Bons baisers de New York

Iris Visser · Chapitre 6 sur 35

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Bons baisers de New York

Chapitre 5

 

 

C’est ma deuxième journée chez Make a Mark Events à New York. Grâce au décalage horaire et au fait que mon voisin a trouvé nécessaire, pour la seconde soirée consécutive, de démontrer sa virtuosité aux autres locataires, le café est devenu mon meilleur ami. Par chance, j’ai déniché un joli petit bar à café entre la station de métro et mon travail, et j’entre au bureau comme une vraie New-Yorkaise avec trois gobelets dans un porte-gobelet en carton.

Hier, j’ai réussi à me retrouver en moins de dix secondes sur la liste des personnes les plus haïes d’une collègue, sans même avoir échangé le moindre mot avec elle. Bien évidemment, le silence méprisant qu’elle m’impose m’exaspère au plus haut point, avec pour résultat que mon horrible tic – que j’ai, Dieu merci, réussi à réprimer dans le bureau de Karen – revient en force, et que je me mets à lui parler à tort et à travers.

— Belle journée, non ? dis-je en posant le latte que je lui ai acheté sur son bureau.

Patricia nous regarde dédaigneusement, moi et le gobelet, puis elle fixe de nouveau son écran d’ordinateur.

Imperturbable, je poursuis tout en m’asseyant sur le bord de son bureau :

— On m’a dit qu’il pleuvait aux Pays-Bas. Du coup, je suis vraiment contente d’être à New York. En Hollande, on a toujours des étés pourris avec beaucoup de pluie, et dès qu’il y a un rayon de soleil la plage est bondée. Il faut alors se battre pour trouver quelques centimètres carrés pour poser votre serviette. Ensuite, il ne vous reste plus qu’à vous asseoir en tailleur jusqu’à ce que vous n’ayez plus l’air de quelqu’un qui a été enfermé pendant dix ans dans une cave.

N’obtenant toujours aucune réaction, je décide de changer de sujet. En désignant le gobelet fumant sur son bureau, je précise :

— C’est un latte au lait d’avoine. Hier, au déjeuner, j’ai vu que tu mangeais une salade de tofu, alors je me suis dit que tu étais peut-être vegan.

Silence.

Je pousse un soupir frustré. Les affaires sont les affaires. On n’a pas besoin de devenir amies, et je suis suffisamment qualifiée pour lui rappeler ses responsabilités.

— Écoute, Patricia, dis-je d’un ton aussi calme que possible. Je peux comprendre que tu trouves injuste qu’on m’ait confié ce projet, mais c’est comme ça. Il va falloir qu’on le mène à bien toutes les deux. Ta réaction suite au choix de Karen prouve qu’elle a peut-être pris la bonne décision. Ce n’est vraiment pas très professionnel, et…

Pour toute réponse, Patricia se lève et saisit son café. Aussitôt, je recule. Je crains un instant qu’elle le jette sur ma nouvelle robe, mais elle se contente de brandir le gobelet.

— Merci, répond-elle alors en arborant un sourire mielleux. Je viens d’envoyer à l’imprimante une liste des salles susceptibles de convenir pour la fête. On pourra l’apporter demain à notre réunion chez Lockhart & Cahill.

Bouche bée, je cligne des yeux.

— Oh, euh… super. Merci.

— Et j’ai déposé sur ton bureau une liste de groupes de musique disponibles. Il n’en reste que peu de qualité, vu le peu de temps qui nous r…

— Pour être honnête, j’avais déjà quelqu’un en tête pour la musique. Je jetterai tout de même un coup d’œil à tes propositions, réponds-je le plus gentiment possible.

Patricia acquiesce d’un hochement de tête, puis se dirige vers l’imprimante en se déhanchant, et moi… je ne sais pas quoi en penser. Finalement, je hausse les épaules et décide d’être satisfaite que Patricia semble, tout compte fait, disposer d’un minimum de professionnalisme. Je saute de son bureau et m’avance vers le mien qui se trouve quelques mètres plus loin.

Mon collègue d’en face s’appelle Marcel. Il est grand. Il a des cheveux crépus, des yeux brun chocolat et l’énergie d’un bébé élevé au Red Bull plutôt qu’au Blédilait. Ses doigts courent à toute vitesse sur le clavier.

Je sors le dernier gobelet de mon support en carton et le pose devant lui. Il me jette un regard étonné, puis me gratifie d’un large sourire.

— Merci, Emma, dit-il joyeusement.

En observant le logo sur le gobelet, il ajoute :

— Je vois que tu as déjà découvert Hot Beans. Tu as fait vite ! Je suis sûr que tu en as rapidement eu marre, du jus de chaussette qui sort de notre machine à café !

Il rit et boit une gorgée. Aussitôt, il fait une grimace et demande :

— C’est du décaféiné ?

Mes joues s’empourprent.

— Je, euh…

Je hausse les épaules d’un air contrit.

Finalement, je décide de mentir et déclare :

— Non, je ne crois pas. Ou alors, ils se sont trompés. C’est possible.

— Hum, marmonne Marcel en reprenant une gorgée. J’espère que tu n’as pas été trop généreuse en pourboire !

Merde ! Je ne leur ai rien laissé. J’ai complètement oublié qu’aux États-Unis, ils ont l’habitude d’en donner même dans les boutiques de vente à emporter. Il ne me reste plus qu’à espérer que la prochaine fois, le barista ne crache pas dans mon café. Ou pire : qu’il utilise du lait d’amande.

—  Ne t’inquiète pas pour ça ! dis-je pour le rassurer, tout en avalant mon cappuccino d’une traite.

Puis je parcours la liste des artistes que Patricia a imprimée pour moi.

Marcel vide courageusement son gobelet et se remet au travail. Je cherche sur YouTube les groupes que Patricia a proposés. L’un des musiciens fait de la drill. Après l’avoir déniché sur Google, je conclus que la seule raison de sa présence à une fête d’avocats serait d’y trouver une bonne assistance juridique. Quelques artistes semblent convenables, mais pas assez bons à mon goût… Non, je crois que mon choix est le meilleur.

Je veux engager Ed de Vries. Il a remporté un télécrochet aux Pays-Bas et sa carrière démarre bien. Outre le fait que j’ai déjà travaillé plusieurs fois avec lui et qu’il le mérite, je pense également qu’il est l’homme de la situation. Je sais qu’il bosse actuellement sur un album de Noël, mais j’imagine qu’il ne laissera pas passer une occasion de se produire à New York. De plus, le cabinet d’avocats dispose d’un gros budget, et son tarif est presque identique à celui de certains musiciens qui figurent sur la liste de Patricia.

Revenant de l’imprimante, elle me remet une pile de papiers.

— Ce sont les possibilités de salles qu’on devra apporter demain, explique-t-elle.

En désignant la photo d’un espace magnifique avec de hauts plafonds et de larges fenêtres donnant sur l’Empire State Building, elle ajoute :

— C’est celle-ci que je préfère. Elle est encore libre le 20 décembre. Alors j’espère que chez Lockhart & Cahill, ils se décideront vite.

— Oh, euh… Waouh… Merci, dis-je, surprise par tout le travail qu’elle a déjà effectué.

Patricia hoche la tête avec raideur.

En parcourant le reste de la liste, je continue :

— C’est super que tu aies déjà préparé tout ça !

Elle me lance un regard railleur et assène :

— Eh bien, comme jusqu’à hier c’était encore mon boulot, ce n’est pas si étonnant que ça.

Marcel nous observe par-dessus l’écran de son ordinateur.

— Ne t’en fais pas, Patricia, intervient-il d’un ton bon enfant. La prochaine fois, Karen te confiera sûrement plus de responsabilités. Elle a sans doute pensé qu’Emma était un choix plus sûr parce qu’elle a un peu plus d’expérience que toi et que le temps presse pour ce projet.

Patricia respire profondément en fermant les paupières. Finalement, elle acquiesce brièvement et se retourne. Au moment où elle se dirige vers son bureau, elle me regarde par-dessus son épaule et déclare :

— Emma ? Je suis végétarienne, donc je bois du lait. Et je préfère le café décaféiné. Pour la prochaine fois.

Avec ses ongles longs, elle tape contre son gobelet avant de s’éloigner.

Je la fixe, ébahie, et j’entends Marcel émettre un sifflement empli d’incrédulité.

— Waouh ! s’exclame-t-il en secouant la tête. À mon avis, la note de service mentionnant que c’est à elle de t’assister a dû se perdre en chemin.

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