Augustin ou Le Maître est là

Joseph Malègue · Chapitre 14 sur 23 · partie 2/3

Pages du PDF

Augustin ou Le Maître est là

V In Psalmis et Hymnis et Canticis

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Mme Desgrès des Sablons demanda languissamment :

– Trouvez-vous ce sacrifice très extraordinaire, chère Ma-demoiselle, ce renoncement de la fiancée ?

Professionnellement, répondit la dame en blanc crème, de sa voix dure et timide, je ne pourrais évidemment le faire, mais

– 565 – même comme amateur je crois que c’est au fiancé que j’aurais renoncé.

– Mais une fiancée, continua Mme Desgrès, doit s’estimer heureuse, si la vie ne lui impose que de fermer son piano.

M. Henri Desgrès demandait à Anne d’un ton bienveillant et assourdi :

– Quelle est celle de ces œuvres qui est tienne, petite Anne, personnellement tienne ?

Anne eut une hésitation de modestie confuse :

– Les individus ne sont rien, Oncle Henri.

– Je veux dire : Quelle est celle de ces œuvres qui ne se fe-rait certainement pas si la promotrice, non contente de n’être rien, y ajoutait l’idée de ne rien faire ?

Mgr Hertzog vint au secours d’Anne :

– L’École normale secondaire d’Enseignement libre de jeunes filles ne se fera qu’avec le concours de Mlle de Préfailles et non autrement.

– N’est-ce pas votre avis, Monsieur ? demanda Mme Desgrès des Sablons qui continuait sa propre conversation, sans que la grammaire indiquât si « l’avis » portait sur cette école ou sur la fiancée qui avait fermé son piano.

– Madame, fit Augustin avec un sérieux peut-être excessif, ces moments relèvent de la psychologie des hautes tempéra-tures. Toutes les réactions sont changées et le mot de « sacri-fice » n’a plus de sens.

– Peut-être ! fit-elle, tandis que ses yeux exploraient d’une indifférence caressante un très bel Hubert Robert suspendu en face d’eux, ses grands arbres ébranchés, ses colonnes rompues,

 

– 566 – et un beau soir d’or et d’orange tendu derrière ses architectures en ruines.

– Au moins se ferait-elle plus lentement, continuait Anne dans l’autre compartiment de la conversation, et songez, Oncle Henri, quels seraient vos regrets et votre absence de mérite !

– Ils seraient énormes, dit-il de cet air calme où la plaisan-terie et la tendresse restaient toutes deux en dedans.

– Je sais que vous n’aimez pas les dossiers incomplets, Oncle Henri. J’ai donc fait établir tous ces devis au mieux de ma capacité administrative.

Il feuilletait avec détachement et sérieux un assez mince dossier de devis et de plans.

– Voici qui comporte certainement clarté d’esprit et sens commun. Une fois assurées ces immobilisations, telles qu’elles figurent là, l’œuvre doit faire ses frais ?

– Oui, Oncle Henri, fit-elle, tandis qu’Augustin s’immobilisait à regarder respirer ces fines lèvres volontaires, tout ce mélange d’intelligence et d’une sorte de candeur, que la belle suppliante présentait à Oncle Henri.

Il ferma le dossier et le lui remit.

– Je ne retiens que vos desiderata, que je remplirai, petite enfant. Je me substituerai totalement à ces devis.

– Ils ne vous serviront à rien, Oncle Henri ? dit-elle avec simplicité.

Mais lui penchait sur elle ce curieux regard décoloré, ce singulier visage sans joie, émacié, ascétique, des grands ma-nieurs d’or de la planète.

 

– 567 –

– J’ai des services d’études immobilières. Tu permets qu’ils travaillent ? Ils présenteront leurs propres plans à tes accepta-tions.

– Oncle Henri, dit Anne qui l’embrassa deux fois à pleines joues, je vais remettre tout cela à votre « filtre », voulez-vous ? avec le mot que vous me dicterez.

Augustin s’étonna de ce terme conventionnel, détaché par elle, et de sens inconnu. Comme elle ajoutait à demi-voix : « Je n’ai pas de stylo », et qu’il était à l’affût, il se leva et lui tendit le sien.

– Vous voulez bien que j’écrive avec ? fit-elle, supprimant « Monsieur », familiarité qui l’incendia de gratitude. Il émit un « Pourquoi non ? Mademoiselle ? » un peu sourd, mais parfai-tement naturel.

Il la sentait amie, confiante, plus encore qu’au bord de l’eau.

La conversation de sa belle-sœur n’avait pas échappé à M. Henri Desgrès.

– Je proteste, dit-il à la demoiselle en robe blanc crème, contre votre mot de tout à l’heure. Si pauvre de substance qu’il soit, le fiancé doit être plus riche que la musique. Il est un ap-port extérieur. Il existe hors de votre cœur. Il y ajoute.

– Voulez-vous sonner, petite Anne chère ?

L’annonce du maître d’hôtel, qui devait sans doute at-tendre, suivit immédiatement.

– Venez, chère Mademoiselle, dit Mme Desgrès des Sablons. Ces Messieurs détestent manger froid.

Les trois dames s’en allèrent ensemble. M. Henri Desgrès suivit, entre Mgr Hertzog et Augustin.

 

– 568 –

Il parvenait, grâce à des procédés où il commençait d’être expert, à mener la conversation de front avec le brûlant souve-nir d’une autre promenade dans des circonstances semblables. Il se rappelait ces minutes, la terrible nouveauté du bonheur qui les avait marquées et aussi, sélection de détails parmi les autres, la caresse des petites brises et leur odeur de foin.

Son amour, maintenant stabilisé, achevé de construire, édi-fice central de la totale transformation de son âme, il le retrou-vait sous les formes qu’il avait encore à cette date, frêle, neuf et dévorant, tel qu’il le combattait au milieu de ses premières joies, et tel aussi qu’il l’avait laissé au passage dans les petits salons déserts. Ils ressemblaient à un coin magique de la terre, où le matin aurait conservé la fraîcheur mordante de sa naissance au lieu de se diluer comme ailleurs et de se perdre dans le blanc du jour.

Mais il n’avait pas le temps de s’abandonner à ces souve-nirs. M. Henri Desgrès l’interrogeait. Il fallait répondre. Il fallait répondre bien. Avec une modestie mêlée de sang-froid. M. Henri Desgrès paraissait le connaître assez pour qu’Augustin pût croire qu’on lui avait parlé de lui, ce qui était naturel, à cause du voisinage de Mgr Hertzog. Comme tous les grands uti-lisateurs de la spécialité des autres, il l’interrogeait sur ce qu’il était vraisemblable qu’Augustin sût le mieux, l’organisation des recherches économiques dans les Universités américaines où il avait professé, sujet que lui-même n’ignorait pas non plus.

Augustin répondait, aussi précis, sobre et significatif qu’il le pouvait, et il lui semblait passer un examen technique d’économie générale, où les dépassements de programme étaient les bienvenus.

– Je rends grâce, disait M. Desgrès, aux limites d’âge plutôt prématurées des concours, de ne m’avoir pas laissé aborder les théories économiques avant les faits, mais en même temps qu’eux.

 

– 569 –

– Pour moi, dit Augustin, j’ai dû y venir d’un point de vue abstrait, presque méthodologique. C’est un défaut d’universitaire. Ils ne voient des choses que leur idée platoni-cienne.

– De plus, dit M. Desgrès, ils sont serviles envers toute étude technique qui leur est présentée. S’ils la critiquent et la prolongent, c’est d’habitude en des directions non viables.

– Ils ont, envers les faits, servilité et indocilité à la fois. Sauf les grandes exceptions, bien entendu, que leur éducation n’enferme pas.

– Mais vous, Monsieur, le désir des manipulations effec-tives n’a-t-il jamais traversé votre vie de pur intellectuel ?

– Je colonise, dit Augustin résigné, un autre coin du monde, tandis que M. Desgrès, souriant d’un court demi-sourire, s’effaçait pour laisser passer Mgr Hertzog par l’une des portes de ces petits salons dont on n’avait ouvert qu’un battant.

Ainsi interrogé, avec une sorte de déférence qui l’intimidait, Augustin ne pouvait pas n’y pas sentir la courtoisie de cet homme, « déjà très riche quand il avait commencé de de-venir riche », suivant la profonde formule de Marguillier. Et aussi ce mélange de modération et de maîtrise par lequel M. Henri Desgrès, sur des sujets un peu en dehors de ses préoc-cupations habituelles, se maintenait lui-même en des limites de précision au-delà desquelles il semblait ne pas désirer juger. Il se demandait ce qu’eût donné cet esprit froid, robuste, plein de mesure dans sa hardiesse, s’il avait, comme on dit, fait de la science pure, au lieu de passer aux entreprises industrielles im-menses et à la poésie des incalculables fortunes.

– Je ne reste jamais aux États-Unis, disait sa voix si calme, plus de deux ou trois semaines à chacun de mes voyages, et je ne prends pas le temps, malgré mes désirs, de dépasser mes buts immédiats. Mais j’ai un projet que je vous confie. À

– 570 – soixante-dix ans, quand naîtront mes premiers loisirs, je me fe-rai inscrire comme étudiant à Harvard ou à la Sorbonne.

Un souvenir sauta dans la pensée d’Augustin, une scène de saveur toute voisine. C’était à Londres, peu après la fin de la guerre. Augustin revoyait les longs salons aux plafonds bas, les boiseries acajou, les fauteuils de club anglais, de la fondation Edmond de Rothschild. Le général Weygand avait accepté d’y dîner, avec l’Attaché militaire. Son capitaine d’ordonnance, ma-gnifique et solennel, paraissait le vrai Général. Et le général Weygand, qui revenait à cette date de sa mission célèbre en Po-logne, tout simple, effacé, d’une parole fine et calme, ressem-blait à un capitaine inconnu.

M. Henri Desgrès émit un de ses courts demi-sourires :

– Je le reconnais là, fit-il, sans aucune allusion au compli-ment indirect qui lui était fait.

Le dîner intime des six convives autour de la table réduite, dans cette salle à manger colossale, se poursuivit avec le même apparat de domestiques, le même raffinement de menu, l’identique, précaire et vivante splendeur des fleurs, rehaussée de l’éclat mort et permanent des cristaux et de l’argenterie. Toutes ces choses, retrouvant Augustin, lui rappelaient qu’elles conservaient par devers elles des sens raffinés, dissimulés à leur première rencontre, alors qu’elles dérogeaient en la compagnie de M. et Mme Marguillier.

M. Henri Desgrès prit au milieu de la table la place de son frère. Augustin dut encore, pour voir Anne, traverser la même corbeille de surtout floral, prolongée cette fois par les candé-labres des deux bouts. Auprès de lui s’assit la dame en robe blanc crème, dont il savait enfin qu’elle était une pianiste fort connue, aux nombreux « récitals » dans les grandes salles de Paris, au Queen’s Hall, ainsi qu’à Aix et à Vichy. Intelligente, positive, assez sèche d’appréciation et de pensée, elle ressem-blait à ces techniciens qui, n’aimant pas à parler de leur tech-

– 571 – nique avec des incompétents, ne savent cependant les entretenir d’autre chose. Augustin trouva le moyen de l’intéresser en lui parlant de la cherté des prix dans les capitales étrangères, à New-York en particulier, où il n’avait pourtant pas eu grand chose à payer.

Grâce au petit nombre des convives et à leur intimité, la table vibrait d’une unique conversation heureuse. Augustin pouvait parler à Anne par-dessus le haut et court buisson des fleurs, lui répondre, être admis par elle à une radieuse amitié.

Mgr Hertzog agitait le thomisme, la High Church, Lord Ha-lifax, et la statistique des conversions. Il décrivait le Père Mar-tindale, le Jésuite d’Oxford et la petite maison où il demeurait dans l’une des ruelles de pauvres gens qui persistent au voisi-nage des collèges célèbres. À peine distinguait-on de la rue sa chapelle minuscule et perdue. Augustin remit la conversation sur Pusey, dit que rien n’était plus pathétique et plus mystérieux que la conversion de ces très belles âmes, toujours sur le point de se faire et ne s’achevant jamais. Il s’aperçut soudain qu’il ve-nait de parler en catholique, avec le même esprit et les mêmes mots qu’avant la grande crise, d’il y avait quinze ans.

Parfois des noms de parents ou d’amis qu’Augustin igno-rait, traversaient les propos. Mais loin de le rendre étranger ils le haussaient lui-même à leur intimité, qu’ils élargissaient d’inconnu. Le monde autour d’Anne était plus large, voilà tout. Il y avait plus de place, beaucoup plus de place, autour des dé-tails de son grand amour.

– Jacques ? Il est à Angkor, dit M. Henri Desgrès. Avec sa femme. Dans l’architecture des capitales Khmères. J’imagine que c’est à Cambridge que cette graine a poussé, fit-il tourné vers Augustin et faisant allusion à leur première rencontre. Ce voyage d’Angleterre m’amène à subventionner une mission d’études de l’art Cambodgien. C’est une conséquence à laquelle je n’avais pas songé.

 

– 572 –

– On ne saurait, dit Mme Desgrès des Sablons, cristalline et railleuse, empêcher les Desgrès de nourrir des ambitions plané-taires…

– C’est à vous qu’on doit cet exil ? et cette furie de savoir ? jeta Anne à travers les fleurs.

Devant cette vivacité familière jamais entendue encore, Augustin sentit, rapide et court, un arrêt au cœur, et cette sorte de fraîcheur et de défaillance qui est la perception interne du pâlissement. Revenu de ce choc, il osa une remarque qui lui pa-rut d’une hardiesse infinie.

– Mademoiselle Anne, dit-il, je me rappelle une petite fille (il dut s’arrêter, se ressouvenant des sombres yeux violets de ja-dis)… qui disait : « Je voudrais qu’on m’apprenne pourquoi ces choses sont belles. » Cette petite fille se rendait à Rome au mo-ment même où M. Jacques partait pour l’Angleterre.

– J’ai vraiment dit cela, fit-elle, tandis qu’Augustin retrou-vait cette fois l’aspect Watteau des admirables sourcils se levant sur son front pur et pâle, comme si elle s’étonnait de ne pas se souvenir.

Augustin eut le sang-froid de décroiser les mains, de les ouvrir en éventail, pour dire que c’était là des faits, de positifs et ineffaçables faits, contre lesquels nos étonnements ultérieurs ne pouvaient rien.

Il osa ajouter :

– Il y avait là aussi une certaine furie de savoir…

– Je me souviens très bien, fit M. Henri Desgrès.

– Oh ! vous, Oncle Henri, votre mémoire m’a toujours fait peur…

Augustin aussi s’effrayait. Le prénom déjà prononcé à la précédente visite, fugitif alors et inaperçu, venait de s’étaler en

– 573 – pleine lumière, inenlevable, systématique, visible et en relief comme une chose. L’allusion à la mémoire impressionnante de M. Henri Desgrès l’inquiétait autant. La sienne, à lui Augustin, n’était-elle pas exposée aux mêmes épithètes ? Sa phrase sur la psychologie des hautes températures lui semblait voltiger en-core dans les airs, retomber sur lui et s’y appliquer comme à la fiancée. Peut-être quelqu’un de ceux qui écoutaient faisait-il dé-jà l’application.

Mais le sourire si simple, presque confus avec lequel elle le regarda fit qu’il dut s’occuper hâtivement d’une besogne quel-conque, comme de mordre à une bouchée de pain, ou de palper ses boutons de plastron. Une fois de plus il goûta la parenté de l’angoisse et de l’extrême bonheur sans qu’il pût distinguer entre les deux claviers. Il sentait brusquement (et s’exaspérait de la sentir comme illusoire et cruelle) la première lueur d’espérance, embrumée encore et luisant à travers toutes les va-peurs du possible. Elle l’aveuglait de terreur, de gratitude et d’une immaîtrisable joie. À l’éventuelle et banale issue des larmes, comme à tous les sentiments trop tendus, se mêlait un singulier désir : se cacher, fuir la présence, s’évader du rayon-nement immédiat, emporter son amour comme une chose vo-lée, pour mieux et plus librement la contempler, s’enivrer de son image, et se rouler dans cette ivresse. Il dut freiner durement pour se garer des paradoxes fous, se retenir aux régions moyennes du sens commun, de la conduite normale et de la te-nue.

Ainsi chantait-il, l’une après l’autre, toutes les strophes du chant éternel.

– Enfin que fait Paul ? demanda M. Henri Desgrès avec cette sympathie un peu méprisante dont on parle d’un très vieil enfant. Je suppose que c’est son coup de fusil ? fit-il pendant qu’il mangeait son aile de faisan.

Mme Desgrès des Sablons expliqua avec détachement, et en accentuant la pente de quelques tiges de dahlias, que les dé-

– 574 – marches électorales étant encore trop lointaines, Paul pouvait consacrer tout son temps à son écurie de courses et que, pour le moment, il était à Maisons-Laffitte.

Autour d’eux, le service continuait, dans son méticuleux si-lence. Augustin voyait verser le Romanée-Conti, et de nouvelles argenteries lourdes remplacer sans bruit sa fourchette et son couteau. La conversation se continuait au-dessus de tous ces gestes des muets génies serviles.

– M. Marguillier, continuait-elle, en accentuant plaisam-ment ce nom falot, doit le présenter à quelque chose. Paul m’en a longuement expliqué l’importance. J’imagine qu’il le redoute vaguement.

– Bien peu de chose à craindre, dit M. Henri Desgrès avec une certaine hauteur amusée.

Puis tourné vers Augustin, avec sa voix d’affaires et d’assemblées générales, qui équilibrait les membres de phrase :

– J’ai dû faire ajouter une section spéciale à nos conten-tieux administratifs pour étudier, dans chaque cas particulier les moyens légaux de conserver à ces Messieurs du Parlement, aux conseils d’administration qu’on leur entrouvre, les situa-tions qu’ils me supplient en secret de leur maintenir après s’être, par leurs votes, interdit eux-mêmes de les occuper.

Rendu par ce petit discours à l’attention des choses am-biantes, Augustin marquait les différences. En face de « Paul » auprès du Marguillier réel et déjeunant, il avait admiré de tout son cœur l’ironie délicieuse et cordiale de Mme Desgrès des Sa-blons. Mais ici, le ton changeait. Il témoignait, pour ces person-nages accessoires, plus absents que par leur seule absence, d’un délicat intérêt et tout à fait inexplicable, jusqu’à ce qu’on com-prît que cet intérêt ne visait pas les choses sur lesquelles il pa-raissait porter : M. Marguillier, les élections, le « vrai visage », des classes rurales représenté par M. Desgrès des Sablons, que

– 575 – c’était un alibi d’intérêt, qu’il regardait autre chose, ailleurs, et peut-être des sujets à jamais informulables.

À leur défaut, tous autres propos convenaient, étant tous indifférents, simples prétextes à conversations lentes, pénétrées d’on ne savait quelle subtile mélancolie charmeuse.

Augustin croyait bien se rappeler (dans la première entre-vue qui l’avait tant frappé, quand déjà il remarquait ces jeux de la restreinte, du bonheur et du secret) qu’elle paraissait alors plus libre, plus gaie peut-être, étant plus jeune. Cette « on ne savait quelle subtile mélancolie » n’existait pas encore. Comme elle avait dit elle-même avant le dîner, ces deux-là s’étaient ren-contrés « en retard ».

Lui au contraire ne perdait rien de son habituelle maîtrise de tout lui-même, et il eût fallu une profonde expérience de ce regard posé, pénétrant et froid, pour y discerner la douceur et l’attention tendre dont il observait, en face de lui, la longueur splendide d’un bras nu donnant du flou à l’inclinaison des da-hlias.

Et ceci introduisait pour Augustin, dans les interstices de son amour, comme un autre chant différent et voisin, un autre sentiment profond, stabilisé, partagé, noble et renonçant.

L’évidente souveraineté de cet homme respectait les par-terres intérieurs, juste comme sa culture générale s’arrêtait sur les sols techniques qui n’étaient pas les siens, aux bornes qu’il s’était lui-même tracées. C’était, dans les deux cas, la même sauvegarde des terres réservées ; et cette distinction de pensée, cette modération, ce sens presque esthétique des limites, cette mesure gardée dans la puissance, constituaient avant le chris-tianisme, l’essentiel de la vie morale…

Augustin retrouvait les termes de Marguillier et ce ton de comptable dont il tentait de mesurer le volume financier de l’un des trente ou quarante hommes les plus riches du monde, sa

– 576 – stabilité pesante et ancienne, « quelques-unes des affaires les plus solides de France, aux ramifications les plus sûres, les plus capables de multiplication spontanée » ; et tous les autres mots employés à décrire l’un des grands millionnaires d’Europe.

Il ne pouvait faire qu’il ne vît cette auréole complexe et formidable autour de l’homme d’une distinction si gardée, pro-tégé contre tout le reste des choses par la volonté de son repos solitaire. Hormis cette professionnelle du piano, engagée ici, à son intention, il n’y avait que Mgr Hertzog et lui, Augustin, ad-mis parmi ces gens, dans leur familiarité simple et charmante. M. Henri Desgrès gardait le souci aimable de le maintenir dans une apparence d’égalité avec lui, sur une même surface plane, sans montée ni descente entre les idées qu’ils échangeaient.

Il jugea infiniment invraisemblables les renseignements brutaux de Marguillier. « Ni héritière à saisine, ni successeur ir-régulier, alors quoi ») Raisonnements de liquidateur judiciaire et de tribunal civil, vrais peut-être à son échelle, mais à son échelle seulement. Le voisinage de cette immensité économique laissait-il douter des « biens de fortune » qui d’une manière ou d’une autre, se déverseraient sur Anne, et de la très haute classe sociale où elle se marierait ? La familiarité même de cet accueil ne montrait-elle pas qu’on l’estimait sans danger ? Las de ces raisonnements cent fois ressassés, un flot de désespoir souve-rain, glacé, définitif cette fois et indiscutable, s’abattit sur son cœur.

Sans doute. Mais comme il lui était aussi impossible de ne pas vivre toute sa vie dans le voisinage d’Anne, dans la douceur de son amitié, comme l’intimité d’Anne (bonheur ou martyre, peu importait) lui était une irrassasiable faim, eh bien ! il cher-cherait !… Une forme de dévouement total, permanent, très ca-ché, aussi long que la vie se découvrirait bien. Il était possible d’arranger cela. Ces phénomènes si rares existaient. Un cas tout semblable dans ses différences, se trouvait sans doute devant ses yeux !

– 577 –

Comment avait-il appelé l’attachement de ces deux qui étaient là ? – « Noble et renonçant » ? Était-ce exact ? Il se le demandait.

Leur double tendresse passionnément inassouvie s’était-elle finalement satisfaite de savoir qu’ils pouvaient passer leurs deux vies presque côte à côte, de connaître qu’ils étaient mora-lement tout l’un pour l’autre, et ne seraient jamais que ce « tout » là ?…

Cependant le fait même qu’ils ne cachaient pas devant Anne, lui, sa muette passion profonde, elle, une sorte de caresse triste et câline, lui semblait leur correction intérieure. Toute autre solution était impossible à cause d’Anne, à cause de cette petite vie claire et grandissante qui accompagnait la leur depuis les premiers jours.

L’ardeur absorbée, clairement vue autrefois, avait dû se tourner en dévouement absolu et finalement tranquille, s’était noyée dans cette eau sourde. Ces choses se voyaient parfois… Existait-il d’autres moyens d’expliquer ce qui restait inexpliqué et le demeurerait sans doute à jamais, dans ce discret double amour ?

Cette correction morale, cette sensibilité sans geste et sans aveu, Augustin croyait les comprendre, les soupeser. Toute cette grave hérédité de grand bourgeois lyonnais avait engendré ce qu’il fallait d’orgueilleuse restreinte de soi et de domination sur son cœur pour rendre possible ce profond drame sans drame.

Et puis toutes les complications, les dissimulations, les pertes de temps, la particulière bassesse d’un tel adultère, est-ce que cela ressemblait à ce puissant ? C’était le brisement de tout obstacle, ou rien. Peut-être l’avaient-ils débattu, « elle et lui » ?

– Même pas ! pensait Augustin. – Sans rien de la profon-deur religieuse d’Anne, il semblait qu’à sa place à « elle », une âme lyrique et romantique eût fléchi. Mais elle avait bien trop

– 578 – de finesse, de clarté d’esprit, de sagesse, de sang-froid, d’ironie à l’égard des choses, un sens trop juste de ce qu’il y a, au fond, de tolérable dans toute souffrance, un jugement trop héréditaire-ment sûr et fin des forces sociales et du monde, trop de hautaine élégance dans sa merveilleuse et douloureuse vie… Comme il avait compris Anne de Préfailles, il semblait à Augustin qu’il pénétrait aussi celle qui avait été autrefois Élisabeth de Pré-failles, qu’il interprétait comme il convenait ce mélange de fan-taisie, de tristesse, de positivisme et de beauté. Il répéta, parce que les mots lui parurent chargés de sens et d’écho : « Dévoue-ment absolu et finalement tranquille ». Il faudrait trouver cela pour Anne, il ne savait comment encore, mais c’était de cela qu’avait faim son pauvre cœur esclave ; de cela se composerait sa vie.

M. Henri Desgrès mangeait avec un plaisir fort visible l’incomparable bombe glacée aux pêches et au moka que le maître d’hôtel venait de lui présenter.

– Je suis ravie que cette glace vous plaise, Henri, dit sa belle-sœur, avec ce grain de tendre et imperceptible malice dont elle n’arrivait jamais à débarrasser tout à fait ses amitiés les plus violemment chères. Et peut-être, cette mince teneur d’ironie ra-vissante était cela même qui avait semé en lui, voici combien d’années, le germe de la permanente tendresse vaine ?

Lorsqu’ils se levèrent de table, Augustin fut redevable à Mme Desgrès des Sablons d’une nouvelle secousse dans sa pas-sion brisante.

Comme elle venait de parler à Mgr Hertzog et qu’il ouvrait encore sur elle ses vieux yeux ingénus, elle prit doucement son bras avec cette docilité envers ses impulsions immédiates qui était tellement elle-même. Augustin vit qu’on s’en retournerait par couples. Ce fut un affolement puis un orage de bonheur. Anne vint prendre son bras avec la plus simple amitié. M. Henri Desgrès avait offert le sien à la pianiste et attendait.

 

– 579 –

Augustin retrouva les valets de pied immobiles et le maître d’hôtel sculptural. Il eut envie de lui faire un signe, de le sup-plier de ne tirer cette fois aucun fil électrique. Il se sentait une gaîté jamais connue, une frénésie de rire et de bondir. Il enten-dait sa voix de cristal humain. Il lui semblait la cajoler, l’entourer d’il ne savait quoi d’immatériel et pourtant velouté, propre à caresser les voix, dont il aurait eu la disposition et la formule. Jamais il n’eût pensé que ce qu’il aurait à refréner ce pouvait être la gaîté.

Ils s’en revinrent par les petits salons :

– Vous ne connaissiez pas Oncle Henri ? demandait-elle.

Augustin s’étonna intérieurement. La fameuse première entrevue d’il y avait quinze ans n’avait donc fait aucune impres-sion sur elle ? Le rappel de la phrase célèbre : « Je voudrais qu’on m’explique pourquoi ces choses sont belles », ne lui disait donc rien de précis ? restait inidentifié ? Sans doute bien d’autres voyages à Rome avaient eu lieu avant et après. Une fine douleur profonde traversa tant de joie. Mais elle n’était pas de force et s’y noya. Il expliqua comment il connaissait M. Henri Desgrès.

– Oh ! dit-elle soudain, avec une confusion rieuse, plus charmante que si elle se fût souvenue tout de suite. Mais oui ! Je me rappelle maintenant. Ce début de carrière archéologique vous a frappé beaucoup ?

– Énormément, avoua-t-il, tandis qu’il riait lui-même, d’une joie surveillée et surabondante, d’une joie de grand amour.

Ils parlaient presque bas, comme pour un complot plaisant, comme pour échapper à l’attention « d’Oncle Henri ». Sur les beaux vieux parquets bruns, maintenus sans tapis, Augustin en-tendait son pas calme et régulier battre comme un métronome. Il lui semblait marquer la mesure d’une chanson pour rire. Il

– 580 – répétait mentalement un refrain ridicule, inventé sur le moment même : « Pas à pas – c’est le pas – de la marche milliardaire… »

– Je l’aime extrêmement, disait-elle. Il est très bon. D’une bonté singulière, qui ne se soucie pas de reconnaissance. Tous ses dons sont anonymes.

Augustin rappela cependant le don des quinze millions, of-ferts d’un seul coup, pour les laboratoires scientifiques, et signé de son grand nom.

– Il y avait une raison particulière, fit-elle, avec un geste de la tête, d’une élégance flexible et décidée, nouvelle en elle.

– La main gauche ignorant les générosités de la main droite. Dispositif d’une commodité extrême. On peut faire si-gner le même chèque à chacune de ses mains.

– Ne raillez pas, exigeait-elle dans cette même voix étouffée et rieuse. Ce n’est pas bien.

Ce demi-secret de leurs mots, cet aspect de confidence, si nouveau, l’enivrait. Il était un de ces incessants bonheurs se-condaires qui jaillissaient de son immense bonheur.

Il désira passionnément commencer la phrase qui viendrait par « Mademoiselle Anne » afin que l’habitude en fût prise aus-si, pour elle, une fois pour toutes, et qu’une sorte de droit lui fût acquis à la douce appellation. Elle s’était déjà présentée deux fois, un peu aidée, un peu poussée peut-être. Mais au moment de la prononcer, une main invisible lui garrotta la gorge et il manqua les mots. Il dit seulement :

– Il y a peu de jours, nous passions dans les mêmes salons, et des filets de brise venaient jusqu’à nous.

Mais elle dédaigna le paysage, heurta plus profond :

– Je crois que nous nous connaissons mieux aujourd’hui. Ne trouvez-vous pas ?

– 581 –

Il dut attendre une fois de plus que s’apaisât le désordre de son misérable souffle. « Terne, simple, cordial » : il se répétait ces injonctions, avec une violence héroïque. Et ce serait ainsi tout le long de cette marche intolérable et bienheureuse.

Jetée sur la robe bleu de lin, une écharpe de gaze recouvrait les épaules et le bras nu. D’un poids léger et cependant sensible, la main se laissait porter sur le noir mat de sa manche, non pas comme un oiseau capté, ainsi qu’elle avait fait la première fois, mais comme un oiseau resté aérien, gracile et prêt au vol, posé pour son plaisir sur un rameau momentané. Les résolutions vio-lentes étant, au moins pour un laps de temps court, celles qu’il tenait le mieux, il réussit à s’abstenir complètement de regarder cette main.

– Mademoiselle Anne, dit-il soudain, vous aurez besoin de beaucoup d’aide pour vos cours, vos leçons, que sais-je ? Vous ne pouvez avoir tout votre monde encore.

– Mgr Hertzog a rassemblé un début de cadres, juste pour un prélude, et le prélude est plein de trous.

– Un prélude pour flûte, fit-il, en un pitoyable jeu de mots tremblant. Vous aurez besoin de quelqu’un pour boucher les trous. Utilisez-moi.

Il subit le pur et sombre violet des yeux qu’elle leva sur lui, et l’étonnement grave qu’on voyait jadis à ses regards d’enfant. Il la vit ardente, candide, entendue, délicate, pleine de Dieu, belle à en mourir. Il s’agenouilla, il se prosterna, il s’anéantit devant elle, une fois de plus, dans l’incognito de son cœur.

– Vous nous rendriez ce service ? dit-elle.

Trouver en ces occasions les mots ternes et précis qu’il fal-lait, cela il le pouvait, comme aussi se taire et fermer les yeux. Là où il ne pouvait plus, c’était dans les questions du genre de tout à l’heure : « Il me semble que nous nous connaissons mieux, ne trouvez-vous pas ? »

– 582 –

Il dit qu’il stopperait tous les trous qu’on voudrait, ou qu’il pouvait faire tout ce qu’on voudrait ; il ne se rappela pas long-temps la phrase exacte. Peu importait. Il sentait un bonheur plein de renoncement, large, pleurant et doux.

À ce moment, Mme Desgrès des Sablons se tournant à demi vers eux, jeta par-dessus son épaule et tout en marchant :

– Ces petits salons solitaires me semblent assez froids et tristes. J’aurais pu faire allumer dans ces cheminées.

– Froids et tristes, Madame ? fit Augustin avec stupeur.

– Non ? vous ne trouvez pas ?

Et elle reprit au bras de l’Évêque l’alanguissement de sa marche lente.

… Ainsi les timbres de son amour changeaient encore. C’était un incessant jaillissement de variations, des veines nou-velles dans son marbre, d’imprévues flammèches dans ses feux. Augustin ne s’en étonnait plus. Cet amour était une puissance de création continue de réalités ardentes. Qu’elles fussent bon-heur ou l’inverse, Dieu ! que c’était secondaire ! il l’avait vérifié bien des fois. Elles comprenaient joie, souffrance et tout leur in-tervalle. Tout brûlait dans le même feu. Elles pouvaient bondir d’une extrémité à l’autre de son cœur… L’impossibilité définitive de lui demander de se fiancer jamais, le déchirement tranquille d’une belle plaie, sainement saignante, mais aussi une vie voi-sine de la sienne et presque côte à côte, un long avenir où il ne la quitterait pas, une amitié absolue, sûre et ravissante, avec d’immenses possibilités de souffrir, toutes ces choses qu’il avait enfin trouvées prenaient pour le moment la forme du plus vio-lent bonheur. Peu importaient les formes de plus tard.

Il avait été fort habile de se proposer ainsi. Habile ? Oh ! non. C’était bien venu tout seul. Il s’était jeté sur l’occasion, comme sur un verre d’eau l’homme qui meurt de soif. C’est après coup qu’avait surgi cette complicité sournoise cachée dans

– 583 – le mécanisme des choses. « Voulez-vous que je bouche les trous, mademoiselle Anne ? »… Ainsi rêvait-il dans les dernières mi-nutes où il la conduisait. Il lui semblait sortir de tempêtes im-menses, toucher enfin les plages d’une terre de sérénité.

Dans le grand salon d’où ils étaient partis, juste contre la vaste porte des vestibules, totalement déplacé à cause de son simple veston gris, aussi retranché que la pianiste avant le dî-ner, Augustin vit un Monsieur de petite taille, décoré, l’œil aigu, sûr de lui, méthodique comme un classeur. Il s’avança vers M. Henri Desgrès.

– Qu’est-ce que c’est, Lamont ? dit celui-ci avec sa courtoi-sie habituelle, nuancée de familiarité.

– Monsieur, nous n’avons pas cru devoir écarter à lundi cette demande d’entrevue sans vous en référer, à cause de la personnalité du demandeur.

Comme Augustin regardait Anne, elle lui dit à demi-voix :

– Quelqu’un du filtre.

– Une demande de rendez-vous personnelle ?

– Personnelle, Monsieur.

M. Desgrès prit la longue dépêche et commença de la lire avec un léger recul de presbyte.

– Mademoiselle Anne, commença Augustin à voix sourde, qu’appelle-t-on le « filtre » ?

– Des ingénieurs et chefs de service d’Oncle Henri, chargés de ne laisser passer que les affaires d’urgence absolue, pendant qu’il se repose, et de donner aux autres une solution d’attente.

Ils rirent de nouveau tous les deux, sans autre raison que leur gaîté.

 

– 584 –

Le maître d’hôtel portait le café, les liqueurs, les cigares dans des argenteries diverses et sur un plateau plus maniable que celui qu’Augustin connaissait déjà.

– Élisabeth, dit M. Henri Desgrès, vous intéresserait-il de recevoir ici Sir Cecil Royston, et sans doute Lady Royston ? L’homme est devenu de premier ordre, et Lady Royston a de très beaux souvenirs de voyage et la réputation d’être la femme de Londres qui s’habille le mieux.

– Qu’est-ce que c’est que Sir Cecil Royston ?

C’était le « chairman » d’une Compagnie pétrolière célèbre, « la deuxième du monde ».

– Et en quoi est-il « devenu » de premier ordre ? demanda sa curiosité ininsistante et sa plus totale absence d’intérêt.

Mais il n’était pas dans les habitudes de M. Henri Desgrès de répondre légèrement à rien.

– Il a gardé parmi ses très vastes affaires l’allure du pros-pecteur colonial par quoi il a commencé. Il ne dominait pas suf-fisamment ses bureaux d’études, qui manipulent les idées géné-rales à sa place. Il s’en est rendu compte et amendé. Il a aussi gardé, en survivance des temps héroïques, une tendance au coup de poing et à l’intimidation, qui vous amusera.

– Est-ce qu’il a tenté de vous intimider à coups de poing, Henri ? demanda-t-elle, comme elle se fût enquis d’un terras-sier, en combien de pelletées il comptait niveler le Mont Blanc.

– Non, dit M. Henri Desgrès, sans même sourire. Il me té-légraphie de Londres, pour me demander mon jour, « au plus tôt ». J’avoue qu’il m’impose sa hâte, mais cela ne peut guère compter comme coup de poing.

– Henri, dit-elle, nous ne serons seuls ensemble que six jours à peine. Nul doute que je n’apprécie les poings de Sir Cecil

– 585 – et les robes de Lady Royston… Laissez-moi ne trouver tout cela parfait que le septième jour…

Il ferma le dossier qui contenait la dépêche et le tendit à Lamont.

– Je ne verrai pas Sir Cecil avant lundi prochain. Télé-gramme personnel. Aimable. Comme le sien : « Je m’excuse de. » Un mot aussi pour Lady Royston : « Je serais ravi. »

– Monsieur Lamont ! fit Anne, comme il sortait.

Elle lui tendit le dossier examiné avant le dîner.

Il l’ouvrit, comprit, fit un salut d’une politesse parfaitement aisée, sortit.

– Henri, dit Mme Desgrès des Sablons, je me sens coupable. Cette maison est tellement la vôtre. Donnez-moi la joie de sentir que vous y faites exactement ce que vous voulez.

– C’est très bien ainsi, sourit-il. Votre intuition a vu juste. Ce n’est pas moi qui ai besoin de lui.

Augustin avait rejoint l’ancien coin de la Revue des Deux Mondes pour savourer les différences, retrouver la vieille dé-tresse, par une sorte de raffinement de son cœur exigeant ; et aussi pour être seul quelques instants loin de sa présence im-médiate et pouvoir mieux s’enivrer d’elle, selon l’étonnant désir éprouvé pendant le dîner.

L’arrangement de l’éclairage découpait dans l’immense sa-lon des espacements choisis, séparés, chacun plein d’une sorte d’intimité lumineuse.

Aidée de la pianiste, Anne circulait autour des tasses de ca-fé. Lui la regardait, en une froide ivresse immobile.

Il revoyait accomplies, enrichies d’imprévisible, toutes les promesses de l’enfance et de la race : de pures lignes admi-

– 586 – rables, une longue grâce passionnée, ce profond éclat de pâleur splendide qui appelle la comparaison des fleurs, les nymphéas, les magnolias, les lys. Il se repaissait de sa vue, tout à son aise. La distance effaçait l’indiscrétion de ses regards. Il dévorait tout, d’une ardeur précise et désespérée, jusqu’au merveilleux crêpe bleu éteint, et son reflet secondaire gris perle et blanc d’argent, visible aux plis, dans les lumières, et fondu en sa subs-tance.

Cette robe aux plissés purs haussait jusqu’au buste la grâce stylisée, un peu sèche, que lui avait donnée le grand couturier. Mais arrivée là, par un fort intelligent raffinement de l’artiste, elle semblait renoncer à tout effet qui lui eût été propre, s’ajustait aux minces épaules avec l’extrême finesse docile et le moelleux d’un tissu sans poids, et laissait finalement à autre chose qu’elle, le soin de chanter l’hymne de la beauté humaine.

Autour du plateau, tous les rites connus s’accomplissaient de nouveau. Augustin vit Anne le regarder de loin, une tasse dans les mains en un ravissant effroi de cette longue distance qui les séparait. Il vint au-devant d’elle, d’une promptitude sans hâte.

– Merci. Vous me sauvez des périls du voyage. Et je ne vous arrache cette fois à aucune Revue des Deux Mondes. Vous buvez du café le soir ?

C’était non, mais il dit oui. Il l’aurait devant lui, s’occupant de lui, plus longtemps. D’une manière ou de l’autre il ne dormi-rait pas. Qu’elle eût gardé souvenir de sa solitude, au jour du dé-jeuner, lui fut d’une douceur ineffable.

Elle plongea au sucrier d’admirables doigts de chair pâle qui le firent trembler.

Le pauvre sourire dont il la remerciait, si peu audacieux, si peu insistant, fou d’amour et d’humilité, prenait, sur son aus-tère visage de grand technicien de l’intelligence, un charme de

– 587 – gauche jeunesse qu’elle sentit peut-être sans qu’il s’en aperçût. Elle ne le quitta pas, préféra appeler de loin Mgr Hertzog, au lieu de le rejoindre.

– J’ai deux belles chances ce soir. D’abord Oncle Henri m’enlève l’École des mains et me la rend toute faite. Puis M. Méridier vient de nous offrir sa collaboration et son aide dans nos besoins.

Elle disait « moi » pour Oncle Henri, et « nous » pour M. Méridier. Augustin se murmura pour lui-même : « Date ma-nibus lilia plenis ».

– Cette nuit de pleine lune doit être superbe, affirmait M. Henri Desgrès. Est-ce qu’il vous plairait, Élisabeth, que nous voyions la nuit ?

Il vint un autre valet, de la série qui étant de garde après dîner, dînait avant. Toute sa race paysanne persistait dans son menton en galoche, faisant curieux ménage avec sa très élégante livrée d’été. Augustin pensa à l’abbé Bourret. On entendit contre les façades le claquement des persiennes repris par d’autres fa-çades. La dernière réplique, d’une ténuité extrême, s’éteignit dans une nuit vide et démesurée.

– Oncle Henri, dit Anne, M. Méridier est en train de nous expliquer en quoi une École à buts religieux doit s’accommoder d’une philosophie indépendante comme la sienne.

– Plus que s’accommoder, mademoiselle Anne. Cette indé-pendance est la condition de toute philosophie, même chré-tienne.

Et la gravité douce et tendue avec laquelle il lui parlait pouvait s’interpréter comme un hommage à l’intelligence qui perçait dans sa grâce attentive… Nul doute qu’elle ne pût plei-nement s’interpréter ainsi.

 

– 588 –

– L’exemple le plus clair est celui de l’historien de la philo-sophie, mon maître Victor Delbos, que j’ai très aimé. Il est mort sans donner sa mesure, qui était grande. Sa foi catholique se prolongeait de suites métaphysiques qu’il ne disait guère, étant un peu atteint de timidité dogmatique. Mais elles transparais-saient l’une et l’autre sous son œuvre historique, et lui consti-tuaient comme des plans de profondeur. Ces deux registres de sa pensée, le métaphysique et le religieux étaient certes tous les deux acceptables comme ses études positives, mais pour d’autres raisons : – je dirai intellectuelles et extra-intellectuelles à la fois. Il n’y avait pas passage forcé, mais au contraire du su-rajouté, de son œuvre d’histoire positive, qui seule valait univer-sellement, à ses affirmations métaphysiques, et de celles-ci aux religieuses. Si ces trois étages communiquaient, c’était seule-ment par escaliers intérieurs : par preuves morales et attraits vifs. Or il le savait bien et même il le montrait, étant l’homme le plus probe qui fût. En sorte qu’une partie essentielle de son apostolat de chrétien, était l’admirable conscience profession-nelle avec laquelle il n’en exagérait pas la portée.

M. Henri Desgrès le regardait « délivrer » ce petit discours d’un air d’en apprécier la fermeté et toutes les qualités de mé-tier, quoiqu’il n’eût aucune raison apparente de savoir le mérite qu’elles avaient de rester intouchées et surnageantes sur la tem-pête de son cœur.

– Je crois, dit-il, que c’est la seule forme d’apostolat que j’accepterais.

On savait d’ailleurs, qu’en cette matière, il ne dépassait pas l’étape « sympathie ».

– Tout ce qu’un étudiant catholique doit attendre d’un maître à qui il demande un soutien pour ses croyances, c’est la conscience professionnelle avec laquelle il exposera une pensée qui doit avoir de solides prolongements vers Dieu. Une pensée théiste. Cela je le donnerai. Le surajouté doit l’être par l’auditeur.

Continuer : partie 3 sur 3