fit Marguillier « Elle est bien charmante ! Qu’est-ce qu’ils vont en faire ?

Augustin, de son mieux, lutta contre l’affolement de sa poi-trine. Il craignait que son compagnon ne s’en aperçût. Crainte vaine. Les politiciens d’esprit juriste, même de premier ordre, comme celui-ci, ont une psychologie spontanée directe et dure, qui n’est guère orientée que par leur arrivisme. C’est un puis-sant faisceau de phare dardé sur l’ennemi. Hors du faisceau, nuit totale. Marguillier eût pris pour fatigue et coup de soleil tout trouble qu’il eût pu voir.

Le Président continua, sans se douter de quoi que ce fût :

– Bien entendu, c’est Desgrès qui a toute la fortune. Et elle n’est fichtre pas mince. Les Préfailles, beau vieux nom en train de s’éteindre. J’aurai vu les derniers feux.

Qu’est-ce qu’ils vont faire de cette petite ? On disait sa mère exquise. On dit ça de toutes les filles mortes jeunes. Son père n’avait que sa solde. Desgrès a des enfants du premier lit, mariés, et des neveux de tous les côtés, Louviers-Baulny, et autres. Suivit un grommellement, de grammaire confuse, mais de sens clair : « Ni héritière à saisine, ni successeur irrégulier. Alors quoi » ?

Dans le terrible bouleversement de son cœur, Augustin voyait poindre une sorte de lueur au fond des impasses de son dur et douloureux amour. Il fallait parler d’elle, d’un ton déta-ché, quelconque, honorablement froid. Il y avait quelque chose

– 497 –

qu’il fallait demander.

– Ces deux Louviers-Baulny… ils me semblaient pourtant faire avec elle un groupe assez intime…

Quelle brise, quel souffle inconnu, quel Dieu plein de pitié pousse le Président vers la droite réponse, comme sur un beau chenal balisé ?

– Non. Pas l’impression qu’elle fasse l’erreur de sa Tante.

Puis, détaillant, gourmand et méthodique :

– Paul Desgrès, celui qu’on appelle Desgrès des Sablons, s’est payé une fille d’une beauté célèbre. Je l’ai connue, à vingt ans. Bon Dieu ! qu’elle était brillante, et racée, et splendide, et tout !

– Elle l’est encore, murmura Augustin, heureux de cet alibi dans son amour.

– La petite tient d’elle. Moins de brillant, peut-être, moins de « cravache » ; plus de charme et plus de touchant. Elle aurait moins de défense et laisserait voir qu’elle n’est pas heureuse… Avec l’autre, tout est voilé… Me demande ce qu’ils en feront…

L’allée était longue. La conciergerie, pas encore en vue. Le gravier crissait sous leurs quatre souliers. Les paroles de Mar-guillier sonnaient assez sèchement dans ces larges espaces pleins de soleil.

Tout en Augustin était chaos. Il démêlait quelques linéa-ments en un tourbillon d’émotions sauvages, incapable de sa-voir ce qu’elles étaient essentiellement : joie ou douleur, terreur ou espoir, une sorte de honte de voir manipuler avec ce sans-gêne l’image qu’il n’évoquait qu’avec des agenouillements, l’impossibilité de retenir sur le versant raisonnable le devance-ment frénétique de ses rêves, les jours qu’il faudrait encore at-tendre, des craintes éperdues et le début d’un ouragan d’espérance, que les propos de Marguillier anéantirent de nou-

– 498 –

veau.

– Et puis, je crois que nous disons des bêtises. Il y a le grand Desgrès. Évidemment !…

Sur ce chapitre, le vieil avoué local devenu homme d’État, si sommaire en valeurs morales qui devaient mal jouer sur ses cordes, s’étendait, voyait clair, détaillait avec volupté.

Il rappela les vieilles histoires de la génération précédente. C’est son étude, – du moins celle du prédécesseur, – qui avait li-cité la vente « des Sablons et autres immeubles », aux grands soyeux de l’époque : Desgrès et Compagnie. « Desgrès », c’était Desgrès. « Et Compagnie », c’était aussi Desgrès. Un vieux Monsieur à barbe blanche, robuste, très simple, portant sa va-lise lui-même, dont on n’avait su qu’après, la personnalité. Là tradition s’en conservait dans l’étude.

– Maintenant Desgrès, c’est Henri. C’est l’aîné des fils. Il était déjà très riche quand il a commencé d’être riche. Paul dis-paraît dans l’ombre de son frère.

Un bourdonnement de termes d’argent semblait enclore en passant les bois, les hectares de prairies et tout le rond du ciel.

Marguillier expliquait les puissantes sociétés d’énergie électrique de Strasbourg à la Méditerranée, techniquement, fi-nancièrement, commercialement, les plus fortes de France. « Ça c’est la base. Et puis le jeu des annexes et des filiales, le finan-cement par ses propres banques, les arrangements de produc-tion arrachés aux grands consortiums »…

– Depuis la guerre, bien entendu, il y a les extensions sué-doises, canadiennes et celle de l’Afrique du Nord. Pendant la crise de vingt et un, il a tué autour de lui toute affaire moyenne, comme un gros arbre.

Ici un coup de coude dans les côtes d’Augustin, accompa-gnant un mot prononcé les mâchoires serrées, qui eût ravi Har-

– 499 –

pagon :

– Et la prrrrr… udence de tout cela !… l’absence de disper-sion, les réserves gigantesques et les dividendes lents !

Soudain le Président abandonna ce ton vif, ces yeux de loup-cervier, ces manipulations fictives, par des mains courbées en plateaux de balances. Les propos qui suivirent prirent une froideur objective, l’indifférente précision dont on expose des réalités monétaires infiniment au-dessus de vous, par exemple les chapitres d’un budget d’État.

– Un des vingt ou trente hommes les plus riches du monde…

À peu près les termes de Bruhl autrefois. Augustin pensa que les financiers se renouvelaient peu.

– J’ai entendu évaluer – par des gens qui doivent savoir (et à une date donnée, sans quoi, ça n’a pas de sens)… Mais soudain s’interrompant, allongeant en une sorte de moue ses deux lèvres rasées – À quoi bon ? fit-il.

Il termina sur ce petit silence, pour laisser à la seule sorte de rêverie qu’admît sa pensée, le temps de se développer et de s’étendre. Ce qu’il oubliait de dire, petit détail pas à l’échelle des grandes lignes de l’histoire, c’est qu’il existait dans quelques lointaines dépendances de M. Henri Desgrès, perdus en sa masse économique immense, en des conseils d’administration gras, tranquilles et peu visibles, certains postes, occupés par quelqu’un du nom de M. Marguillier.

Augustin haussa les épaules le plus discrètement qu’il put. Marguillier ne savait rien, en dépit de tout ce cliquetis autour d’une des vastes puissances du monde. Il n’avait pas vu de pe-tites choses, ignorées de tout bilan, cachées en d’autres compar-timents de l’activité humaine, la main admirable, jetée passion-nément à ses lèvres, ni la longue fillette aux yeux bleu sombre, ni l’immobile et impassible tendresse dont il les enveloppait

– 500 –

toutes les deux.

Il poussa, à lèvres closes, un long soupir filé et intermi-nable. Tout occupé d’examiner de loin sa voiture maintenant en vue, Marguillier ne le remarqua pas.

Le chauffeur sauta du siège et tint la portière. Augustin en-tendit : « Je ne t’emmène pas, parce que… » Et ici une raison qu’il n’écouta pas, parente de celles qui l’avaient empêché jadis d’aider efficacement son père. Il dit qu’il avait sa bicyclette et remercia. La voiture décrut sur la route. Augustin se recouvrit.

Lorsqu’il s’agit, pour reprendre sa bicyclette, de rentrer dans ce parc qu’il venait de traverser, il crut ne pas supporter de revoir ce rond de nature où elle reposait ses yeux, ce cadre d’air vide et vaste où elle respirait.

Que l’avenir fût ceci ou cela, possible ou impossible, atroce ou heureux, c’était dans le présent qu’il était, son immaîtrisable présent passionné. Il ramassa d’une avidité égale toutes les images d’Anne, même celles dont il avait tant souffert. La longue marche éperdue dans les salons frais, la spirale de sa main montant vers la chevelure, le regret : « comme vous restez loin », la compagnie des Louviers-Baulny, la dernière attitude : les bras sur la bergère puis, droit dans le sien, le grand regard pur et tout ce haut attrait inaccessible, à cause duquel il avait commencé de l’aimer.

Il dut réprimer le désir de s’abattre sur la pelouse à plat ventre, d’y cacher sa tête, et aussi de serrer son cœur à deux mains à cause de l’intolérable, de la mortelle douceur qu’il y sentait.

 

– 501 –