Bons baisers de New York

Iris Visser · Chapitre 9 sur 35

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Bons baisers de New York

Chapitre 8

 

 

Après la fin de notre réunion chez Lockhart & Cahill, je regrette de ne pas pouvoir aller fêter dans un bar notre présentation réussie et la satisfaction de notre client, comme nous en avons l’habitude aux Pays-Bas. Au lieu de cela, nous rentrons chacune chez nous en nous souhaitant « bonne soirée » du bout des lèvres. Tout ça pour la simple raison que, sans le savoir, nous étions en compétition pour le même job.

Je pousse un grand soupir en me dirigeant vers la station de métro. Il devrait pourtant être possible d’entretenir de bonnes relations, non ? En tout cas, je n’ai pas réussi à amadouer Patricia avec du café – j’ai pourtant essayé avec du lait d’avoine et avec du lait normal.

C’est l’heure de pointe. Le métro est de nouveau bondé. Quand il démarre, je me cramponne à la barre chromée.

Entre la station de métro et mon appartement, il y a une supérette. Pour la première fois depuis mon arrivée à New York, j’ai envie de faire des courses. J’estime avoir mangé assez de plats à emporter. Mon corps réclame une nourriture plus saine. J’ai décidé de préparer une quiche avec de la farine complète et beaucoup de légumes. J’en aurai pour plusieurs jours et en plus, j’adore ça.

Je laisse de côté les paquets de céréales et me dirige directement vers le rayon des légumes où je remplis mon panier avec une courgette, un poivron et un poireau. Je me rends compte qu’ils ont un vaste choix de produits allant des pâtes au wasabi aux shots de gingembre, en passant par des feuilles de cactus au ketchup Heinz et au beurre de cacahuètes Skippy. Finalement, je prends quand même un paquet de céréales pour le petit-déjeuner, au cas où je saturerais des bagels. Et un pot de Ben & Jerry’s, qu’ils n’ont ici « malheureusement » qu’en format d’un litre. En passant devant le rayon des chips, je me dis qu’il est toujours utile d’en avoir chez soi. Comme mon dîner est déjà sain, je peux me permettre un petit truc à grignoter pour le soir. Une bouteille de vin est aussi une bonne idée. Comme ça, je porterai toute seule un toast à mon après-midi réussi !

Lorsque j’arrive enfin devant la porte d’entrée commune avec quatre sacs de courses au lieu d’un, comme initialement prévu, je ne trouve plus ma clé. Épuisée, je pose les sacs que j’ai dû porter en longeant quatre blocs d’immeubles. OK, je me suis autorisée quelques petites pauses, pendant lesquelles j’ai peut-être ouvert le sachet de chips, mais la route était longue. Je fouille mes poches et respire mieux quand mes doigts rencontrent enfin l’objet métallique convoité.

J’ouvre la porte, traîne mes paquets à l’intérieur, puis regarde les escaliers.

Merde !

J’avais complètement oublié que je devais monter au cinquième étage à pied avec toutes ces courses !

Peu après, j’entends la porte d’entrée commune s’ouvrir et se refermer. Soulagée, je regarde par-dessus mon épaule. Qui sait, c’est peut-être une personne de bonne volonté que je réussirai à convaincre de risquer une hernie discale. Malheureusement, je regarde droit dans les beaux yeux de mon voisin bruyant. Il est très séduisant avec son tee-shirt noir échancré et sa veste en jean usé. Alors qu’il remet son trousseau de clés dans la poche de son pantalon, il contemple d’un air amusé mes quatre gros sacs.

— Vous préparez une petite fête ? demande-t-il en examinant le contenu de mes cabas.

Ses cheveux sont ébouriffés par le vent qui sévit dehors, annonçant la période des feuilles qui tombent.

— J’espère être invité ! s’exclame-t-il.

— Non, je ne donne pas de fête, dis-je, irritée, en roulant des yeux.

— Vous voulez dire que vous allez manger tout ça toute seule ? demande-t-il en m’examinant des pieds à la tête. Ça va entrer ? ajoute-t-il, incrédule.

Offensée, je plante les mains sur mes hanches et je réplique, courroucée :

— Certainement. D’autant plus que je n’ai pas l’intention de tout manger en une seule fois.

Mon voisin ne réagit pas et hausse les sourcils.

Mon besoin agaçant de combler les silences revient en force :

— Mon père affirmait toujours que j’étais « un gouffre sans fond », dis-je sans réfléchir.

— Ah, bon.

— Parce que tout ce qui passe sous mon nez disparaît dans ma bouche. Il disait que les placards contenaient suffisamment de provisions pour nourrir dix enfants au lieu de deux. Pourtant, je ne grandissais pas. Jamais. Je ne grossissais pas non plus d’ailleurs. Heureusement.

En fixant les volumineux sacs de courses, j’ajoute :

— Mon petit frère me compare toujours à une vache.

Il laisse échapper un rire sonore et me regarde d’un air étonné.

— Et ça ne vous vexe pas ? demande-t-il.

— Non, je comprends assez bien son raisonnement.

Je hausse les épaules et j’explique :

— Les vaches ont quatre estomacs, donc elles peuvent absorber de grosses quantités.

— Ah.

Il semble surpris.

— Je n’étais pas au courant, déclare-t-il.

Je hoche vivement la tête, contente d’avoir pu enfin établir une sorte de conversation avec lui, même si c’est à propos de la digestion des ruminants.

Imperturbable, je continue mes explications :

— Le troisième estomac s’appelle le feuillet. C’est drôle comme nom. Et le quatrième s’appelle…

— Avez-vous besoin d’un coup de main pour monter vos courses ? m’interrompt mon public monocéphale.

Il n’a visiblement pas envie de savoir comment de l’herbe verte peut se transformer en gros tas de bouse marron.

— Vous savez que l’ascenseur est en panne, non ? demande-t-il.

Je le regarde, stupéfaite. Je me serais éventuellement attendue à ce que l’octogénaire du rez-de-chaussée équipé de son déambulateur me le propose, mais certainement pas mon ancien copassager.

— Euh… oui. Merci bien, dis-je, reconnaissante.

Il acquiesce et saisit les deux sacs les plus lourds. Ses phalanges blanchissent tandis que ses muscles se tendent pour monter mes provisions à l’étage.

— Bon sang, qu’est-ce que vous avez acheté ? Des lingots d’or ?

— Vous vous en sortez ? Sinon, on peut échanger les sacs. Les miens sont beaucoup moins lourds.

Mon voisin me lance un regard offusqué par-dessus l’épaule, et je me tais aussitôt.

— Je suis étonné que vous ne soyez pas tombée en les portant jusqu’ici, déclare-t-il. Je suis sûr que ces deux sacs pèsent déjà plus que vous.

— Ce sont juste des commissions ordinaires. Du lait, du vin, de la glace… et des trucs comme ça.

— Ah, ceci explique cela. Heureusement que je suis assuré pour les séances de kiné.

— Ce n’est pas très américain, dis-je en riant.

Il me jette un regard en coin. Aussitôt, j’ajoute :

— Mon père est médecin, c’est pour ça. Il insiste toujours sur l’importance d’une bonne assurance maladie.

Quand nous arrivons enfin au dernier étage – après avoir évité la marche vermoulue –, il pose les sacs devant ma porte en poussant un « ouf » démonstratif.

— Merci, dis-je en tournant la clé dans la serrure. Au fait, je m’appelle Emma.

Et en tendant la main, j’ajoute :

— On peut se tutoyer si vous voulez.

Il hésite quelques instants puis glisse sa main dans la mienne. L’extrémité de son index et de son majeur est un peu rugueuse, sans doute à force de jouer de la guitare pendant des heures… Il me tient la main un peu plus longtemps que nécessaire, et il m’est impossible de déchiffrer son regard.

— OK, moi c’est Rudy, annonce-t-il enfin.

Puis il lâche ma main et s’éloigne.

Rudy. Je ne m’attendais pas du tout à ce prénom pour ce musicien qu’on pourrait, vu son look, soupçonner d’avoir déjà brisé le cœur de nombreuses femmes et d’avoir roulé à moto en état d’ébriété, sans casque.

Rudy ouvre sa porte et je l’entends crier « bonne chance en cuisine » juste avant de refermer le battant.

Je coupe la courgette en dés, le poireau en rondelles et le poivron en lamelles. Je bats les œufs et les assaisonne avec du poivre et du sel. Le beurre est à température ambiante. Mais où est la farine ? Je n’ai tout de même pas oublié la farine !

Je vérifie mes courses et conclus, ébahie, que j’ai vidé la moitié du magasin, mais que j’ai omis d’acheter un ingrédient essentiel. Je jure intérieurement. Je n’ai aucune envie de retourner à la supérette.

J’examine les récipients alignés dans mon placard. N’est-ce pas un truc typiquement américain que de passer chez ses voisins pour demander un bol de farine ou de sucre ? J’hésite. Peut-être Rudy pourrait-il m’en prêter un peu. Ou m’en donner. Il me semble que, dans ce cas de figure, personne n’a jamais rendu de tasse de farine.

En soupirant, je décide finalement de prendre un bol sur l’étagère et de me diriger vers l’appartement de Rudy. Avant de pouvoir changer d’avis, je frappe deux fois sur le bois usé qui semble prêt à tomber en ruine si j’utilisais davantage de force. Un instant, j’ai l’impression qu’il n’est pas chez lui. Puis j’entends du remue-ménage dans la petite entrée. La porte s’ouvre. Rudy se tient dans l’entrebâillement, les cheveux mouillés, avec en tout et pour tout une serviette nouée autour de la taille. Il n’a pas les abdominaux d’un grand sportif, pourtant ils se dessinent de façon subtile sous sa peau. Comme ceux de quelqu’un qui bouge beaucoup et mène une vie active, sans pour autant jongler quotidiennement avec des bébés hippopotames. Une phrase en caractères gracieux est tatouée sur le côté de sa poitrine, mais je suis trop loin pour la lire.

— Emma ? demande-t-il, étonné, comme s’il attendait quelqu’un d’autre.

— Oui, salut, dis-je, un peu intimidée du fait qu’il soit si peu vêtu. C’est que… euh… j’ai… euh…

Rudy m’interroge du regard. Je cherche rarement mes mots. D’habitude, je ne suis jamais à court d’idées.

— J’ai oublié la farine, dis-je, honteuse.

Les commissures de ses lèvres remontent, puis il éclate de rire.

— Tu as oublié la farine ? demande-t-il. Tu as vidé la moitié du magasin et tu as oublié la farine ?

Gênée, je réponds :

— Oui. Donc euh… j’espérais que tu voudrais bien m’en, euh… prêter un peu, dis-je en levant mon récipient.

L’hilarité de mon voisin redouble. Même si je ne suis pas ravie de la situation, je dois reconnaître qu’un Rudy qui rit est un régal pour les yeux. Son visage s’illumine et ses yeux magnifiques scintillent.

— On est à New York ! s’exclame-t-il après avoir retrouvé son calme. Pas dans les faubourgs des années soixante-dix !

— Oh, excuse-moi. Je croyais que tu…

— La dernière fois que j’ai mangé un repas fait maison, c’était l’année dernière à Noël, chez mes parents. Es-tu au courant qu’on peut commander tout ce qu’on veut à New York ?

Il me regarde comme s’il expliquait à un enfant que pour résoudre une opération difficile, on peut aussi tout simplement utiliser une calculatrice.

Je rétorque :

— Bien sûr que je suis au courant, mais j’avais envie de cuisiner. Avec des légumes et tout ça.

— Ah, mais tu peux aussi commander des plats à base de légumes, explique-t-il patiemment, en resserrant sa serviette autour de la taille, laissant entrevoir le haut du V entre ses hanches. Ici, c’est New York. On peut trouver quasiment tous les plats de tous les pays du monde…

Il incline légèrement la tête et hausse les sourcils.

Je me rends alors compte qu’absorbée par la vue que m’offre mon voisin, je garde le silence depuis au moins une dizaine de secondes.

Je me racle la gorge en redirigeant vite mon regard vers son visage et marmonne :

— OK… Bon, eh bien, merci du conseil.

— Pas de problème.

Après avoir enfilé mon pyjama, je me couche et fais défiler mes messages Facebook. Je like la photo qui montre mes amis en train de dîner dans notre restaurant italien préféré. Sans moi. Une pointe de déception me traverse. J’aurais tellement aimé être assise à leur table, trinquer avec un pinot gris et commander un plat de délicieux gnocchis au lieu de l’omelette que j’ai avalée ce soir.

En continuant à dérouler les pages, je tombe sur une photo qui me coupe le souffle : celle de Fedde ! L’homme qui m’a tellement blessé que j’ai toujours beaucoup de mal à revoir son image. Non pas parce que je voudrais me remettre avec lui ou que je serais encore amoureuse de lui, mais parce qu’il me rappelle l’une de mes plus grosses erreurs.

À l’inverse de la plupart des hommes de son âge, il est doté d’une abondante tignasse blonde. Ses yeux brillent de fierté, sa main est posée sur le ventre de son épouse, qui sourit. Elle a l’air douce. Pourtant, les deux fois où je l’ai rencontrée, je l’ai évitée. J’avais honte. Terriblement.

« Dans cinq mois, nous aurons la joie de te tenir dans nos bras » est écrit au-dessus de la photo. Je me mords la lèvre en regardant les yeux marron étincelants de la future maman. Puis j’ouvre le profil de Fedde et clique sur la touche « amis ». Mon pouce reste un instant suspendu au-dessus de l’option « supprimer ». Le cœur lourd, j’appuie dessus. Aussitôt, les photos de son profil, uniquement visibles pour ses amis, disparaissent de mon écran.

Au moment où je veux me retourner dans mon lit pour essayer de m’endormir, j’entends du bruit dans l’appartement de mon voisin. Il n’est pas seul. À travers la fine cloison qui sépare nos deux appartements, on entend des gloussements, interrompus par des bruits de baisers. Les yeux écarquillés, je fixe le mur en espérant que cela ne va pas durer longtemps. OK, il respecte notre accord de ne pas faire de la musique le soir, mais je dois dire que j’aimerais encore mieux ça plutôt que les halètements et les grincements de lit qui traversent à présent la paroi.

Je pousse un soupir de frustration. Ces bruits m’irritent plus qu’ils ne le devraient, et je ne sais absolument pas pourquoi. C’est un homme charismatique d’une bonne vingtaine d’années, qui ne manque sans doute pas d’admiratrices. En outre, comme je peux maintenant m’en rendre compte, il possède la condition physique d’un sportif de haut niveau – un atout apprécié par sa partenaire de lit, si j’en juge ses sons approbateurs.

Les minutes s’égrènent. Je me tourne sur le côté, en appuyant – une fois n’est pas coutume – mon oreiller sur ma tête. Lorsque j’envisage sérieusement d’aller sonner à la porte de Rudy, les gémissements et les craquements cessent. Soulagée, j’enlève l’oreiller. Je me retourne sur le dos et fixe le plafond.

Je suis complètement réveillée.

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