Bons baisers de New York
Chapitre 6
Bien que je dispose d’une kitchenette avec deux feux, je commande de nouveau mon dîner pour ce soir. Et de nouveau, ma voix au téléphone est noyée sous le bruit de la guitare électrique de mon voisin. Il l’a branchée sur un ampli, et comme l’immeuble est relativement vieux et mal isolé, je profite une fois de plus d’un concert privé.
Alors, je crie dans mon portable :
— Non ! Je veux des nouilles aux champignons noirs ! Et du porc sauté aux pousses de bambou !
— S’il vous plaît, Madame, pourriez-vous baisser un peu la musique ? demande mon interlocuteur. J’ai du mal à vous entendre.
— Croyez-moi, Monsieur, si je le pouvais, ce serait fait depuis longtemps !
— Comment ?
— Tant pis, je commanderai en ligne !
Je raccroche. Furieuse, je fixe le mur que je partage avec celui qui me donne des envies de meurtre. Je cherche les plats désirés dans l’application des plateformes de livraisons de repas, que j’utilise le moins possible car je trouve ridicule que les restaurants doivent leur céder une part déraisonnable de leurs recettes, et j’entre ma commande.
Il faudra vraiment que je me décide à faire des courses pour acheter de la nourriture correcte, contenant des vitamines et tout ça. J’adore cuisiner, mais le manque d’ustensiles ne m’y incite pas.
« Knock, knock, knockin’ on heaven’s door », chante une voix rauque. Si cette même voix ne m’avait pas déjà empêchée de dormir la nuit dernière, je l’aurais peut-être appréciée.
Lentement, j’inspire par le nez et expire par la bouche. Il n’est que huit heures et demie, ce qui n’est en soi pas si tard. Si ce soir à onze heures, il se prend toujours pour une célébrité, j’irai le voir. Le proverbe « mieux vaut un voisin proche qu’un ami éloigné » est valable dans les deux sens. Pour l’instant, je dois me contenter de n’avoir que le dernier.
Lorsque la sonnette retentit et que j’ouvre la porte au livreur, mon estomac gargouille. Je n’ai rien mangé depuis le déjeuner et la perspective d’un repas copieux réjouit mes intestins et mes glandes salivaires. Dès que le livreur a tourné les talons, je vide le contenu des boîtes en carton dans mon assiette.
Aux Pays-Bas, le restaurant chinois de mon quartier n’est déjà pas avare dans ses portions, mais je crois qu’avec la générosité du chinois new-yorkais, j’aurai à manger pour plusieurs jours.
J’allume la télévision et zappe jusqu’à ce que je trouve un film qui m’a l’air sympa. En avalant mes nouilles, je monte le son dans l’espoir de couvrir la musique. Quand je me rends compte que cela ne suffit pas, j’ajoute le sous-titrage. Impossible de profiter du film : je jette tellement souvent des regards courroucés vers notre mur commun que je peine à suivre l’histoire.
Quand le générique de fin défile sur l’écran, je prends – toujours énervée – une douche, puis j’enfile mon pyjama. Je me tresse les cheveux et me brosse les dents. Mon voisin ne semble pas avoir l’intention de cesser son vacarme. Je me glisse sous la couette et fixe le plafond, furieuse. Un nouveau solo impressionnant retentit. Je me roule sur le côté et appuie mon oreiller sur ma tête. Depuis que j’ai atterri, je n’ai pas pu dormir une minute tranquille ! Je souffre du décalage horaire, je fais de grosses journées et les heures qui me restent pour me reposer sont cruellement mises à mal.
J’en ai marre !
Poussant un grognement féroce, je lance mes jambes par-dessus le bord du lit et chausse mes pantoufles en forme de lapin. Avec la détermination d’un éléphant d’Afrique affamé ayant aperçu un sachet de cacahuètes, je me dirige d’un pas décidé vers la porte de mon voisin. Je cogne plusieurs fois sur le battant.
Aucune réponse.
Je lève les deux poings et tape encore plus fort sur le bois – un bélier du Moyen Âge ne serait rien à côté. Maintenant, le silence règne à l’intérieur de l’appartement. J’entends des bruits de pas. Mon cœur bat la chamade. J’essaie tant bien que mal de réprimer ma colère et d’afficher mon plus joli sourire.
Un cliquetis mécanique. La porte s’ouvre lentement. Au moment où j’ouvre la bouche pour dire quelque chose, je reste pantoise : je regarde droit dans deux yeux vert marron qui ne sont, cette fois, pas entourés d’eye-liner noir. Les cheveux en bataille, il se montre d’abord confus, puis agacé.
— Bon sang ! Vous passez déjà ? demande-t-il, irrité. On n’est qu’en septembre ! Bon, je veux bien prendre une boîte de ces machins à la menthe.
Je cligne plusieurs fois des yeux et le regarde d’un air étonné.
— Ces trucs à la menthe, répète-t-il, en mettant l’accent sur le mot « menthe », comme s’il croyait que je ne l’avais pas entendu. Vous savez, ces biscuits au chocolat fourrés à la menthe.
Ma bouche s’ouvre en grand et mes yeux s’écarquillent quand je comprends enfin le quiproquo.
Vexée, je m’exclame :
— Je ne suis pas une jeannette !
Outre le fait qu’on ne peut pas me confondre, malgré ma taille, avec une gamine de douze ans, les scouts ne font pas du porte-à-porte à onze heures du soir pour vendre des gâteaux à des étrangers qui habitent dans un immeuble insalubre.
— Oh, résume l’abruti de l’avion, alors que son regard glisse de mes deux nattes vers mon tee-shirt. Joli pyjama !
Je jure intérieurement. Même si le pyjama que j’ai acheté il y a quelques années à Disneyland Paris est devenu l’un de mes favoris, ce n’est pas vraiment la tenue d’une femme adulte et attirante. Il est rose, et les joyeux visages de Mickey et de Minnie se répètent à l’infini sur le doux coton.
Je serre les poings en lui lançant un regard noir. L’homme y répond en me dévisageant d’un air amusé.
Excédée, je crie :
— Écoutez, je ne sais pas si vous avez un job dans la journée ou si vous vivez au crochet de vos parents, mais il y a des gens qui travaillent ! Il est onze heures du soir, et demain, je bosse. Pourriez-vous faire en sorte de produire un peu moins de décibels qu’un avion de chasse qui passe en rase-mottes ?
Piqué au vif, l’homme fronce les sourcils.
— Merci ! dis-je avant qu’il ait le temps de réagir.
Je me retourne pour me sauver, mais sa voix me retient.
— Hé ! Vous êtes la meuf de l’avion ! constate-t-il en riant.
Je m’arrête et me tourne vers lui.
Il semble bien plus joyeux que lors du voyage. Probablement parce qu’il a une occasion en or de me rendre la monnaie de ma pièce pour ma réplique « Jack Sparrow ». Pourtant, j’estime avoir déjà largement assez payé ces dernières nuits.
— Je ne vous ai pas reconnue avec ce… – son regard reste accroché à mon pyjama, les commissures de ses lèvres remontent légèrement – ces nattes.
Je le fixe, folle de rage, en passant la main sur mes deux tresses blondes. Puis je croise les bras démonstrativement et déclare :
— C’est moi, en effet. Et je serais ravie si vous pouviez être un meilleur voisin de palier que de voyage ! On n’a pas besoin de devenir les meilleurs amis du monde, mais vous pourriez avoir la décence d’arrêter de jouer après vingt-deux heures, ou au moins de mettre un casque !
L’homme penche légèrement la tête.
— Et si je n’en ai pas envie… ? me provoque-t-il.
— Alors… Alors…
Je secoue la tête tout en me disant que je vais devoir avertir le propriétaire et que j’aurai alors réussi à me faire un ennemi dont la chambre à coucher se situe à quelques mètres de la mienne.
Finalement, d’une petite voix, je demande :
— S’il vous plaît ?
Le Jack Sparrow sans eye-liner se passe la main dans les cheveux et pousse un gros soupir.
— OK, je vais faire de mon mieux, concède-t-il enfin. J’avais la chance que l’ancienne locataire travaillait dans un casino. La plupart du temps, elle était absente la nuit. Elle était rarement là. Je tâcherai d’y penser, d’accord ? demande-t-il.
J’acquiesce avec reconnaissance.
— Parfait, dit-il.
Son regard se déplace vers mon pantalon de pyjama sur lequel se trouve la version bébé de Minnie et de Mickey à côté d’un arbre de Noël.
— Dormez bien et faites de beaux rêves, déclare-t-il en souriant.
Puis il ferme la porte.
OceanofPDF.com