Augustin ou Le Maître est là
V In Psalmis et Hymnis et Canticis
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
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– Sans cela, dit Anne, il n’y aurait pas Foi ! La Foi catho-lique est une Foi.
– La Foi catholique est une Foi, reprit Augustin répétant Anne d’un ton sourd et rude et le front baissé, pour éviter les ardents yeux sombres posés sur lui ; – se demandant s’il avait dit assez pour l’empêcher de prendre son goût des choses reli-gieuses pour une Foi, au sens fort, s’il n’était pas resté en deçà de la sincérité absolue qu’il fallait éperdument lui offrir ; – et aussi parce qu’il ne l’avait jamais vue plus passionnément belle, et transparente jusqu’à l’âme, et qu’il désirait se jeter à terre de-vant elle, baiser le bas de sa robe et lui tendre désespérément les bras.
– Il n’y aurait pas non plus, dit Mgr Hertzog, de reconnais-sance à Dieu pour le don de Foi, qui est, d’une certaine façon, gratuit, comme le don même de la vie…
– En somme, conclut Augustin, l’humble manière qu’a notre pauvre pensée de connaître Dieu serait changée, et le croyant vivrait en Éden.
Anne retrouvait les fermes formules qui la soutenaient, il y avait deux mois…
On sentait pénétrer dans le salon une odeur d’eau froide et de parterres nocturnes, émanée, semblait-il, des terrasses im-médiates, mais née en réalité à une longue distance et atténuée sur la route. Avec un peu de fraîcheur dans le dos, qui lui don-nait envie de tousser, c’était tout ce qu’Augustin, tourné contre la nuit, percevait des espaces extérieurs qu’elle emplissait. Toutes les lumières du salon, lustres, appliques, feux électriques répartis sur les tables, prirent une touche sèche et une patine ar-tificielle, en face du vaste bleu encore invisible qui commençait à se faire sentir de partout.
– Vos élèves de Lyon vous regretteront, dit M. Desgrès après la phrase sur l’Éden.
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– Ceux de Paris seront heureux, continua Mme Desgrès des Sablons. Ainsi va le monde.
Augustin revenait après ce long discours à son timide sou-rire un peu gauche, séduisant sans qu’il le sût. On entendait la pianiste tirer du clavier de jolis sons d’attente, glissés, en ve-lours, aperçus à travers des brumes.
– Je vous propose d’écouter Mademoiselle, fit Mme Desgrès des Sablons.
– Donnez-nous de l’ombre, nous réclamons de l’ombre, exigeait M. Henri Desgrès, affectant volontiers un autoritarisme plaisant avec les personnes qu’il aimait.
L’énorme lustre, les appliques des glaces et des cheminées, de pesants candélabres à cristaux, transformés pour ampoules électriques, d’autres luminaires des temps plus récents, adjoints aux précédents, posés çà et là sur les meubles, d’autres encore, cachés en bordure de tableaux illustres, s’éteignaient successi-vement.
On entendait de tous les coins du vaste salon : « Celle-ci aussi ? – Oui, petite Anne. – Et ceci ? – Oui, petite Anne. » Une tapisserie de scène de chasse, aux perspectives trop profondes, aux premiers plans tassés, au ciel un peu vide, très lumineuse à cause de cela, fut la dernière à partir. La luminosité baissait chaque fois d’un degré brusque. Il n’y eût bientôt plus que de l’ombre, et les appliques du piano éclairèrent comme les veil-leuses dans la grande Abbatiale de jadis.
Augustin s’était placé vers l’une de ces baies ouvertes sur le parc. Admirable point de vue, retiré, central. Le dos de la pia-niste faisait écran contre le halo rose. Anne, assise près d’elle, immobile, attentive, flexible, comme auprès de sa tante avant le dîner, baignait dans ce sombre rose. Lui, voyait vaguement le fauteuil où Mgr Hertzog était seul, et aussi le canapé où les deux autres se parlaient à voix basse à l’extrême frange de la lumière.
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Lui-même, la pleine ombre l’absorbait, isolé, invisible, face à face avec ses sentiments ; il se trouvait très libre d’en mesurer les ravages et les renouvellements, de se demander où il en était, où il allait, et de se répondre qu’il n’en savait rien.
Il s’était dit, il y avait quelques semaines, au début de tout ce déchirant lyrisme, se rappelant M. Henri Desgrès, sa belle-sœur, et la juxtaposition de leurs deux vies manquées, que ce n’était pas lui qu’on verrait jamais tourner enchaîné, autour d’un impossible amour. Or, c’était cela même que, sur leur mo-dèle, il allait faire – si toutefois on le lui permettait. De se savoir ainsi asservi, il savourait une joie reposée, totale, consubstan-tielle à son âme, pleine comme l’accord parfait, augmentant à mesure qu’il en éprouvait les ressorts, occupant tout son volume intérieur comme on se carre dans un fauteuil. C’était ainsi.
Suivant les lois passionnelles, la décision acceptée lui lais-sait un grand calme, avec un peu de distance, de réaction, de re-cul et de froid pour se comprendre et se juger, – à condition, bien entendu, que « se juger » signifiât « se soumettre » et con-sentir. Il consentait, mais voyait clair.
On était en pleine chimère et, selon les règles de tout irréel, le heurt avec la dure vérité des choses, un jour ou l’autre, vien-drait bien. Chimère que cette nuit, que cette lune, lieux com-muns de tous les développements romantiques. Chimère, que cet astre en laiton clair qui fait les paysages bleus. Chimère que l’assimilation de sa conduite à celle de ces deux autres, à ce « drame sans drame », dont il ne savait rien. Tout était chimère, hors la voracité de son cœur.
Peut-être aurait-il dû commencer d’aimer suivant des voies raffinées, à développements lents ? avec des débats, des retours, et tous les jeux classiques des anatomies sentimentales, des ja-lousies génératrices, et des tactiques de froideur ? Quelque chose avait choisi autrement pour lui, dans les hérédités de sa vie, dans son cœur affamé et simple, de « Planézard » des hautes terres.
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Quant à savoir s’il serait heureux ou torturé, et même ce qu’il était en ce moment juste, que d’autres, plus malins, le di-sent. Lui ne pouvait pas. Il allait vivre au jour le jour, et d’heure en heure, recueillant l’une après l’autre les joies que ces heures lui abandonneraient, chevauchant le présent en équilibriste, in-différent aux deux versants du temps.
Huit ou dix notes brillantes, cristallines et solitaires, sorti-rent enfin du grand piano, belles de leur seul timbre magni-fique. Elles éclatèrent, moururent, non pas en une décroissance uniforme, mais par extinction ondulée, éloignement spiralé de lutins giratoires et danseurs, occupant alternativement sur chaque spire un point plus proche, un point plus loin des hommes.
Augustin sentit que la musique allait être homogène à tout ce que renfermait son amour ; mais, de plus, délicatement sug-gestive d’émotions différentes, ce qui est le propre de toute sympathie et de toute consolation. Elle lui serait confidente et douce. Même le fait qu’elle allait naître de cette nuit comme du seul milieu possible, l’apparentait à ses propres moments pas-sionnés. Le recueillement nécessaire à la musique conseillant même qu’on fermât les yeux, une nuit spéciale, interne, hu-maine, ajoutée à la nuit sidérale, ferait le vide autour des sons pour les introduire en une âme déblayée et rendue déserte, propre à toute empreinte qu’ils y allaient déposer.
Cependant les suggestions du grand piano durent au préa-lable s’assurer de leur conformité avec l’état de sensibilité précis et violent où se trouvait leur auditeur et du synchronisme de leurs deux mesures. Elles échouèrent d’abord à percer son émo-tion compacte. La pianiste débuta par une pièce de tambourins et de grelots, bouderie de comédie, trompettes de toréadors, ar-tifices de sons maintenus sur une matité terne, comme de longs aveux sournois, ombres moites ménagées dans les soleils de la rousse Espagne. Aucune de ces choses ne pénétrait comme elles eussent fait jadis. Aucune ne se reflétait sur les facettes de son
– 593 – trouble. Augustin n’avait que faire des gaîtés castillanes et des décors roux.
Mais le second morceau fut très différent. Faute d’une cul-ture qu’il n’avait pas, Augustin ne put savoir quelle composition précise de Chopin, quelle ballade, quelle valse ou quelle noc-turne se jouait là, mais ceux qui l’écoutaient semblaient le con-naître parfaitement. Sans préparation, ni rien qui la fît pressen-tir, une phrase d’une limpidité impérieuse, perçant toutes clô-tures de chair et de langage, entra en lui comme un archange en un jardin. Cette fois la musique avait compris. Elle extrayait son amour des cachettes où il se nourrissait en souffrant, elle l’en dépossédait, le purifiait de l’obscur et de l’individuel, le lui ren-dait expliqué, ennobli d’universel, tout en le laissant lié à lui d’une sorte de filiation tremblante.
Ce mélange de sérénité, de bouleversement, de bonheur et de désespoir qu’il avait renoncé à caractériser et à nommer, même à grands traits essentiels (« que d’autres, plus malins, le disent ! ») cet amalgame où les deux extrêmes se confondaient en une inexprimable exaltation commune, la pénétration fulgu-rante et minutieuse de la musique en avait tout de suite décou-vert la nature et lui en faisait explorer les détails. Augustin ne savait plus qui devançait, qui était devancé, de son cœur ou de la musique, qui s’exprimait de lui ou d’elle, des grands thèmes interprétants ou de l’interprété (qui était lui-même) tant la lame de personnalité séparante se montrait traversable, tant le jeu de ses propres mouvements passionnés glissait clair et facile, sur la surface huilée des sons. À cause de cela même, au milieu de son exaltation, il jouissait d’une sorte de loisir. Spectateur recon-naissant de sa propre émotion, il restait passif, conduit, porté. Il pleurait de passion, mais aussi de gratitude. Des larmes sacca-dées, retenues et libérées à la fois, déchargeaient un cœur pro-digieusement compris et consolé.
Il arrivait que la musique rusât, grande coquette. Elle s’offrait et se refusait à la fois. Les phrases souveraines, le mys-
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Mais Augustin se rendit vite compte de la différence im-mense entre les émotions ordinaires et leurs homonymes de la musique, et qu’il fallait changer le sens de ce dernier mot : séré-nité.
La sérénité ordinaire et extramusicale différait de la forme passionnée qu’exprimait la musique, autant qu’un métal, du même métal incandescent. L’une évoquait les moralités grises et pratiques, toutes les surfaces plates de la vie. Mais, l’autre, cette variété violente et sacrée de la sérénité, prise en mains par l’orchestre ou le piano, enlevée à des hauteurs du ciel, chargée d’éclairs et de puissances divines, on ne pouvait l’entendre sans un emportement de sanglots.
Il arrivait que cette sérénité fût grandement obscure. Au-gustin ne savait parfois si elle signifiait bonheur, extase, ravis-sement dans l’exaucé ou si renonçant à jamais aux paradis refu-sés, elle fermait les yeux en un abandon de toute vie terrestre, une désolation exaltée, une paix claustrale et comme une ivresse d’oubli.
Certaines phrases énigmatiques et ardemment belles restè-rent pleines d’un sens émotif inidentifiable. Avant qu’il eût pu explorer les interprétations possibles, celles-ci fondaient sur sa
– 595 – langue. Rien ne restait de la déesse : qu’un vague parfum de son passage, un tombeau vide, et ses voiles blancs.
Tout au plus pouvait-il reconnaître en ce mystère musical, non pas une allusion claire à tel bonheur ou à telle souffrance, par exemple, en ce qui le concernait, le désespoir des premiers jours, la folle joie des petits salons, les prosternements passion-nés devant Anne et tous les tremblements de sa timidité, au bord de l’eau ou parmi les roses, mais une sorte de type général dont on savait peut-être en gros s’il était joie ou tristesse, mais qu’il n’était possible de suivre par l’intelligence que jusque-là seulement, les pas dans ses premiers pas.
À partir d’eux le motif vivait de son existence propre : la vie de la musique divine et illimitée, dans le monde des émotions sans nom. Augustin sentait parfois passer des compléments ac-cessoires, brusquement clairs, à qui il eût aimé demander si l’idée principale signifiait comme eux, tendresse, gratitude, aveu, ou promenade dans les bois, si elle se chantait les yeux le-vés ou les yeux clos. Forcé de subir passivement ces motifs iné-clairés, – les plus beaux respiraient une gravité suprême, – Au-gustin finit par comprendre la vanité de désirer savoir ce qu’ils dédaignaient de donner. Mieux valait les remplir de son histoire privée, les illuminer de ses propres feux. Ils devenaient une in-vitation à telle rêverie, le doigt blanc d’un génie tendu vers telle route. Ils offraient des squelettes d’émotions que c’était à lui d’incarner. En sorte que ces thèmes si sombres et si beaux qui lui serraient le cœur, admettant largement ses adjonctions per-sonnelles, Augustin ne pouvait jamais dire sa propre part et la part de la musique dans la matière première d’un sanglot.
Il pensa aux « schèmes affectifs » d’Hanslick, aux « senti-ments généraux » de Schopenhauer, connut le remord d’avoir perdu des minutes en une abstraite barbarie et cessé, pendant ce temps, de penser à la musique et à son amour.
Il y eut à ce moment une sorte d’entracte, un temps de re-pos pendant lequel personne ne bougea. Anne était à peine vi-
– 596 – sible aux marges du halo rose, simplifiée et stylisée par l’ombre. Les occupants du canapé y demeuraient et Mgr Hertzog les avait rejoints. Un certain chuchotement émana d’eux, puis tout rede-vint silence et attente. Tout se tint prêt pour les reprises de la musique. Seule habitante de ce salon disproportionné, elle re-foulait sur les bords les cinq ou six consciences écoutantes, submergées par elle et fondues dans la nuit. Totalement caché par le triangle d’ombre d’une porte-fenêtre, Augustin put jusqu’à l’assèchement complet de ses paupières, tourner impu-nément le dos au canapé et regarder l’espace.
Encore tout remué de musique, plein de thèmes sourds et vastes, cet espace offrait à aimer une sorte d’âme innocente et immense, non concentrée en un moi. Dans ce royaume des flui-dités bleues, paradoxalement émanées de l’astre en or, les bords immédiats des bois composaient des môles massifs, imper-çables, couleur de néant noir. Entre eux et les allées immédiates s’étalaient des nappes lunaires géométriques, d’une fixité mor-tuaire, d’un blanc crémeux vaguement jauni. Singulières heures. Exactement comme les mouvements de son cœur lui avaient pa-ru généralisés et pacifiés par la musique, ses souffrances deve-naient un fragment momentané de la grande souffrance fonda-mentale, coextensive à tout désir, et à la vie. Belle souffrance grave, toute pénétrée d’intelligence, large plaie indolore, d’où coulait calmement du sang. Les obstacles définitifs s’accumulant entre lui et Anne étaient conçus par son accepta-tion désespérée comme d’une nécessité égale à celle qui rame-nait à dates fixes devant ses yeux cette banalité stellaire, inco-mestible et vide.
Rappelé un peu trop tard à la musique, il n’entendit, de la totalité d’un titre, que le mot « adieu ».
C’était un morceau d’une clarté extrême. Au bout d’une dispute amoureuse, pareille à une discussion de petits oiseaux, une prière brûlante et puérile suppliait en vain l’obscur Veto prohibant cet amour. Une autre la suivait, de semblable ligne
– 597 – mélodique, fragile et cette fois sans cri. Son manque d’épine dorsale, ses muscles brisés, sa douceur d’enfant, suffisaient à peine à maintenir l’écartement de notes sans cesse retombantes et le suppliant la savait d’avance inutile. Mais comme il n’avait pas complètement détaillé toutes les plaintes de son chagrin, qu’il en restait encore dont il fallait bien qu’il se libérât, elles se lamentaient toutes seules derrière un dos tourné, inentendues, hors de tout espoir, en un monologue qui ne suppliait plus. Des souffles froids, de beaux sons liquides et couleur de lune, visions de départ et voyages de nuit, entraient par des portes déjà ou-vertes sur la route où « lui » ou « elle » s’en irait. Une berline roulait sur du sable.
Augustin eut tout le temps d’éclairer pleinement le motif, de le pénétrer, le palper, conquête sur les précédentes obscuri-tés dédaigneuses, et même le marquer d’un nom. Ce fut le thème de l’inexaucement. Comme on se cache en un coin pour mourir, la mélodie choisit l’extrémité du clavier, les touches hautes, et s’y tordit les mains devant l’inexorable, en d’acides notes d’agonie dont la pianiste goûtait l’aigreur avec ses doigts.
Bien qu’il n’eût pas spontanément souhaité cette plainte un peu lâche, Augustin l’aima cependant d’un amour de contagion et de sympathie, en synchronisme momentané avec son cœur.
Un gros insecte devait bourdonner quelque part autour du halo rose. On l’entendait dans le léger silence dont se coupaient les plaintes puériles.
Très différent fut le morceau qui suivit. La pianiste décrivit sans partition, avec une magnifique certitude de grande profes-sionnelle, ses multiples hachures et sa longue complexité ar-dente. Augustin vit Anne quitter le piano, glisser de son joli pas flexible et continu, se blottir près de sa tante, et l’une et l’autre se parler tout bas.
C’était une rhapsodie hongroise de Liszt. Présentés seuls, directs et initiaux, ces thèmes collectifs et populaires n’eussent
– 598 – rien fourni à ses rêveries que le plein air, la vie nomade, l’éperdu galop de chasseurs effrénés, du lait aigre, des fumées de camp, des rythmes de farouches danseurs.
Mais ils naissaient après des orages passionnés dont la mé-lodie ne gardait rien qu’un contrecoup d’exaltation et de lassi-tude, comme un désir de paix et d’oubli. On ne savait quels orages. C’était le secret de la musique. Peut-être eût-on pu voir plus net. Peut-être y était-on convié. Augustin préféra l’émotion inéclairée. Il se sentit frère de celui qui, pour reposer son âme tourmentée, avait choisi ce rond de tentes dans les steppes, ces chœurs de danse villageoise, cette insouciance nomade, ces simples et sauvages amours. C’était leur contraste avec de hauts bonheurs impossibles qui donnait précisément à ces liesses immédiates, simplettes et sans désir, une valeur de consolation, absente de leur nature et qu’elles n’eussent d’elles-mêmes ja-mais eue.
Grand mystère que de simples vibrations d’air fissent des sons ; merveille non moins grande et jamais expliquée que toute cette profonde sincérité renonçante pût suinter de sourds demi-tons très monotones, de sonorités paysannes et mates, sans va-riété ni richesse, semblables à des frappements de bois pleins de platitude, de furie et de rythmes suants.
Cette suggestion d’apaisement fut douce à Augustin, pa-reille à une descente sur un courant sans secousse, à une pous-sée de larmes sans sanglots. Une fois encore la musique fouillait dans son cœur, non son cœur actuel mais celui qu’il aurait un jour. En avance, elle laissait entrevoir il ne savait quels lointains apaisés. Il était déjà bien beau qu’elle pût lui faire accepter l’idée qu’à une date fort brumeuse de l’avenir, un changement pos-sible pouvait frapper l’un de ces grands amours d’une force d’éternité. Elle ne la rendait, au surplus, tolérable que parce qu’elle prolongeait un de ses aspects actuels, le désir d’effacement, l’abnégation, le dévouement muet, qu’elle l’inondait d’attendrissements sur lui-même, qu’elle lui présen-
– 599 – tait, transition insidieuse, un apaisement crépusculaire aussi poétique, aussi riche d’âme que le plein soleil de son amour.
Par mutation brusque ou subit tournant dans son vol, la musique changea. Elle cessa de jouer sur ses fibres sensibles et s’en fut ailleurs. Il en fut heureux. Il était grand temps qu’il s’occupât d’arranger ses yeux. Il avait abondamment, ridicule-ment pleuré ; avec un manque de maîtrise sur lui dont il avait honte. Il avait pleuré de bonheur, pleuré d’abandon, pleuré de renoncement, pleuré d’apaisement, et d’oubli, pleuré de tout. Le danger d’être découvert le pénétrait d’une confusion infinie. Il n’écouta plus, s’en fut chez lui, pensa à des choses calmes, aux siens, à Christine, à l’enfant malade, au détail de ses prosaïques jours.
Il entendit les dernières notes. Elles arrivèrent séparées, distinctes, comme au début, mais conclusives cette fois, et d’un sentiment rendu inintelligible par tout ce qu’il n’avait pas écou-té.
Les auditeurs se levèrent et la lumière reconquit l’espace, remontant par sauts inverses les degrés qu’elle avait descendus. Ceux qui retombaient au réel, après ces explorations de l’imaginaire, retrouvaient l’identité des occupations suspen-dues, leurs habits de tous les jours, le même jardin à bêcher. Mais non pas Augustin. Ces grandes crises d’un univers de pas-sion et d’orage, étaient son réel à lui. Ce qu’il revoyait dans l’état où il l’avait laissé, c’était sa vie transformée, l’imprévisibilité de son avenir, et pour le présent un mélange consolidé de chaos et de certitude. Il tremblait que le rouge de ses paupières ne se vît.
Vers le fond du salon, la porte s’ouvrit, et le maître d’hôtel qui avait attendu la fin de la musique parut, portant des verres de citronnade. M. Henri Desgrès dit simplement : « Merci Ma-demoiselle ». À quoi il joignit, montrant les fenêtres ouvertes sur la nuit :
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– Les salles de concert faussent la musique. Il lui faut des cadres comme celui-ci.
À Mgr Hertzog avouant avec ingénuité : « Comme on aime-rait que ces grands musiciens nous disent les sentiments qu’ils portaient dans leurs cœurs », il répondit : « S’ils le pouvaient, il n’y aurait pas besoin de musique », d’un ton froid et assez sombre, qui, venant de lui, sonnait, sans qu’il le voulût le moins du monde, comme un ton de maître à subordonné.
Peut-être n’était-ce aussi qu’émotion refrénée et désir mo-mentané de se sentir seul.
Tous parlaient, d’ailleurs assez bas, avec des hésitations, des brièvetés, des silences. Les fragiles inspirations musicales, nées et développées dans la nuit, n’avaient pas encore achevé de mourir, et il était convenable d’entourer de recueillement pieux et de respect, les belles vapeurs sonores en train de s’évanouir dans la lumière.
Augustin dit qu’on se sentait en face d’une interprétation si parfaite qu’au bout de quelques mesures toute idée d’intermédiaire disparaissait. On se trouvait devant l’œuvre même, tant ses intentions semblaient se réaliser toutes seules et fidèlement. Cette exécution ressemblait à une glace ronde éclai-rant la musique et large ouverte sur son cœur. Le visage glacé de la pianiste eut un sourire de remerciement plutôt que de plaisir. « Cependant, dit-elle, ces grands Steinway ont peut-être un peu trop d’éclat ; je préférerais parfois un simple Pleyel. »
Le plateau des citronnades les réunit, tous les six. La pia-niste n’avait pas éteint les deux ampoules roses. Leur halo per-sistait oublié. M. Henri Desgrès parlait maintenant à Mgr Hert-zog d’un air d’amitié et d’aménité parfaites.
Anne mêlait des sucres, agitait des cuillers au fond de longs verres fins, avec lenteur et un léger bruit de cristal. Augustin
– 601 – immobile et silencieux s’absorbait sur le jeu de la jeune main pure et le mouvement giratoire de la petite cuiller en vermeil.
Elle leva les yeux sur lui, renversa imperceptiblement la tête, lui sourit.
Augustin sentit dans sa conversation une nuance singu-lière. C’était bien cette même familiarité douce et riante qu’elle lui avait déjà montrée depuis le début du dîner. Mais il s’y ajou-tait une sorte de timidité heureuse tout à fait imprévue, très dif-férente de cette fine réserve glaçante de leurs premières rela-tions, pleine de naturel et d’amitié. Belle avec simplicité, indiffé-rence et presque par surcroît, sa beauté comme l’interprétation musicale de tout à l’heure, n’était que l’ouverture limpide par laquelle on regardait son âme. Il mettait à l’écouter une préci-sion attentive, une docilité grave, soumise et forcenée, muette, et pareille aux eaux profondes qui ne se révèlent que par des verdures ; – et elle l’acceptait. D’ailleurs toutes ses réponses à lui restaient admirablement simples, calculées, réfléchies, et, comme il se l’était dit à lui-même, « camarades ». Peut-être eût-il été sage aussi d’amollir cette tension du regard, la fixité dont il buvait ses gestes, et de ne pas croire suffisante la discrétion qu’il mettait à maintenir ses ardents yeux tristes, le plus souvent pos-sible au-dessous des siens.
Anne avouait qu’elle avait été extrêmement touchée par le Chopin des « Adieux ». Elle dit : « Ce long duo qu’est cet adieu, ce dialogue de deux cœurs qui se séparent. » Augustin fut frap-pé de cette impression. Anne avait cru voir que deux personnes souffraient également… Lui n’entendait qu’une seule plainte, les duos évidents n’étant que citations, chargées d’interrompre et d’alléger ce long remâchement de douleur. Anne avait souffert avec sa sympathie. Lui souffrait pour son compte. Cela faisait la différence. Son interprétation était comme elle, tendre et fraîche, et ainsi qu’il l’avait jugée jadis de sa pensée, gracile comme un corps d’enfant.
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Il se trouvait admirablement placé pour observer en lui un fait jamais produit encore avec cette intensité : le phénomène des deux paroles, la conversation sur deux registres : celui des mots réellement prononcés, visibles et sortant des lèvres, et le profond murmure des phrases intérieures.
– J’ai cru à une plainte unique, disait sa conversation claire. J’ai tiré à moi toute la couverture. J’ai senti en égoïste, comme ceux qui ne partagent pas.
Elle s’immobilisa une seconde :
– Ah ! sourit-elle, c’est plus profond.
Elle accepta une rectification identique pour la rhapsodie de Liszt, n’ayant pas deviné les orages passionnés qui précé-daient la chanson des steppes :
– Il faudra que nous réentendions tout cela, dit-elle, et ce « nous » le brûlait au cœur.
Confuse et riante, elle fit allusion aux conciliabules tenus pendant l’exécution de Liszt :
– Je m’accuse aussi de trop de distractions…
Elle jouait avec l’extrémité de l’écharpe bleue, sa petite tête penchée un court instant sur l’épaule, évitant à demi ce regard qui la buvait, un pâle rose pastel étendu sur le visage, en une expression qu’il n’avait pas vue encore.
Mais la voix intérieure parlait, sur d’autres timbres :
– Mademoiselle Anne et mon amie, peut-être faudrait-il que vous soyez moins douce, moins ravissante et moins bonne à la fois, afin que tout cela soit moins difficile pour moi…
M. Henri Desgrès montrait à la pianiste cette déférence qu’il avait pour tout technicien sachant son métier, jointe à la séduction incherchée de son aménité autoritaire :
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– Ces préludes, disait-il, sont sans doute ceux qui furent écrits à la Chartreuse de Valdemosa ?
Augustin n’avait plus qu’une pensée dont la préoccupation grandit à mesure que s’approchait l’adieu. Tous les mots, tous les gestes d’Anne, tous les timbres de sa voix, s’en emparer comme dans la pureté de l’état naissant, à la seconde même où il les entendait, en garder non le souvenir, mais la sensation prolongée, ainsi qu’il avait fait pour le contact de sa main, s’en retourner, seul avec eux, les yeux fermés.
Le valet de pied à touche paysanne annonça que la voiture était avancée. Il était bien plus tard que l’heure à laquelle Au-gustin avait prié qu’on voulût bien le ramener. Debout dans cette conversation hachée et précaire des départs, il crut voir qu’on ne lui demandait pas, comme jusqu’alors, de revenir. Il souffrit violemment, domina sa souffrance, se dit que devant cette hospitalité amie, une nouvelle visite était heureusement plus qu’une obligation de forme.
– Y a-t-il un jour où vous me permettrez de venir vous re-mercier, Madame ?
Il ne s’était jamais senti plus raidi et plus angoissé.
– Oh ! mais, naturellement, quand vous voudrez, fit-elle, et son expression lui rappela celle de sa prise de congé d’après le déjeuner : un demi-sourire qu’Augustin connaissait bien, où sa royauté mondaine se mélangeait de pénétration, d’amusement et d’esprit. Le fléchissement de grâce, l’exquise, l’imperceptible offrande, qu’il connaissait bien aussi, étaient réservés au haut seigneur calme, debout près d’elle.
– Mais revenez vite. Outre le plaisir que nous en aurons, Mgr Hertzog et mon beau-frère partent dans très peu de jours, nous les suivons et vous risqueriez de ne revoir personne jusqu’à la mi-octobre.
Augustin partit dans ce coup de vent glacé.
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Lorsqu’elles traversèrent avec lui le grand vestibule, on leur tendit à toutes deux des vêtements légers ressemblant à des manteaux de tourisme et de montagne, où elles se blottirent avec la même rétraction frileuse. Elles s’avancèrent sur le per-ron, face à la nuit. Ce vêtement changeait Anne. Haute, libre, sportive, d’une patricienne et rêveuse élégance, elle semblait debout sur la terrasse d’un hôtel d’altitude donnant sur des gla-ciers. Beaucoup plus bas, au pied de balustres et de marches courbes, une longue voiture attendait.
Éclairant l’ensemble des pelouses, les façades et les pre-miers développements du parc, repoussée çà et là par des noirs vigoureux et impénétrables, faussant toutes les valeurs, la lu-mière fixe et dédorée de la pleine lune s’étalait devant leurs yeux comme une sorte de jour.
Ce qui frappait était le prodigieux silence, l’absence presque totale de détails, cette psychologie de somnolence et ce paysage de léthargie. Un couan-couan métallique de canards ou de quelque autre bête sauvage s’entendit du côté des étangs. Un souffle à peu près continu, très lointain, perceptible si on y fai-sait attention, devait passer ou naître sur les bois, seule chose qui pouvait bruire.
Anne se prit à murmurer :
Come to the window, sweet is the night air,
sans fixer les yeux sur personne, soit qu’elle choisît de ne rien préciser dans cette vapeur de songes, d’émotions et de désirs où l’avait jetée la musique, soit qu’elle préférât ne pas distinguer ce soir entre les trois qui étaient là, et fermer les yeux devant l’obscure douceur uniforme montant de leur triple et différente amitié.
Augustin acheva la citation de Shelley :
Where the sea meets the moon blanch’d land.
– 605 – sans regarder quoique ce fût, comme elle-même avait fait.
La poésie modela l’amplitude de la nuit en embrasure de fenêtre et coin de feu.
Il eut un geste de modestie quelconque devant le compli-ment de Mme Desgrès des Sablons :
– M. Méridier sait à peu près toute chose, je crois.
Il se tenait découvert, immobile, son manteau mis, étranglé par l’adieu, mais terrifié aussi de se deviner lié à Anne, par-dessous ces silences, en une violente émotion commune, dont nul autre qu’eux-mêmes n’était confident.
– Savez-vous ce que vous devriez faire ? dit Mme Desgrès des Sablons. Passez par l’allée des étangs. Allez-y voir le reflet de la pleine lune. Il est d’un romantisme qui vous ravira. Vous aussi. Henri. Ou plutôt, allez-y exprès et revenez-en.
– Et vous aussi, dit Anne en l’entourant de son bras.
– Et nous aussi, fit-elle.
La douce et longue voiture y fut en quelques souffles.
Nul ne parlait. Sur le siège du fond, Anne était blottie entre « Oncle Henri » et sa tante. En face d’eux, sur un siège pivotant, Augustin regardait droit devant lui, à l’infini, tout son visage immobile et fermé. Le pressentiment d’une sympathie que la dernière attitude d’Anne lui montrait grandissante, continuait d’épouvanter son âme.
Ils virent la nouvelle forme du paysage lunaire sans pren-dre le temps de descendre. La surface de l’étang et l’entourage des bois baignaient dans une vapeur dorée d’incantation. L’ensemble du ciel et des eaux formait une seule imprécision immense, une fluidité coupée par la noirceur horizontale des rives. Sur le chemin de lune, un glacis ondulé de rides et vague-lettes remuait, criblé d’étincelles, de clinquant, de paillettes, de
– 606 – résilles et de filets de feu, comme pour une fête donnée sous les eaux. La lune du ciel restait fixe et parfaitement ronde au centre de son néant noir-bleu. Mais la lune des eaux, pareille à une lan-terne vénitienne, tremblante et ovalisée, dansait dans le vent de nuit au milieu de cette verroterie, et menaçait de prendre feu.
Mme Desgrès des Sablons dit avec une extrême élégance d’articulation et quelque lenteur mélancolique :
– Tout ce décor, assez conventionnel, ne laisse pas de vous toucher…
Pour voir ce paysage, Anne dut quitter l’adossement capi-tonné du fond. Augustin vit se pencher entre lui et la glace laté-rale, le pelucheux manteau de montagne et la douce surface de ses cheveux. Il était assez près d’elle pour en sentir le léger par-fum humain. Mais il se recula sur le strapontin d’un mouvement d’apparence fortuite, en une impassibilité égale à celle de M. Henri Desgrès.
Lorsqu’ils revinrent, Mgr Hertzog les attendait sur le per-ron. Coiffé, en douillette, muni d’un paquet de lettres, il parais-sait vouloir profiter du voyage pour les porter, jusqu’à la gare, à l’express de nuit. Augustin ne comprit pas. N’aurait-on pu l’en charger lui-même, ou le chauffeur ? Il se désola. Il avait un be-soin fou de solitude. La perspective d’une conversation, même raréfiée, même réduite à trois mots, le meurtrissait.
Le valet de pied de tout à l’heure, porteur d’une panerée de roses vint la placer près du chauffeur. L’explication tomba du haut du perron :
– Ces roses sont pour votre mère et votre sœur, puisque ces dames ne consentent pas à venir les chercher. Dites à votre mère tout le plaisir que nous fait l’amitié de son fils.
La puissante voiture fila, en une douceur de fuite où s’évanouissait tout son poids. Les yeux fermés, enfoncé dans le capitonnage à la place juste où s’était appuyée Anne, Augustin
– 607 – s’absorbait dans un silence forcené. Il devina vaguement le pas-sage de la conciergerie, l’arrivée sur la route, la saveur différente de la nuit, l’odeur plate et rustique des terres. C’est là qu’il reçut le coup qui l’écrasa.
– Monsieur Méridier, dit Mgr Hertzog qui n’avait pas en-core parlé, je viens d’être chargé par Mme Desgrès, – il y a, dirai-je quelques minutes ? – d’une mission auprès de vous, qui ne peut, je crois, que vous être agréable.
Brusquement penché en avant, Augustin fixa l’Évêque.
– Je dirai tout de suite l’essentiel. Une démarche de vous, en vue d’obtenir la main de Mlle de Préfailles serait examinée avec sympathie.
Cette sensation qu’il avait déjà éprouvée, qu’il croyait être celle dont on perçoit intérieurement la lividité du visage, revint, grandit avec une douceur d’évanouissement. L’Évêque parut parler d’une voix très assourdie, derrière un monceau de coton. Puis Augustin se retrouva renversé en arrière, dans les profonds coussins Pullman, en un vertige finissant, plein de faiblesse, de chaleur glacée et de saccades de larmes mêlées au martellement désordonné de son cœur. La pensée du chauffeur le traversa en éclair, mais entre lui et l’intérieur de la voiture, une haute cloi-son capitonnée, porteuse d’épaisses glaces coulissantes, le ras-sura.
– Mon enfant ! mon enfant ! disait l’Évêque, dont les deux mains s’étaient posées sur son bras, j’aurais dû prendre plus de ménagements. À mon âge, on ne soupçonne pas…
La voiture lancée sur la route nationale jetait derrière elle les troncs de platane et leurs feuillages. Les lumières de la ville s’apercevaient déjà droit devant eux.
– Je ne vous cacherai évidemment rien, Monseigneur, dit Augustin d’un débit encore faible, en s’essuyant largement le vi-sage. Cette petite scène a parlé pour moi…
– 608 –
– Écoutez, mon enfant. Vous me permettez de vous appeler ainsi, n’est-ce pas ?
Puis tandis qu’il gardait une main sur la sienne, il ouvrit de l’autre la glace coulissante :
– Voulez-vous passer par la gare d’abord.
Le chauffeur inclina la tête.
– … Sans quoi, nous n’aurions pas le temps, expliqua-t-il en fermant la glace.
– Voici les paroles de M. Henri Desgrès, Mme Desgrès étant présente : « Ce jeune homme ne parlera jamais. La première démarche doit venir d’ici. »
– Deux mots, Monseigneur, interrompit Augustin. Pour vous seul. Jamais, en effet, je ne me serais permis de penser à Mlle de Préfailles comme à une fiancée. Je m’étais même promis la première fois, de ne jamais retourner là-bas. À supposer que j’aie pu, ajouta-t-il sourdement…
Mgr Hertzog écoutait sans interrompre, tel un récit difficile au confessionnal. Augustin dut remonter jusqu’aux dires de Marguillier, jusqu’aux folles possibilités entrevues. Puis, comme au Palais, il « passa » les aveux, jusqu’au bout. En grande honte et sincérité il expliqua quels espoirs insensés animaient l’exposé de la pensée religieuse qu’il lui avait présentée il y avait quelques jours, d’aspect si objectif, si désintéressé, si nourri de motifs éternels…
– Maintenant, vous savez tout.
La voiture stoppa près de l’octroi. Un gabelou gras, man-chot, à médaille militaire, un foulard remplaçant le faux-col, tenta hors de son rez-de-chaussée deux pas traînards, pleins d’une nonchalance sans façon. Mais le chauffeur fit : « Non, non ! » de sa tête correcte et redressée.
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– Il n’y a, fit l’Évêque, en tout cela aucune faute. Et peut-être la Providence a-t-elle voulu me faire donner ainsi par vous les renseignements qui m’étaient nécessaires et qui, bien enten-du, m’ont été demandés. Voici la phrase de Mlle de Préfailles, que je vous rapporte fidèlement, telle qu’elle a été prononcée il y a bien peu… Il chercha l’unité de mesure » « Heures » était beaucoup trop long ; « minutes » indiquait trop visiblement les causeries sur le canapé durant la musique ; il se borna à : « bien peu de temps ». – « Je n’ai pas de raison, a-t-elle dit, de cacher mes sentiments. Cependant j’ai besoin de causer avec M. Méridier souvent, longtemps. Je veux le connaître. Je déci-derai après. » – Vous n’êtes donc pas autorisé à penser à elle comme à une fiancée.
La voiture ralentissait sur le cailloutis roulé qui servait de pavé à la petite ville. Elle longea des maisons sombres, des bou-tiques aux volets clos, et les premiers déballages pour la foire du lendemain.
Augustin leva le bras avec quelque chose qui ressemblait à du désespoir.
– Je vous supplie de dire, Monseigneur, tout ce que vous savez de moi. C’est si simple ! Vous me connaissez comme moi-même. En dehors de mes travaux, de mes réalisations de car-rière, il n’y a rien en moi (avec une pudeur lourde à remuer) au-cun secret, aucune vie seconde, rien que ma famille, que les miens, et que… mon attachement passionné. (Il trouvait intolé-rable de dire : mon amour). Au point de vue religieux, dit-il à voix sourde, qu’on ait pitié de ma bonne volonté !
Avec cette gravité que les laïques prennent pour du solen-nel et qui n’est qu’évaluation des responsabilités, faite aux me-sures religieuses :
– J’ai attesté, mon enfant, dit l’Évêque, la parfaite honora-bilité de votre âme et la permanence de vos recherches de Dieu.
– 610 –
Le chauffeur prit les lettres, s’en fut à la boîte, dont il sou-leva le couvercle d’une dédaigneuse main gantée.
Des omnibus d’hôtel attendaient. Deux hommes, tenant chacun en main une poignée de malle, barrèrent la largeur d’une porte de leur maladresse instantanée. Un paysan à blouse gonflée, comptait des sous dans sa main. Des gens tournant le dos à la gare apportèrent cette curiosité flemmarde et bon en-fant dont ils regardent les voitures de très haut luxe. « C’est-y ça qu’on appelle des Rol Rouace ? – Sûr. T’as qu’à voir le capot », dit l’autre, renseigné. Ainsi servi, le nom exotique ressembla à une viande rare, préparée à la sauce au vin et aux frites, dans une auberge du pays.
Les phares balayant de nouveau toute la longueur de l’avenue, firent sortir de l’ombre des squelettes de tentes et des carrioles de forains.
– Monseigneur, je vous rappellerai un mot de Largilier, au moment de mes plus tristes doutes : « Dieu ne laisse pas sans secours nos bonnes volontés. Il enverrait plutôt un ange. » Il re-fréna toute assimilation avec celle qui voulait le connaître et dé-ciderait après. L’assimilation était là cependant, au bout de sa perspective, l’attirant comme un astre inconnu.
– J’ai le désir de passer toute ma nuit en prières. Je sens la sourde présence et la terreur de Dieu.
Devant la maison, le chauffeur débarqua les roses. À la lu-mière du réverbère, Augustin y vit trembler des gouttelettes d’eau. Il retrouva dans sa poche de portefeuille le billet de dix francs qu’il y avait glissé à même, au départ. L’élégant chauffeur l’accepta avec un formalisme distant.
La porte refermée, Augustin monta, portant la corbeille. Il ne voyait que les roses blanches et les roses thé, la nuit étei-gnant les variétés pourpres. Il se rappelait les moments hostiles
– 611 – de la première visite où il s’était, par timidité, tant attardé de-vant les roses.
C’étaient elles maintenant qui venaient à lui, petits sym-boles. Elles prenaient les devants, ainsi qu’avait daigné faire celle qui ne s’était pas encore promise, avec une clairvoyance, une condescendance, une douceur qui l’écrasaient.
L’extrême distinction de leur parfum de poivre et de pra-line, d’une végétale et mondaine innocence, montait avec lui dans la vieille demeure. Inerte, anesthésié, Augustin perdait pied en un bonheur sans rivage. La gaîté de son corps le devan-çait. Il ne savait quelle légèreté incroyable commençait de bon-dir et de bouillonner dans ses muscles. Il continuait cependant de monter lentement, porteur des roses d’automne, en un re-cueillement encore terrifié, incomplètement éclairé par les pre-miers feux d’une effrayante joie.
– 612 –