Bons baisers de New York

Iris Visser · Chapitre 16 sur 35

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Bons baisers de New York

Chapitre 15

 

 

Je remue les pâtes que je tente de préparer sur ma minicuisinière en pestant toujours contre Ed de Vries. Peut-être que son statut de star lui est finalement monté à la tête et qu’il a pensé : New York ? Pfff… je n’ai pas très envie de me payer dix heures de vol.

Mais heureusement, j’ai un nouveau plan : Rudy, le Grinch d’à côté, qui préférerait sans doute faire don d’un rein au trafiquant d’organes local plutôt que d’accepter d’interpréter des chansons de Noël.

Dieu merci, de l’eau claire sort de nouveau de mon robinet. Je n’ai donc pas besoin d’aller sonner chez lui pour prendre ma douche. Une douche d’ailleurs étonnamment chaude, contrairement à celle, plutôt froide, qu’il m’avait réservée lors de notre première rencontre.

Pendant que je surveille la grosse marmite où j’ai plongé assez de pâtes pour nourrir un régiment, une idée me traverse l’esprit. Peut-être Rudy n’a-t-il pas encore dîné et a-t-il envie de manger son premier repas fait maison depuis Noël dernier ? Juste pour le remercier de m’avoir laissée prendre une douche chez lui hier. En même temps, je pourrais préparer le terrain pour la question que je vais bientôt lui poser.

Je fixe la casserole avec la sauce tomate. Mes pâtes sont bonnes, mais pas non plus au point de faire renier ses principes à quelqu’un.

J’entends des pas dans le couloir. Ils s’arrêtent devant la porte de Rudy. J’hésite. N’aurais-je pas l’air trop envahissante ? Hier, je me suis incrustée chez lui jusqu’à minuit, même si ça ne semblait pas le déranger.

Un bruit de clés. Je me mordille la lèvre. J’ai besoin de lui et si je lui demande une faveur, il ne suffira pas qu’il me tolère, il faudra au moins qu’il me trouve sympa.

J’abandonne ma louche dans la casserole, je me précipite vers la porte et l’ouvre à toute volée. Rudy, qui s’apprête à rentrer chez lui, lève la tête, étonné. Il porte un tee-shirt avec l’inscription HAPPINESS CAFÉ qui ne correspond nullement à l’expression de son visage. Il dégage une odeur de café, a des cernes sous les yeux et donne l’impression d’avoir besoin d’une bière fraîche. Par chance, j’en ai justement dans mon frigo !

— Hi!

Je le salue le plus nonchalamment possible et hoche même la tête d’un air décontracté, en m’appuyant contre le montant de ma porte.

Surpris, Rudy me dévisage.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demande-t-il en souriant. Tu as une araignée dans ton appart ou quelque chose comme ça ?

Je fais celle qui est vexée et croise les bras en déclarant :

— Non. Mais c’est bien de savoir que tu es disponible pour ce genre de trucs.

Rudy secoue la tête en riant.

— Non, merci. La journée a été longue. Je vais commander à manger.

Aussitôt, je m’écrie :

— Attends !

Je quitte mon poste d’observation et regarde mes pieds nus sur le sol sale du couloir.

Et c’est là que la malchance s’en mêle.

Au moment où je veux me réfugier dans mon appartement afin de poser les pieds sur une surface dépourvue de bactéries carnivores, ma porte se referme en claquant. Dans le silence qui suit, je me retourne lentement, cligne plusieurs fois des yeux, puis je crie tellement fort « merde ! » qu’un peu plus loin dans le couloir, une vieille dame apparaît sur le pas de sa porte.

— Surveillez vos paroles, ma petite dame ! siffle-t-elle en pointant sa cigarette dans ma direction.

Ses cheveux gris sont rassemblés en un chignon désordonné et elle porte une robe de chambre rose vif, ourlée de plumes. Entre ses jambes surgit la tête aplatie d’un chat, qui semble curieux de voir ce qui se passe à l’extérieur de l’appartement.

— Et pas la peine de crier comme ça ! continue-t-elle. J’avais éteint mon appareil auditif et pourtant, je… Oh non ! Gertrude !

Il me faut un peu de temps pour comprendre que Gertrude est le chat de race à poil long, qui a l’air d’avoir déjà fait des tentatives d’évasion ratées en s’écrasant le museau contre un mur. L’animal s’enfuit dans le couloir. Horrifiée, la femme porte une main ridée à sa bouche en voyant l’amour de sa vie prendre la poudre d’escampette. Puis elle plisse ses yeux et se tourne vers nous.

— Vous ! assène-t-elle en nous désignant avec sa cigarette avant d’indiquer l’endroit où le félin a disparu. Attrapez-le !

J’entends Rudy rire sous cape. Je ne sais que faire, mais finalement je réagis et, avec la vitesse d’un champion de marathon, je m’élance à la poursuite de l’énorme boule de poils blanche, qui n’a aucune envie de se laisser capturer. Rudy, qui se retient toujours d’éclater de rire, court derrière moi. La vieille femme nous suit à son tour en nous criant des recommandations telles que « ne la prenez pas par le ventre, elle déteste ça » tandis que Gertrude se faufile agilement entre les obstacles.

À la queue leu leu, nous poursuivons le chat échappé. Moi, complètement paniquée parce que je me sens coupable d’avoir crié, Rudy qui ne tente même plus de se retenir de rire et manque de s’étouffer, et la vieille femme qui, malgré ses hanches usées, réussit à se déplacer à une vitesse surprenante.

Lorsque j’ai enfin réussi à coincer l’animal dans un coin et que je tente de l’attraper avec un saut digne de Renaud Lavillenie, l’animal file entre mes jambes. Je jure de nouveau comme une charretière, ce qui me vaut de nouvelles remontrances de la part de la propriétaire du félin.

— Attention à ce que tu dis, Bluebird ! me sermonne Rudy, légèrement essoufflé.

Je regarde par-dessus mon épaule pour répliquer, mais en voyant ses yeux pétiller, je déclare, un peu grincheuse :

— Et toi, tu prends ton pied ?

— Peut-être. En tout cas, la vue dont je profite pendant cette expédition est plutôt agréable.

Son regard glisse vers mes fesses. Vite, je les cache avec mes mains.

Alors j’assène :

— Regarde ailleurs !

— Non, euh…

Un sourire diabolique se dessine sur ses lèvres tandis qu’il continue à reluquer mon postérieur.

— Tu sais ce que tu…

Je suis interrompue par Gertrude qui passe triomphalement à côté de moi. Elle serre un truc poilu entre les dents.

Lorsqu’elle le laisse tomber, je m’exclame :

— Berk ! Elle a attrapé une souris !

— Ou quelque chose qui a probablement été une souris par le passé, car elle a l’air d’être morte depuis pas mal de temps, rectifie Rudy.

Il se penche en avant et attrape Gertrude qui se débat violemment et tente par tous les moyens de récupérer sa proie en décomposition.

— Vous ne la tenez pas bien ! s’indigne la femme d’une voix rauque quand elle nous rejoint enfin. Viens, Gertrude.

Elle arrache le félin miaulant férocement des bras de Rudy et le coince sous son bras. Elle nous lance un dernier regard furieux avant de retourner clopin-clopant vers son appartement en susurrant des mots rassurants à son chat.

— C’est Agnès, explique Rudy en la suivant du regard. La plus grosse râleuse de l’immeuble. En plus, elle est folle. Pourtant, la nuit, je préférerais la rencontrer elle plutôt que le gars du numéro 53, ajoute-t-il en se passant nonchalamment la main dans les cheveux.

Curieuse, je demande :

— Du numéro 53 ?

— Le trafiquant d’organes, précise Rudy en désignant une porte au fond du couloir. Un homme sympathique en soi, mais…

Scandalisée, je m’écrie :

— Tu m’as dit qu’il avait juste été accusé !

— C’est vrai, mais il n’y a pas de fumée sans feu, non ?

Il répète ma phrase de l’autre jour tandis que nous nous dirigeons vers nos appartements respectifs.

— Au fait, en parlant de fumée…, commence-t-il en pointant son doigt en direction de la fente sous ma porte, d’où s’échappent des volutes grises.

Une odeur persistante de sauce à spaghetti brûlée pénètre dans mes narines et, horrifiée, je porte ma main à ma bouche.

— Mon repas !

Je cours vers ma porte et pousse avec mes épaules contre le battant.

À cause de la tentative d’évasion de Gertrude, j’ai complètement oublié que je suis bloquée à l’extérieur et que ma casserole est toujours sur le feu. Ce n’est pas la configuration idéale. Encore moins dans un immeuble où la dernière inspection de sécurité incendie doit remonter à l’époque du président Lincoln.

— Tu n’as pas de clé ? demande Rudy.

Les yeux écarquillés, il m’observe alors que je vois s’envoler la caution de deux mille dollars que j’ai versée pour mon logement.

Je lui lance un regard signifiant « d’après toi ? » en secouant de plus belle la poignée de la porte. C’est quand même rassurant de ne pas réussir à l’ouvrir, après avoir appris que j’habite au même étage qu’un trafiquant d’organes. Rectification : trafiquant d’organes présumé.

— Attends ! Je vais chercher Mary !

Rudy semble soudain se rendre compte du sérieux de la situation. Il file vers l’appartement de la femme qui m’a accueillie le jour de mon arrivée. Très vite, j’entends le bruit d’un énorme trousseau de clés.

— Ah, mince. Mince, marmonne Mary en introduisant les clés l’une après l’autre dans ma serrure. Ah, celle-là non plus, soupire-t-elle. Il faut vraiment que je les numérote !

— Il serait peut-être temps aussi que vous fassiez contrôler les détecteurs de fumée. Ne croyez-vous pas, Mary ? C’est étonnant qu’ils ne sonnent pas maintenant, constate Rudy en indiquant le plafond.

— Chaque chose en son temps, mon garçon. Chaque chose en son temps… Ça y est !

Mary ouvre ma porte. Nous sommes aussitôt accueillis par un épais nuage sentant la tomate, l’origan et l’ail brûlés. En toussotant, je cours vers la cuisinière pour éteindre le gaz. Je découvre la sauce noire collée au fond de la casserole. La louche a fondu et dégage une effroyable puanteur. En fixant cette nature morte composée de plastique déformé et de pâtes incinérées, je me rends compte que j’ai énormément de chance. Cela aurait pu se terminer beaucoup plus mal !

Je sens une main sur mon épaule et lève la tête. Les yeux de Rudy, qui peu auparavant étaient malicieux, sont à présent emplis de compassion.

— Ça va ? demande-t-il, inquiet.

Je respire profondément – ce que je regrette aussitôt, car je viens probablement d’inspirer plus de matières nocives qu’un fumeur invétéré en trente ans – et me dirige vers la fenêtre.

— Oui, oui, ça va.

J’ouvre la fenêtre. L’air frais pénètre dans la pièce. Je peux maintenant mettre une croix sur mon idée de soudoyer Rudy avec de la nourriture.

— Ne t’avais-je pas conseillé de commander tes repas ?

Je me retourne et vois Rudy sourire légèrement pour tenter de détendre l’atmosphère.

Alors, je soupire.

— Ben, oui. Je n’ai plus d’autre choix maintenant. Je n’ai plus de casserole.

L’espace d’un instant, le silence règne. Rudy a l’air mal à l’aise, puis il enfonce nonchalamment les mains dans ses poches.

— Pizza ? demande-t-il finalement. Chez moi ? Ce n’est pas pour te vexer, mais ta maison pue.

Je le regarde, pleine d’espoir, et sens les commissures de mes lèvres remonter lentement. Passer le reste de la soirée dans une pièce qui empeste le cramé n’est pas une perspective très réjouissante.

— Avec plaisir. Merci.

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