Bons baisers de New York

Iris Visser · Chapitre 2 sur 35

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Bons baisers de New York

Chapitre 1

 

 

Tenant fermement mon billet d’avion dans une main, j’éponge avec l’autre la sueur de mon front. Comme mon vol au départ d’Amsterdam avait du retard, j’ai failli rater la correspondance à Londres. Changer d’avion à Heathrow Airport s’est vite avéré périlleux. Un passeport néerlandais, qui plus est délivré par la ville d’Amsterdam, est le motif par excellence pour des investigations poussées.

En découvrant le numéro de mon siège, je pousse un petit cri d’émerveillement, ce qui provoque quelques regards étonnés de la part de mes copassagers. 23A, j’ai une place près du hublot. Affichant un immense sourire, je traverse l’étroite allée centrale. Mon bagage à main, qui a les dimensions maximales autorisées, heurte à plusieurs reprises des genoux. Je marmonne des excuses en réponse aux regards courroucés. J’arrive enfin à ma place, sauf que… celle-ci est déjà occupée.

Un homme d’une bonne vingtaine d’années, un peu plus jeune que moi, y est assis, les jambes écartées. Il porte un jean déchiré aux genoux, une mode que je n’ai jamais comprise. Pourquoi payer pour un pantalon usé ? Autour de son cou pend un énorme casque. Je ne vois que le côté de sa tête car il regarde fixement par le hublot. Ses cheveux mi-longs – pas assez pour les attacher – tombent nonchalamment le long de son visage.

Je me racle la gorge mais il ne bouge pas, ne se doutant pas qu’il occupe ma place.

— Hum, dis-je, un peu plus fort.

À présent, il se tourne vers moi. Un instant, j’oublie que j’avais l’intention de le déloger. Je dirais même que je suis à deux doigts de m’installer sur ses genoux. Il a de magnifiques yeux vert marron. N’appelle-t-on pas cette couleur « noisette » ? En tout cas, je n’en ai encore jamais vu d’aussi beaux. Ses longs cils foncés sont recourbés et… il porte de l’eye-liner ! Il ressemble au capitaine Jack Sparrow, mais en plus soigné. Un brin sauvage, mais stylé à la fois. Pas vraiment le genre dont je tombe habituellement sous le charme. Je suis plus attirée par des hommes en costume et portant, de préférence, une raie dans les cheveux.

— Ouais ? demande-t-il enfin d’un ton agacé, après mon silence d’une dizaine de secondes.

Sa voix est un peu rauque, à la limite même sexy. Il hausse un sourcil et se passe la main dans sa tignasse. Un petit anneau d’argent brille à son oreille.

Je me racle de nouveau la gorge. Puis j’affiche mon plus charmant sourire.

— Vous êtes à ma place, dis-je en brandissant mon billet d’avion. J’ai le siège 23A.

Jack Sparrow fronce les sourcils mais ne réagit pas. Il continue à me fixer stoïquement. Ça me rend nerveuse. Je déglutis et le supplie presque du regard. Je déteste les confrontations.

Alors je reprends :

— Donc, euh… pourriez-vous vous asseoir sur le siège qu’on vous a attribué ?

Au moment où il s’apprête à me répondre, une hôtesse passe près de nous.

— Tout va bien ? demande-t-elle.

Les hôtesses de l’air suivent-elles aussi des cours de sourires pendant leur formation ? Ils sont la plupart du temps tellement parfaits que c’en est presque terrifiant.

Le voleur de siège pousse un profond soupir, hoche la tête et s’installe sur le fauteuil du milieu. Avec les talons de ses Doc Martens, il bat le rythme d’une chanson qui ressemble à « (I Can’t Get No) Satisfaction » des Rolling Stones.

Étonnée, je le dévisage. Pense-t-il réellement que je vais l’enjamber pour atteindre ma place ? Il a de longues jambes qui me laissent peu de marge de manœuvre.

Avec quelques efforts, je range mon sac dans le compartiment au-dessus des sièges. Je sens mon tee-shirt remonter légèrement. L’homme m’observe sans gêne. Je tire sur mon haut en étudiant l’obstacle qui me sépare de ma place près de la fenêtre. Il semble se rendre compte de mon problème et, en faisant un geste de la main pour m’inviter à passer, il déplace ses jambes de quelques millimètres afin que je puisse lui démontrer mes talents de contorsionniste.

Je garde mon sang-froid et m’apprête à tenter ma chance. À l’inverse de ce grand échalas et à cause de ma petite taille, je n’ai pas de jambes de mannequin. Lentement, je passe ma première jambe par-dessus les siennes, mais mon pied peine à toucher le sol. En levant la deuxième jambe, je perds l’équilibre et pousse un petit cri quand, malgré mes précautions, j’atterris sur ses genoux. Il affiche un air amusé tandis que je glisse en avant. Finalement, on se retrouve nez à nez. Je reste immobile quelques instants.

Merde !

Un minuscule sourire se dessine sur ses lèvres pulpeuses.

Je jure intérieurement en fixant ses yeux. De près, ils sont encore plus beaux. Autour des pupilles, ses iris sont brun clair – de plus en plus clair, jusqu’à devenir presque verts.

Il plisse légèrement les paupières et arbore un petit air arrogant. Un coin de sa bouche se relève pendant qu’il soutient mon regard.

Surprise, je cligne des yeux, sortant ainsi de ma sidération. Puis je marmonne une excuse. De manière peu séduisante, je descends de ses genoux, m’affale sur mon siège, croise les bras et regarde droit devant moi, honteuse. En secouant la tête, l’homme sort un livre de son sac et l’ouvre. L’avion commence à avancer sur le tarmac.

Les hôtesses tiennent leur discours habituel et désignent les sorties de secours. Au moment où les roues quittent la terre ferme, je presse mon visage contre le hublot et m’extasie devant le panorama qui s’offre à moi. La Tamise serpente à travers la magnifique ville qui rapetisse. Le soleil est presque couché. Des lumières s’allument un peu partout, donnant un aspect féérique à la cité. Le London Eye disparaît lentement de mon champ de vision. Je réussis à glaner une dernière image du Tower Bridge juste avant que l’on monte au-dessus des nuages.

Le signal lumineux « Attachez votre ceinture » s’éteint avec un ping mélodieux. Je détache la mienne et j’entends que l’homme à côté de moi suit mon exemple. Je l’observe du coin de l’œil et découvre, quand il tourne une page de son livre, qu’il porte une bague en argent au pouce. Je fronce les sourcils en tentant de déchiffrer le titre de l’ouvrage. Est-il en train de lire Nietzsche ?

— Vous pouvez aussi regarder par la fenêtre, maugrée-t-il sans lever le nez.

Prise en flagrant délit, je tourne la tête. Mes joues s’empourprent. Qu’est-ce qui lui prend ? Je n’ai rien fait de mal, si ? Je lui ai juste dit qu’il avait piqué ma place.

Je me sens extrêmement mal à l’aise. Je ne supporte pas qu’on me traite de la sorte. Généralement, j’ai le contact facile, ça fait partie de mon travail. En réalité, jamais personne ne m’a encore rudoyée comme ce Jack Sparrow des temps modernes. Et je déteste ça !

Je tapote nerveusement mes genoux et regarde autour de moi. Irrité, Jack Sparrow observe mon manège du coin de l’œil. Ses mâchoires se crispent. Vite, je cache mes mains sous mes cuisses et soupire doucement. Quelques instants plus tard, un steward surgit devant nous, à mon grand soulagement. Une distraction bienvenue !

— Désirez-vous boire quelque chose ? demande-t-il avec son sourire mécanique.

Je regarde mon voisin qui, imperturbable, tourne une nouvelle page. C’est le genre de situation qui requiert de l’alcool. Je demande donc :

— Avez-vous du vin rouge ?

Le steward sourit aimablement, ouvre plusieurs tiroirs de son chariot et, quelques secondes plus tard, me tend un verre plein. Je paie avec la carte de crédit que j’ai demandée exprès pour cette aventure.

— Et vous, Monsieur ? demande le steward en s’adressant au grincheux à côté de moi.

— Auriez-vous du rhum ? demande-t-il, sans avoir l’air d’y croire.

Le steward secoue la tête d’un air désolé.

— Non, excusez-nous, Monsieur. En revanche, nous avons du whisky, c’est ce qui s’en rapproche le plus, je crois.

— Ah, dommage. Alors je passe mon tour, répond-il avant de se replonger dans sa lecture.

J’observe la scène en pesant les possibilités qui s’offrent à moi pour ne pas passer les huit prochaines heures dans un silence total. Peut-être devrais-je tenter d’entamer la conversation, ou alors dire quelque chose d’insignifiant pour briser la tension désagréable qui règne entre nous.

— Si j’rêvais y aurait du rhum !

À peine ai-je prononcé cette phrase que je le regrette déjà. L’homme me regarde comme si j’étais complètement débile. Et je ne peux pas lui en vouloir. N’aurais-je pas pu trouver mieux qu’une réplique des Pirates des Caraïbes ?

— Monsieur ! crie-t-il par-dessus son épaule. Donnez-moi quand même un whisky !

Où diable se trouve le bouton du siège éjectable ? Et, non merci, je n’ai pas besoin de parachute.

Les trois heures suivantes, je me tiens à carreau. Le dîner est derrière moi : des lasagnes qui étaient une véritable insulte pour la cuisine italienne, accompagnées d’un morceau de pain pas assez cuit. Je bois mon deuxième verre de vin. Mon voisin en est à la moitié de son livre. Il a laissé les deux tiers de son repas.

Je me mordille la lèvre.

— Dans l’avion, la nourriture est toujours infecte, vous ne trouvez pas ?

Deuxième tentative d’approche. Pourquoi est-il si impoli ? N’est-il pas plus sympa de pouvoir papoter pendant un si long voyage ?

L’homme lève la tête. Il ne semble pas impressionné. Quand son regard se déplace vers mon assiette vide, il hausse les sourcils. Je suis tout de suite sur la défensive :

— Oh. C’est seulement parce que j’avais faim.

— Je vois ça, répond-il avant de se replonger dans son livre.

Ravie d’avoir réussi à lui extirper quelques mots, je continue :

— En fait, j’avais prévu d’acheter quelque chose à manger à Heathrow, mais mon premier vol avait du retard alors j’ai dû me dépêcher.

— Ah.

— En plus, on m’a fouillée parce que je venais d’Amsterdam, dis-je d’un ton courroucé. Vous y comprenez quelque chose ?

Il relève la tête et en tournant vers moi un visage impassible, il répond :

— Oui.

Imperturbable, je poursuis :

— On m’envoie travailler à New York pendant un an. Juste parce que j’ai commis une petite erreur au boulot. Ma langue a fourché, et j’ai dit oui, mais en réalité, je n’ai aucune envie de déménager. Même si cela a aussi de bons côtés, prendre un nouveau départ et tout ça. Mais un an, c’est vraiment super long. Toute ma famille et tous mes amis vivent aux Pays-Bas. Ils sont venus me dire au revoir à l’aéroport de Schiphol. J’ai pleuré comme une madeleine.

Je suis un vrai moulin à paroles. C’est nerveux. Je ne supporte pas que quelqu’un se comporte envers moi de manière aussi bourrue sans raison. N’importe qui d’autre lâcherait l’affaire, sachant qu’une telle conversation ne mène à rien et que de toute façon, il ne reverrait plus jamais l’homme aussi imbu de sa personne assis à côté de lui. Mais moi, j’en suis incapable. J’ai un besoin irrépressible d’approbation et de reconnaissance. Donc je continue à parler, tandis que la partie adverse se renfrogne de plus en plus.

— Et vous ? finis-je par demander. Qu’est-ce qui vous amène à New York ?

Jack Sparrow me dévisage sans sourciller. Puis il saisit le casque qui pend à son cou et le met sur ses oreilles.

Je cligne des paupières. Un certain malaise s’empare de moi.

OK. J’abdique.

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