Bons baisers de New York
Chapitre 9
Je repère Sebastian. Dans le métro bondé, il a réussi à s’octroyer une place assise où il se fait le plus petit possible, tout en buvant quelques gorgées de café dans un gobelet en carton. Les cheveux parfaitement coiffés, il semble perdu dans ses pensées. Moi, en revanche, je joue de nouveau de malchance. Je suis coincée entre une personne qui, à en croire l’odeur qu’elle dégage, vient de sortir d’une salle de sport et une autre qui ne s’est pas brossé les dents depuis Noël dernier.
Heureusement, Sebastian m’offre une distraction visuelle bienvenue. En dépit du fait qu’il serre les genoux comme un gamin qui a descendu cinq canettes de soda, afin de donner un peu plus d’espace à ses voisins, il affiche un air détendu. Il porte un manteau chic qui doit le protéger contre le vent d’automne qui souffle à travers les rues de New York. Sa main gauche enserre la poignée d’un attaché-case. Je remarque qu’il a de belles mains soignées. Des ongles bien coupés, aux bords propres.
Soudain, il tourne la tête dans ma direction. Il me reconnaît. Ses yeux s’écarquillent un instant, puis il m’adresse un sourire d’une blancheur éclatante et lève la main qui tient le gobelet en signe de salutation.
Je lui rends son sourire et le gratifie d’un hochement de tête, comme il se doit dans le milieu professionnel, tout en me demandant à quoi il peut ressembler sans sa chemise.
Le règlement stipulerait-il quelque chose à ce sujet ? À propos de rencards avec des clients ? Je n’en ai jamais entendu parler.
Lorsque le métro s’arrête à Tribeca, nous descendons tous les deux, Sebastian un peu avant moi. Juste au moment où je crois qu’il a poursuivi son chemin, je l’entends m’appeler. Il rejoint de nouveau la foule et se met à marcher à côté de moi.
— Quel hasard ! s’exclame-t-il, surpris. Je ne savais pas que vous preniez le même métro que moi. Où habitez-vous ?
— À Greenwich, dis-je, toute fière.
J’habite ce quartier depuis quelques semaines seulement, mais je m’y suis attaché. Il est agréable avec ses cafés branchés et ses bars à jazz. Même si je ne suis pas fan de jazz, je me suis juré de m’y rendre au moins une fois. Simplement pour parfaire l’expérience Greenwich. J’omets de lui préciser que j’occupe un appartement dans un immeuble qui aurait pu servir de décor pour le clip « Wrecking Ball » de la chanteuse américaine Miley Cyrus.
Je lui demande :
— Et vous ?
Il consulte sa montre avant de me répondre :
— J’habite à Chelsea, mais je change presque toujours à Greenwich. La ligne directe avec Tribeca prend dix minutes de plus.
Le flot des gens nous pousse vers la sortie de la station de métro. Quand nous arrivons à l’extérieur, Sebastian m’interroge du regard.
— Comment se déroulent les préparatifs de la fête de Noël ?
— Bien, dis-je, en lui indiquant que je dois passer au bar à café où j’achète chaque matin un latte pour Marcel et un autre pour moi.
J’ai renoncé à tenter de me faire supprimer de la liste noire de Patricia en la gavant de café. Le seul résultat que j’obtiens, ce sont des demandes de faire des copies et de passer des appels téléphoniques. En d’autres termes, cela renforce l’idée qu’elle me considère comme son assistante.
Je tends au barista deux billets de cinq dollars – sur le papier, Abraham Lincoln me fixe d’un air outré comme s’il condamnait ma dépendance à la caféine.
Je me tourne de nouveau vers Sebastian, qui se tient un peu en retrait, et précise :
— On a réussi à réserver Ed de Vries.
— Génial ! s’exclame Sebastian, enthousiaste. J’ai ajouté quelques-uns de ses morceaux à ma playlist de Spotify. Sa version de « All I Want for Christmas Is You » est magnifique !
— C’est mon morceau préféré ! m’écrié-je avec beaucoup trop d’exubérance.
Des fossettes apparaissent dans les joues de Sebastian quand il sourit.
— À mon avis, vous appréciez Noël autant que moi, déclare-t-il. C’est pour ça que j’adore m’occuper de la préparation de la fête. Je prends sur mon temps libre parce que je ne peux pas déclarer mes heures aux clients, mais ça me plaît tellement que je m’en fiche.
Il a une raie sur le côté, un vrai métier, et en plus, il aime Noël ! Tout à fait mon type d’homme !
J’acquiesce en émettant un bruit approbateur tandis que je réceptionne le plateau en carton.
Sebastian jette un coup d’œil sur les deux gobelets.
— L’autre café est pour qui ? demande-t-il en me décochant un grand sourire.
— C’est pour mon collègue extrêmement énergique, dis-je.
Puis je me rends compte, honteuse, que je ne lui ai rien proposé. Alors, j’ajoute :
— J’ai complètement oublié de vous demander si vous vouliez…
— Ne vous inquiétez pas. Je viens d’avaler un double espresso, me rassure-t-il, les yeux pétillants. Même si ça me ferait plaisir d’aller boire un café avec vous un de ces jours.
Il m’interroge du regard en penchant la tête.
Je fronce les sourcils et m’apprête à me retourner pour lui commander un café. Mais il me retient par le bras et me dévisage d’un air entendu. Je cligne des yeux et tente de déchiffrer son regard.
Ah, oui… un de ces jours.
Mes lèvres formulent mes pensées. Sebastian pouffe. Je ne suis pas très douée pour le flirt.
Je viens d’obtenir un rendez-vous ! Et pas n’importe lequel, non, un rencard pour boire un café à New York avec un homme qui a le physique de mes rêves. Qui plus est, c’est mon donneur d’ordre. Mais bon, qu’y a-t-il de mal à prendre un café avec un client ? D’ailleurs, il n’a pas prononcé le mot « rencard ». Il envisage peut-être juste de discuter de l’avancée de l’organisation de la fête. Qu’est-ce que j’en sais, moi ?
Je finis par bredouiller en tripotant le carton :
— Euh… oui, c’est une bonne idée.
Le silence s’installe. Je me balance d’une jambe sur l’autre. Au moment où je m’apprête à partager avec lui mes connaissances au sujet des différentes sortes de grains de café africain, Sebastian me délivre de mes souffrances et brise le silence.
— Fixer un rendez-vous pour aller boire un café serait beaucoup plus facile si j’avais votre numéro de téléphone, déclare-t-il en souriant. Je veux dire, ces rencontres inopinées ont leur charme, mais…
— Ah, oui. Attendez.
Je fouille dans mon sac à main – comme j’ai souvent vu des gens le faire en pareille situation dans les films –, j’en extirpe un stylo et je marmonne :
— Mince, je n’ai pas de papier.
Je continue à fourrager entre les papiers de bonbons, les clés, les élastiques à cheveux…
— Euh, Emma…
Je lève la tête. Sebastian brandit son téléphone.
— Je peux tout simplement vous ajouter à mes contacts. Pas besoin de stylo ni de papier, remarque-t-il, pince-sans-rire, en me tendant son portable.
Mes joues s’enflamment. En me mordillant la lèvre, je tape mon numéro d’une main.
Lorsque j’ai fini, Sebastian range son appareil et m’adresse un large sourire.
— À bientôt, Emma, lance-t-il d’un ton joyeux.
Puis il se retourne, sort du bar et prend la direction de son bureau, à l’opposé de l’endroit où je travaille.
— Quel magnifique sourire ! s’exclame Marcel quand je pose son café devant lui.
Ses yeux m’observent d’un air intrigué à travers ses lunettes rondes de hipster.
Par-dessus son épaule, je vois Patricia jeter un regard furtif vers les deux gobelets, avant de se concentrer de nouveau sur son écran. Peu après, elle se lève et rassemble quelques papiers, le visage crispé.
— Ma matinée a bien commencé, dis-je en m’installant à mon bureau.
Méfiant, Marcel lève les sourcils tout en dégustant son latte.
— Pourq…, commence-t-il, mais il est interrompu par la voix glaciale de Patricia.
— Pourquoi lui apportes-tu un café tous les matins ?
Elle ignore ma réaction de surprise quand je la vois surgir à côté de moi. Imperturbable, elle poursuit :
— Tu as quelque chose à cacher ? Tu essaies d’éviter des questions embarrassantes de sa part ?
Je pousse un profond soupir.
— Bonjour, Patricia, dis-je en me frottant le front avec le pouce et l’index.
Patricia passe à côté de moi et s’assoit sur le bord du bureau de Marcel.
— J’ai regardé récemment d’une traite tous les épisodes de la première saison de Dexter, lui confie-t-elle.
— Dexter ? répète Marcel, sans comprendre.
— Oui, Dexter.
Elle me jette un regard en coin, et j’ai une furieuse envie de lui envoyer le contenu de mon gobelet à la figure, parce que je sais exactement où elle veut en venir. Patricia a de la chance que le bar serve un latte aussi délicieux, car c’est l’unique raison pour laquelle elle ne dégage pas à présent une odeur de grains de café torréfiés premier choix.
— Ça parle d’un tueur en série qui travaille dans la police. Il apporte chaque matin des donuts à ceux qui partagent son bureau afin de préserver les apparences du collègue parfait…
Elle descend du bureau, incline la tête et me fixe d’un air entendu.
— Je veux dire par là… que les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être.
Puis, avec un sourire diabolique aux lèvres, elle se dirige vers l’imprimante.
Marcel secoue la tête et reprend une gorgée de son café.
— Je suppose que tu n’y as pas mis de cyanure, si ? demande-t-il d’un air faussement inquiet.
— Bien sûr que non, dis-je en souriant. Mais si j’étais Patricia, je n’accepterais plus jamais de boisson de ma part !
En pouffant, Marcel se replonge dans son travail. Il est incapable de rester immobile. Son pied martèle le sol, et il tourne sans cesse son stylo entre ses doigts en scrutant son écran.
J’allume mon ordinateur pour étudier les propositions des différents traiteurs. On m’a demandé de prévoir un repas haut de gamme. Au vu de l’argent disponible, ils entrent presque tous dans le budget. C’est l’avantage de travailler avec de grosses pointures : elles disposent d’une enveloppe correspondant à leurs exigences. Aux Pays-Bas, j’ai souvent affaire à des entreprises qui veulent le nec plus ultra sans rien débourser.
Je déroule l’offre de la Catering Company et lis le menu qu’ils proposent : de la dinde, du caviar et… Horrifiée, je fixe la carte. Du foie gras ! Aussitôt, je ferme la fenêtre de ce traiteur. Ils ont beau avoir des avis élogieux, je refuse de collaborer au gavage des oies. Et Sebastian ne me semble pas non plus quelqu’un qui encourage ce genre de pratique.
On approche de l’heure du déjeuner. Impossible de sortir Sebastian de mes pensées. Ce matin, dans le bar à café, lorsque ma certitude du bien-fondé d’un rendez-vous avec mon donneur d’ordre était alimentée par l’apollon se trouvant sous mon nez, cela ne me posait pas trop de problèmes. Depuis, mon opinion a changé, car qui veux-je duper ? Avoir un rencard avec un client est stupide et non professionnel.
Je pique mes baguettes dans mon poke bowl.
— Ça va ? demande Mariana, qui a toujours l’air de quelqu’un qui passe ses nuits dans un camp d’entraînement de l’armée de terre.
— Tu es bien silencieuse, ajoute-t-elle.
— Patricia l’a encore embêtée ce matin, explique Marcel avant de mordre dans un sandwich. Je comprends qu’elle soit énervée. Je veux dire, ton job lui avait été promis, ajoute-t-il en s’adressant à moi. Mais c’est vraiment puéril de sa part de s’en prendre à toi. S’il y a une personne contre qui elle devrait être en colère, c’est Karen. D’un autre côté, sa réaction montre que Karen a fait le bon choix en te confiant la responsabilité de ce projet. L’attitude de Patricia est inadmissible.
Mariana acquiesce d’un hochement de tête et pose sa main sur mon bras.
— Patricia a juste besoin d’un peu de temps pour digérer sa déception. Entre femmes, on devrait se soutenir. C’est déjà bien assez difficile pour nous au boulot, déclare-t-elle.
Comme le moment ne me semble pas opportun pour demander s’il y a des directives concernant les rendez-vous galants avec des clients, je lui adresse un sourire en balbutiant quelques remerciements.
— Tu sais de quoi tu as besoin ? demande Marcel en me jetant un regard qui ne présage rien de bon. De te saouler un bon coup ! On est vendredi, et je n’ai rien de prévu ce soir. Qu’en penses-tu, Mariana ?
Mariana fixe son plateau-repas d’un air désemparé et marmonne :
— J’adorerais, mais j’allaite toujours Rory et…
Elle pousse un grand soupir. Puis, jetant un coup d’œil à son portable, elle ajoute emplie d’espoir :
— Je vais voir avec Sean, mon mari, s’il peut se débrouiller tout seul ce soir.
Enthousiaste, Marcel applaudit.
— Il est grand temps que tu utilises tes hanches pour autre chose que mettre des bébés au monde ! s’exclame-t-il. Tu étais la reine de la danse lors de nos sorties d’entreprise. Tu ne dois pas négliger tes gènes latins !
Lorsqu’il claque des doigts à la manière de Beyoncé pour donner du poids à ses paroles, Mariana et moi éclatons de rire en même temps.
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