Bons baisers de New York
Chapitre 27
Depuis le salon, la vue sur la mer est splendide. L’intérieur est exactement comme je l’avais imaginé pour une maison de plage : deux canapés blancs, garnis de coussins dans différents tons de bleu, et au milieu, une table basse blanche.
La pièce est bondée : certains invités sont en pleine conversation, d’autres se sont lovés dans les canapés. Rudy me présente tout le monde, mais il y a tellement de gens que j’en ai déjà oublié la moitié lorsque nous avons terminé et que nous nous assoyons sur un canapé. Le père de Rudy lui ressemble comme deux gouttes d’eau : mêmes cheveux foncés et mêmes yeux vert marron. Seul son look est différent. Alors que Rudy se balade généralement dans un jean déchiré, un tee-shirt et des boots à lacets, son père porte une chemise et un beau pantalon. J’apprends qu’il est cardiologue, ce qui explique tout de suite la taille de la maison.
— Je regrette tellement que grand-père ne soit pas là ! me confie Lauren en jetant un coup d’œil circulaire à travers la pièce. Il adorait Thanksgiving, même si c’est une fête américaine.
Curieuse, je demande :
— Et pourquoi n’a-t-il pas pu venir ?
— Papy Rudolphe est décédé en septembre, explique-t-elle. Il vivait en Angleterre, mais il venait toujours nous rendre visite en novembre et il restait jusqu’à ce que Thanksgiving soit passée.
Elle pousse un profond soupir.
— Il a été enterré à Londres. La cérémonie était magnifique. Nous avons même donné un concert où nous avons chanté « Sympathy for the Devil », c’était son morceau préféré. Le curé était moins emballé, glousse-t-elle. Quand nous avons terminé, il nous a passé un savon parce que nous avions joué ce morceau dans l’église. Tu te souviens, Rudy ?
— Un savon ? s’esclaffe-t-il en secouant la tête. Il nous a dit que nous brûlerions en enfer. Et quand Lauren lui a répondu qu’elle apporterait des chamallows, il a tout bonnement pété les plombs.
Elle éclate de rire.
— Ah oui, j’avais complètement oublié.
Rudy retrouve son sérieux.
— Mais pour le reste, c’était une belle cérémonie. Je suis sûr que grand-père aurait bien ri de l’incident avec le curé. Il était fan d’humour noir.
— Je suis toujours jalouse comme un pou que tu aies hérité de sa guitare, ronchonne Lauren. Elle est magnifique.
— Mais tu joues de la batterie, dis-je, étonnée.
— Et alors ? J’aime tous les beaux instruments. Mais bon, c’est logique qu’elle te soit revenue.
Elle jette un regard tendre à son frère.
— C’est sur cette guitare que tu as appris à jouer.
— C’est vrai, confirme Rudy.
Un voile mélancolique passe sur son visage.
— Il me manque tellement ! Il avait vraiment un don, je ne serai jamais aussi bon que lui.
Rudy fixe ses boots.
— Et dire que j’ai failli ne pas pouvoir emporter la guitare, parce qu’il n’y avait plus de place dans la soute à bagages. C’est ainsi que j’ai dû changer de vol et que je me suis assis à côté de toi.
Il me donne un coup de coude et me regarde avec tendresse.
— Qui aurait pu imaginer que nous nous retrouverions ici ? ajoute-t-il en riant et en passant son bras autour de mon épaule. Je n’étais pas dans un de mes meilleurs jours.
Je repense à notre vol à destination de New York, au cours duquel Rudy s’était vraiment montré impoli. Mais maintenant, je comprends. Il était en deuil et n’avait aucune envie de partager mes problèmes futiles.
— Je t’ai pardonné ta mauvaise conduite depuis longtemps.
Je pose ma tête sur son épaule.
— Oncle Rudy !
La voix stridente qui était précédemment sortie de la dinde retentit à présent près de la porte. Je lève les yeux et vois un petit garçon de sept ans s’élancer vers Rudy. Ses cheveux blonds sont plutôt gras, et quand il se cale entre Rudy et moi, je sens une odeur d’ail et de romarin. La dinde était probablement déjà prête à être enfournée.
Rudy contemple le beau visage de son neveu, qui était resté invisible jusqu’à maintenant parce qu’il l’avait enfoncé là où le soleil ne brille pas.
— Je vois que la dinde a accouché, plaisante Rudy. Grand-mère a réussi ?
Elliot hoche la tête avec vigueur.
— Mais la dinde est abîmée. Grand-mère a dû la couper en morceaux pour la mettre dans le four, explique-t-il. Mais je n’ai pas éternué, ajoute-t-il fièrement.
— Heureusement ! s’exclame soudain une nouvelle voix.
Nous levons la tête. De nouveau des yeux vert marron. Le frère de Rudy et Lauren, Connor, s’installe sur le bord du canapé.
— Quand nous serons rentrés, il faudra qu’on s’explique, toi et moi, déclare-t-il en jetant un regard sévère à son fils.
Elliot ouvre de grands yeux innocents.
— Pourquoi ?
— Parce que tu ne peux pas mettre ta tête dans un animal mort. C’est un manque de respect, et en plus ce n’est pas hygiénique.
— Mais… c’était une blague ! regimbe Elliot.
Il croise les bras d’un air grincheux et regarde droit devant lui.
— Allez Elliot, laisse tomber, dit Joey, assis beaucoup plus près de Lauren que nécessaire.
Lauren agrippe le bord du canapé et tire sur un fil qui dépasse d’un coussin.
— Moi, j’ai trouvé ça très drôle.
Elliot est en colère.
— Ce n’était pas fait pour être drôle ! Ça devait être effrayant !
— Mais c’était effrayant quand tu as failli éternuer, dit Rudy avec sérieux. J’ai eu peur que nous ne puissions pas manger de dinde cette année.
— Mais ce n’est pas ce que je veux dire !
Elliot pousse un profond soupir déçu. Ses yeux bleu cristallin fixent Rudy avec agacement.
— Et maintenant, Papa m’a interdit de jouer, parce qu’il a peur que je jette les patates douces dans les toilettes.
— Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même, El, déclare Connor en secouant la tête, mais je vois qu’il se retient de rire. Imagine que le père Noël décide, à cause de ça, de t’apporter une paire de chaussettes au lieu d’une PlayStation.
Elliot se redresse vivement.
— Il ne ferait jamais ça, non ? gémit-il avec effroi.
Connor hausse les épaules d’un air incertain.
— On ne sait jamais. En tout cas, à ta place, je ne prendrais plus de risques cette année.
Elliot hoche vigoureusement la tête et se laisse retomber dans le canapé, impressionné.
— Dis donc, Elliot, dit Rudy qui commence à avoir pitié de son neveu. Si on allait jusqu’à la plage avant de manger ?
Le visage d’Elliot s’éclaire et il lève vers son père des yeux pleins d’espoir.
— Je peux, Papa ?
Connor contemple son frère en riant.
— D’accord. Mais tu restes avec Rudy, et si tu trouves un animal mort sur la plage : pas touche !
Le vent froid d’automne cingle mon visage. J’ai serré mon écharpe autour de mon cou. Les hautes vagues déferlent sur la plage, couvrant le sable d’écume. Elliot court devant nous et ramasse des coquillages. De temps en temps, il vient, enthousiaste, à notre rencontre pour nous montrer sa nouvelle trouvaille, et Rudy fait comme s’il était impressionné. Ils sont attendrissants.
— C’est vraiment très beau, ici, dis-je en regardant autour de moi.
C’est agréable d’être extirpée de l’agitation urbaine et d’entendre le bruissement de la mer, au lieu des klaxons, des sirènes et des gens qui annoncent au téléphone qu’ils ont été virés.
Rudy me serre contre lui et m’embrasse sur la tête.
— Oui, j’adore cet endroit. J’aime New York, mais je suis heureux que mes parents vivent près de la plage. C’est ici que j’écris mes meilleures chansons, si je peux me permettre.
Il émet un petit rire arrogant.
— Tu as grandi ici ?
— Oui. Mon père était passablement déçu quand, à l’âge rebelle, j’ai décoloré mes cheveux et je me suis fait mettre un piercing au nez. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à fumer. Je me fichais complètement de l’école. Il voulait que je devienne chirurgien. Heureusement que Connor a exaucé ce rêve. Lauren non plus n’était pas très emballée par les projets d’avenir de Papa.
— Tu avais un piercing dans la narine ? demandé-je, curieuse, en cherchant avec application sur son nez une cicatrice de la taille d’une tête d’épingle.
— Oui, répond Rudy. Mais je m’en suis débarrassé quand j’ai déménagé en ville. En même temps que des cigarettes et des cheveux décolorés, d’ailleurs. Si on rentrait ? Il commence à faire froid.
Elliot gambade autour de nous pendant tout le chemin du retour et, quand nous arrivons en vue de la véranda, il pique un sprint pour se mêler de nouveau aux autres enfants, qui se servent toujours de l’escalier comme d’un mur d’escalade.
Le vent m’a encore plus décoiffée. Mes cheveux ressemblent à une grosse barbe à papa. J’ai les lèvres sèches et je meurs d’envie de boire un verre d’eau. Je demande à Rudy de m’accompagner – je ne connais pas suffisamment la maison – et il me précède dans la cuisine, d’où sort un tintamarre de casseroles qui dégringolent et d’assiettes cassées.
— Oh merde, j’espère que Maman n’a pas fait tomber la dinde !
Il ouvre la porte de la cuisine et entre dans la pièce.
— Ça va, Mam…
Il ne termine pas sa phrase et reste comme paralysé sur le pas de la porte.
Je me heurte à son dos chaud.
Faisant de mon mieux pour le faire avancer, je demande, étonnée :
— Rudy ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Lorsqu’il ne bouge pas, je le contourne, et à ma stupéfaction, je découvre Lauren assise sur le plan de travail. Elle n’est pas seule. Elle a enroulé ses jambes autour de la taille de Joey, qui l’embrasse dans le cou en l’attirant contre lui. Les doigts de Lauren sont mêlés à ses cheveux courts décolorés. Aucun des deux ne s’est rendu compte qu’ils n’étaient plus seuls. Par chance, ils sont toujours habillés, sinon ça aurait vraiment dégénéré.
Des casseroles, qui avaient dû se trouver sur le plan de travail, sont éparpillées sur le sol. Des fragments de porcelaine jonchent les sneakers de Joey. Il est clair qu’il a décidé de prendre de l’avance sur le dessert.
Je donne une bourrade dans les côtes de Rudy dans une tentative de le faire sortir de la cuisine, mais en vain. C’est comme si j’essayais de redresser la tour de Pise. Ses narines tremblent et il a la bouche ouverte d’épouvante.
— Connard ! rugit-il soudain.
Je me recroqueville.
— Qu’est-ce que tu es en train de faire ? Enlève tes sales pattes de ma sœur !
Lauren et Joey se figent au milieu de leur étreinte. Les yeux de Lauren s’écarquillent et elle essaie de repousser Joey. C’en est presque comique.
— Rudy ! gémit-elle quand elle retrouve ses esprits et descend vite du plan de travail.
Elle se place devant Joey pour le protéger, craignant probablement qu’il quitte les Hamptons avec le nez cassé.
Joey, dont le visage est à présent de la même couleur que ses cheveux, observe son meilleur ami avec de grands yeux apeurés.
— Tu n’as rien à dire, c’est ma vie…, commence Lauren.
Mais elle n’a pas le temps de terminer la phrase qu’elle a sans doute répétée maintes fois dans le but de convaincre Rudy.
Rudy s’élance et attrape Joey par le col.
— Sale con ! C’est l’eau de Javel qui te sert à décolorer tes cheveux qui t’a attaqué le cerveau, c’est ça ? Interdiction de toucher à ma sœur ! Tu ne vas pas l’ajouter à ta liste de conquêtes qui est aussi épaisse que les Pages jaunes. Elle a peut-être l’air solide et nonchalante, mais elle est extrêmement sensible. Je ne te laisserai pas la blesser. Comment peux-tu… ?
— Rudy ! hurle Lauren en le poussant de toutes ses forces pour qu’il lâche le col de Joey.
J’interviens aussi, en attrapant Rudy par la taille et en le tirant vers l’arrière. C’est tout juste si de la vapeur ne lui sort pas des oreilles.
— Nom de Dieu, je suis née deux minutes avant toi, vocifère Lauren, et je suis donc beaucoup plus adulte que toi ! Je ne sais pas d’où tu sors l’idée de devoir me protéger contre tout et tout le monde, mais c’est inutile. Je fais mes propres choix. Et j’ai choisi Joey !
Joey ouvre la bouche pour se mêler à la conversation, mais j’entends Lauren marmonner :
— Ça ne me semble pas raisonnable, mon chéri.
— Mon chéri ?
Rudy regarde Lauren et Joey à tour de rôle avec des yeux ronds comme des soucoupes.
— Ça dure depuis combien de temps, cette histoire ?
— Rudy, commence Joey, prudemment.
— Tu ne sais pas comment il traite les femmes, Lauren.
Rudy pointe un doigt tremblant en direction de Joey.
— Tu ne veux pas savoir combien de cœurs il a brisés.
— Pas plus que toi, petit frère, le réprimande Lauren. D’après mes souvenirs, tu étais pire que lui avant de rencontrer Emma.
Pendant quelques secondes, cela cloue le bec de Rudy, qui me jette furtivement un coup d’œil d’excuse.
Les bras croisés, je le contemple les sourcils levés.
Je demande avec irritation :
— Donc tu étais encore pire que lui ?
— Eh bien… Je, euh…
— À cent pour cent ! s’écrie Lauren. Donc ne sois pas si hypocrite. Je suis une adulte et je connais Joey presque aussi bien que toi. Je sais par conséquent très bien à qui je me frotte.
— En plus, c’est mon meilleur ami ! s’exclame Rudy en fixant Joey d’un air furieux. Et un meilleur ami ne touche pas la petite sœur de son pote !
— Sœur ! rectifie Lauren, pince-sans-rire.
— Rudy.
Joey jette un regard implorant à son ami.
— Je suis vraiment désolé, mec. Mais je suis sérieux avec elle. Toutes les autres… c’était pour penser à autre chose… qu’à Lauren. Je suis fou d’elle, depuis si longtemps…
Il se passe maladroitement la main dans ses cheveux, puis enfonce ses mains dans ses poches.
Pendant le silence qui suit, les deux hommes se toisent comme deux boxeurs aux oreilles en chou-fleur. Je refoule l’envie d’entamer un monologue sur les vagues déchaînées que je viens d’admirer.
— Et donc ta solution, c’était de fricoter avec d’autres filles ?
Rudy l’observe avec colère.
— Tu trouves ça logique ?
— J’espérais que comme ça, je l’oublierais. Mais ça n’a pas marché. Je suis désolé, mec.
Il baisse les yeux d’un air coupable.
— Tu la quitterais si je te le demandais ? s’enquiert Rudy sans lâcher son ami des yeux.
Joey relève la tête, déglutit plusieurs fois et se mord la lèvre. Il secoue la tête.
— Non. Je ne veux plus l’entendre parler de rendez-vous Tinder avec d’autres hommes, ni la blesser en sortant avec d’autres filles. Je veux qu’elle soit ma petite amie.
Je retiens mon souffle et me tourne vers Rudy, sur le front duquel une ride se creuse.
— C’était la seule bonne réponse, grommelle-t-il finalement. Mais ne t’avise pas de penser que la situation me plaît, ajoute-t-il rapidement quand Lauren et moi expirons en même temps.
— Qu’est-ce que vous faites ici ?
La voix étonnée d’Emory est un dérivatif bienvenu.
Lauren lève la tête et saisit l’occasion de mettre un terme à cette tragédie grecque.
— Désolée, Maman. On partait, répond-elle en attrapant Joey par le poignet et en l’entraînant vers la porte.
— Non, attendez. À vrai dire, j’ai besoin d’un coup de main, déclare Emory en attrapant des ustensiles de cuisine. Il me reste à confectionner les tartes. Oh, et je ne me suis pas encore occupée de la salade.
Le reste de l’après-midi, nous aidons Emory dans la cuisine. Les talents de cuisinier de Rudy ne vont pas beaucoup plus loin que l’épluchage des pommes. Joey s’avère cependant un vrai cordon-bleu, qui tranche le concombre avec la dextérité d’un chef japonais expérimenté. Je prépare la pâte pour la tarte à la citrouille et Lauren aide un peu tout le monde.
Lorsqu’un peu plus tard dans la soirée nous sommes à table et dégustons le dîner, tout est comme je me l’étais imaginé pour une fête de Thanksgiving. Et même mieux. On parle, on rit, on apprécie les talents culinaires inégalés d’Emory. L’ambiance est bon enfant et je me sens entourée. Inévitablement, je pense à ma famille, que je ne verrai pas à Noël et qui va me manquer.
J’observe Lauren, qui fait peur à Elliot en lui racontant que l’esprit de la dinde va se cacher sous son lit, Joey, qui lui lance de temps en temps des regards énamourés et Emory et son époux qui rient ensemble. Il l’entoure de ses bras et l’embrasse sur la tempe. Rosie, qui veut faire goûter sa purée à son père, lui met le nez dedans.
Et je contemple l’homme assis à côté de moi, qui me chuchote régulièrement des mots doux à l’oreille.
Une chaleur bienfaisante m’envahit. Ces gens sont merveilleux : j’ai de la chance.
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