Bons baisers de New York

Iris Visser · Chapitre 11 sur 35

Pages du PDF

Bons baisers de New York

Chapitre 10

 

En sortant de la station de métro à Greenwich Village, Mariana, Marcel et moi marchons en direction de ma rue. Les réverbères projettent une lumière tamisée sur les pavés. Les maisons en briques aux fenêtres rectangulaires apportent une touche chaleureuse au quartier. Des silhouettes se profilent derrière les vitres : un couple en train de danser, une vieille dame qui, un verre à la main, observe un groupe de jeunes fêtards, un homme dans un fauteuil lisant un livre. Même s’il est presque onze heures du soir, il y a toujours beaucoup de voitures qui circulent dans la rue et des passants pressés qui se hâtent sur les trottoirs.

On vient de dîner à Tribeca, dans un restaurant où on a partagé la pizza la plus grande que j’ai jamais vue. Je leur ai parlé du café rock à côté de mon immeuble où j’envisageais d’aller un jour. On a rapidement décidé que ce serait l’endroit idéal pour tester la robustesse de notre foie et terminer la soirée.

Le mari de Mariana était content que sa femme prenne enfin un peu de temps pour elle. Dans un premier temps, elle a partagé cette bonne nouvelle avec nous avec beaucoup d’enthousiasme, mais à présent, elle consulte sans cesse son portable et se renferme sur elle-même.

— J’espère que Sean n’oubliera pas de lui mettre de la pommade quand il lui changera sa couche, marmonne-t-elle en sortant de nouveau son téléphone de son sac. Elle a un érythème fessier. Il faut aussi qu’il pense à vérifier la température du lait en faisant couler quelques gouttes sur sa main après avoir chauffé le biberon. Je crois que je vais quand même l’appeler pour lui dire de faire attention à ce que ce ne soit ni trop chaud ni trop froid…

Marcel et moi échangeons un regard en secouant la tête quand nous entendons, peu après, Mariana discuter à voix basse avec son mari. Pourtant, leur conversation se termine étonnamment vite.

— Il m’a dit de ne pas me comporter comme une mère poule gavée aux hormones et de profiter de ma soirée, déclare-t-elle courroucée, en remettant son portable dans son sac. Il m’a raccroché au nez. Tout ça parce que j’essaie d’être une bonne mère !

— Laisse tomber, Mari. Tu es trop exigeante avec toi-même. Tu es justement une bonne mère quand tu penses aussi à toi, la rassure Marcel en l’entourant de son bras. Tu crois vraiment que Rory y gagnerait si elle avait une mère épuisée et surmenée, plutôt qu’une maman heureuse de sa vie qui ne se laisse pas envahir par le stress de la maternité ?

Mariana et moi fixons Marcel d’un air perplexe.

Curieuse, je lui demande :

— D’où tiens-tu toute cette sagesse ?

— Je suis devenu tonton en janvier dernier, explique-t-il. J’ai dit exactement la même chose à ma sœur. Elle aussi avait une peur bleue que la nounou fasse avaler du miel ou un truc comme ça à son fils.

Mariana blêmit.

— Du miel ! s’exclame-t-elle. J’ai oublié de lui dire de ne pas lui donner du miel !

— Au fait, en as-tu seulement chez toi ? demande Marcel avec une infinie patience.

Elle fronce les sourcils avant de pousser un soupir de soulagement.

— Non, tu as raison. Je ne mange jamais de miel et, heureusement, Sean non plus.

— Tu vois, il n’y a aucune raison de t’inquiéter. En plus, elle est aussi la fille de Sean. Je suppose qu’il a également intérêt à ce qu’elle continue à respirer.

— OK, tu as marqué un point, admet Mariana en souriant. Où est-il, ce café rock dont tu nous as parlé, Emma ?

— On y est presque, dis-je. Regarde, c’est là où tu vois des gens agglutinés dehors.

— Waouh, ça a l’air cool, glousse Marcel. Ça me plaît déjà.

Le café est bondé. À droite se trouve un long comptoir derrière lequel le personnel s’affaire et secoue des shakers. Le mur est couvert d’étagères sur lesquelles trônent probablement toutes les variétés de boissons du monde.

La barmaid tend un martini à un homme en costume. Un instant, je m’attends à ce qu’il lui dise : « My name is Bond. James Bond ». Ce n’est pas le cas. Au lieu de cela, il invective la femme parce qu’il a commandé un bloody mary.

Des lampes accrochées au plafond jettent une lumière tamisée sur les clients. Au milieu du café se trouvent des tables hautes, et à gauche, des coins lounge avec des canapés d’angle en forme de U, recouverts de cuir vert foncé.

L’espace est rempli de musique qui semble provenir d’un podium au fond de la salle et… c’est de la bonne musique. Excellente même ! Les poils de mes bras se dressent dès que j’entends la voix chaude et rauque qui résonne dans le micro. Une voix qui ferait des ravages dans une chambre à coucher.

— Waouh ! C’est qui ? demande Mariana.

Elle se dresse sur la pointe des pieds pour tenter de regarder par-dessus la foule et siffle d’admiration.

— C’est bien parce que je viens d’avoir un enfant avec l’amour de ma vie, sinon…

— Vraiment ?

Je suis son exemple, mais je ne parviens pas à me hisser au-dessus de la marée humaine et jure doucement.

— Tu veux que je te soulève ? demande Marcel en riant. Je pense en effet que tu ne dois pas rater ça. Il est beau comme un dieu. Je ne sais pas ce qu’elles ont toutes, ces rockstars… En tout cas, ce look sauvage combiné à un tel talent musical est terriblement sexy.

— À quoi ressemble-t-il ?

Je sautille frénétiquement dans l’espoir d’entrevoir l’homme qui fait saliver mes collègues.

— Il y a des places qui se libèrent, souffle Mariana du bout des lèvres. De là, on aura une vue parfaite sur la scène.

Tant bien que mal, elle court vers les sofas, et s’affale juste avant que le postérieur d’un homme ait le temps de s’y poser. Il la regarde d’un air furieux et la couvre d’inaudibles gentillesses.

— Hé ! C’est ma première soirée depuis mon accouchement, mon gars ! riposte Mariana. Avez-vous déjà passé quatre semaines sur une bouée gonflable tout en servant de vache à lait ? Avez-vous déjà été déchiré d’avant en arrière, sur toute la longueur ? Cela vous arrive-t-il de perdre le contrôle de votre vessie parce que vous avez dû sortir un autre être humain de votre trou du… ? Je…

Soudain, elle éternue et croise les jambes comme si elle voulait aller aux toilettes.

— Oups !

Entre-temps, l’homme est devenu blême. Il regarde l’endroit où Mariana s’est assise, marmonne quelques mots, puis se retourne.

Mariana se redresse, jette un coup d’œil par-dessus son épaule et lève les pouces triomphalement en notre direction.

— Hum, le vin qu’on a bu tout à l’heure au dessert commence à faire de l’effet, semble-t-il, remarque Marcel en acquiesçant d’un signe de tête.

Tout le corps de Mariana bouge au rythme de la musique tandis qu’elle fixe le podium, comme hypnotisée. Marcel et moi avançons vers elle. Nous ne sommes qu’à quelques pas d’une vue imprenable sur le groupe et leur chanteur canon. Sa voix chaude et sexy m’envahit. Lorsque je découvre enfin le propriétaire de cette voix, j’ai le souffle coupé.

Là, sur la scène, se tient Rudy ! Les yeux fermés, il chante avec une incroyable aisance. Ses cheveux couvrent la moitié de son visage. C’est la première fois que je le vois avec de l’eye-liner depuis le moment où j’étais assise à côté de lui dans l’avion. Inexplicablement, ça lui va bien : ça complète l’image.

Il porte une chemise blanche, une veste noire et un pantalon assorti. Ses pieds, glissés dans des boots à lacets, tapent la mesure, et il met toute son âme dans le morceau qu’il interprète. Une fille est à la batterie. Ses boucles châtain foncé entourent son visage et dansent au rythme de la musique. Le bassiste a des cheveux décolorés et porte un jean usé avec un tee-shirt blanc. Il gratte les cordes de sa basse avec une extraordinaire précision.

Rudy a une guitare autour du cou, mais il ne l’utilise pas. Il est beaucoup trop occupé à chanter. Passionnés par leur musique, les membres du groupe ne donnent pas l’impression de se rendre compte qu’ils jouent dans un bar plein à craquer.

Quand Rudy chante la dernière note et ouvre les yeux, la salle applaudit à tout rompre. Un instant, il semble désorienté. Puis il se redresse et adresse un grand sourire au public. Mon cœur bat la chamade.

Je le trouvais déjà beau – pas mon genre, mais beau – mais en le voyant sur l’estrade, je dois reconnaître qu’il est même très attirant. Son regard balaie la foule et s’arrête, de temps en temps, d’un air approbateur sur des filles qui l’acclament. Lorsqu’il nous découvre, ses yeux s’écarquillent. Il penche la tête. Un coin de ses lèvres se relève. Il me gratifie d’un hochement de tête et soutient mon regard. Mon étrange sensation se transforme en picotements dans le bas-ventre.

Et… je lui fais signe de la main. Même pas un signe dragueur. Non, plutôt celui d’une maman qui dit au revoir à son fils quand il prend l’autocar pour sa première sortie d’école : avec exubérance et une pointe d’émotion. Mais au lieu de s’adresser à un gamin de sept ans qui joue encore aux petites voitures, mon geste est destiné à un homme à qui les femmes sont prêtes à lancer des soutiens-gorge et des petites culottes.

Le sourire de Rudy s’élargit jusqu’aux oreilles, puis il se tourne de nouveau vers les membres de son groupe.

Et moi… je n’ai qu’une envie : disparaître.

OceanofPDF.com