Bons baisers de New York
Chapitre 3
— Allez ! Je vais être en retard ! Ça la ficherait mal !
Je peste après le distributeur de tickets de métro qui refuse de me rendre le service pour lequel je viens de payer.
La machine émet de drôles de bruits.
— Pfff, quel engin de malheur !
Frustrée, je lui donne un coup de pied.
— Il ne faut pas oublier d’appuyer sur le bouton, déclare quelqu’un derrière moi en riant. En plus, votre coup de pied n’était pas assez violent pour que la machine capitule ! Pour ça, il faut au moins enfoncer toutes les touches en même temps.
Je tourne la tête et fixe droit dans les yeux – bleu clair et pétillants – d’un homme séduisant aux cheveux blonds bien coiffés, vêtu d’un costume sur mesure. Un sourire malicieux apparaît sur son visage, formant des fossettes dans ses joues. Dans une main, il tient un gobelet Starbucks et dans l’autre un attaché-case, l’équipement de base de tout New-Yorkais qui se rend à son travail aux alentours de huit heures.
L’homme se penche vers moi et appuie sur un bouton vert.
— Voilà, comme ça.
L’appareil crache un ticket jaune.
— Merci, dis-je, honteuse.
Un coin de ses lèvres se soulève.
— Vous êtes sans doute nouvelle ici, constate-t-il.
Je marmonne de façon sarcastique :
— D’où vous vient cette idée ?
— J’hésite entre l’absence de café à emporter et le fait que vous veniez de maltraiter une machine en parfait état de marche. En tout cas, je vous souhaite bonne chance pour vous familiariser avec la vie dans la Grosse Pomme ! répond-il avec un clin d’œil.
Waouh ! Ma première occasion de flirter avec un beau New-Yorkais ! Mon cerveau cherche frénétiquement un sujet de conversation intéressant. Le régime alimentaire des koalas ? Les dernières élections ? Ou dois-je simplement lui annoncer que New York est la plus grande ville où j’ai jamais mis les pieds ?
Lorsque je ne bouge toujours pas d’un pouce, l’homme désigne le distributeur et me demande poliment :
— Vous permettez ? Ça bouchonne derrière nous.
Je cligne des yeux et jette un coup d’œil par-dessus mon épaule. Une foule de gens me lancent des regards impatients, comme si après une grève de la faim collective, j’étais le seul obstacle entre eux et un énorme gâteau au chocolat.
— Oui, bien sûr. Excusez-moi.
Les joues empourprées, je me range sur le côté, puis me précipite vers le tourniquet, qui me laisse passer aussitôt que j’ai glissé mon ticket jaune dans la fente.
Le métro est bondé. C’est un miracle que personne ne m’ait renversé du café dessus ou n’ait enduit mes cheveux avec un bagel au fromage à tartiner.
Les New-Yorkais sont les champions du multitâche. Assis sur des bancs en plastique, des hommes vêtus de costumes bien coupés se font tout petits et avalent leur petit-déjeuner tout en lisant le Wall Street Journal. Des femmes, perchées sur leurs talons aiguilles, conservent leur équilibre en se cramponnant aux barres métalliques au milieu du métro, tandis qu’elles téléphonent en dégustant leur latte à emporter.
Je suis tellement compressée entre tous ces gens que je n’ai même pas besoin de chercher un appui pour ne pas tomber. Les dos de mes copassagers me maintiennent solidement en place, ce qui est un réel exploit vu la hauteur de mes escarpins.
Quand nous arrivons à la station Tribeca, après un quart d’heure de trajet, je descends, emportée par une marée humaine. Impossible de m’arrêter pour taper l’adresse du bureau dans Google Maps sans finir comme Mufasa dans Le Roi Lion.
Dans la foule, je repère la tête blonde de l’homme qui m’a aidée à obtenir un ticket. Son portable coincé entre l’oreille et l’épaule, il consulte fréquemment sa montre. Puis il disparaît.
Je pousse un soupir de déception. Je ne le reverrai sans doute plus jamais.
L’immeuble où se trouvent les bureaux de Make a Mark Events est immense. Il est tellement haut qu’au pied du bâtiment, il est impossible d’apercevoir le dernier étage. Les grandes fenêtres sont enchâssées dans une structure noire. Derrière les vitres, des gens vont et viennent d’un pas pressé. Mes doigts enserrent davantage le gobelet de café que j’ai acheté en sortant du métro – je veux éviter de m’écrouler à cause du décalage horaire.
J’ai chaussé une de mes paires d’escarpins les plus chères et revêtu l’une de mes tenues les plus élégantes : un chemisier ample et une jupe fourreau vert foncé. J’ai relevé mes cheveux en un joli chignon et accentué mes yeux marron avec un léger trait d’eye-liner et du mascara.
Même si aux Pays-Bas aussi, on nous demandait de nous vêtir avec élégance, je pouvais néanmoins me permettre de combiner mes robes avec des sneakers blanches. Je doute que ce soit possible à New York.
Pendant que je me dirige vers l’accueil, mes talons résonnent agréablement sur le sol en marbre. Derrière le comptoir, la réceptionniste parle dans le microphone de son casque en levant la main pour me signifier de patienter quelques instants. Lorsqu’elle a enfin terminé sa conversation et que je lui explique la raison de ma présence, elle appuie sur un bouton et me dit de m’asseoir dans le hall. Elle désigne les sofas en cuir qui forment un coin lounge. Je m’avance docilement vers l’endroit indiqué, pose mes fesses sur l’un des sièges et regarde en l’air : le plafond infiniment haut est décoré d’ampoules gigantesques accrochées à des fils de différentes longueurs. Ici, tout est tellement démesuré et professionnel que cela me rend encore plus nerveuse.
— Emma Maes ? demande quelqu’un depuis le hall.
Une femme qui semble proche d’un burn out – il suffirait de quelques clients pénibles de plus – vient de sortir de l’ascenseur. Elle a de gros cernes sous les yeux. De longs cheveux bruns, plutôt décoiffés, entourent son visage.
Je me lève et hoche la tête.
— Mariana Torres, se présente-t-elle en me serrant la main. Suivez-moi.
Elle me précède dans l’ascenseur, qui est assez grand pour transporter une douzaine d’éléphants.
— On est au neuvième étage, déclare Mariana en réprimant un bâillement. Désolée, s’excuse-t-elle. Je suis maman depuis peu et ma fille ne fait toujours pas ses nuits.
— Ne m’en parlez pas !
Je réponds comme si j’avais déjà élevé huit enfants, et que je gardais actuellement mes petits-enfants pendant une semaine parce que leurs parents sont partis pour des vacances bien méritées afin de tenter de sauver leur mariage.
Mariana me lance un regard plein d’espoir, visiblement convaincue d’avoir trouvé un compagnon d’infortune.
— Vous avez aussi des enfants ? demande-t-elle.
— Euh, non. Mais… je connais des gens qui en ont…
— Ah.
Je regarde les chiffres qui défilent au-dessus de la porte d’ascenseur.
J’admets finalement, à contrecœur :
— Enfin… je veux dire ma mère.
Je me déteste parce que, bavarde comme je suis, je rebondis systématiquement sur chaque remarque pour avoir un sujet de conversation. Mais avec ma pathétique existence de célibataire, je suis loin de la phase bébé. Mes amies non plus n’ont encore rien mis en route.
— Ah, oui, votre mère…, répond Mariana, déçue.
— Elle m’a toujours affirmé que je pleurais tout le temps. Elle était tellement épuisée qu’elle avait du mal à faire quoi que ce soit. Je vous trouve donc très courageuse de travailler.
Ma remarque lui redonne un peu le sourire.
— Merci, dit-elle doucement. D’après moi, je suis la seule de notre étage à être maman et à ne pas pouvoir se permettre de payer une nounou ou quelque chose dans le genre. Une de mes collègues a des jumeaux. Pourtant elle réussit à venir ici sans vomi de bébé dans les cheveux !
Aussitôt que les mots ont franchi ses lèvres, elle met la main devant sa bouche.
— Désolée, je vous connais à peine et je vous ennuie déjà avec mes problèmes. Quelle impolitesse !
— Ne vous en faites pas, dis-je pour la rassurer. Vous ne pouvez même pas imaginer ce que je suis capable de raconter par moments.
Je suis toujours couverte de honte en repensant à ma réplique des Pirates des Caraïbes quand le malotru à côté de moi a commandé du rhum.
— On est arrivées, déclare Mariana, soulagée, comme si elle avait peur de dévoiler d’autres secrets de son journal intime.
Quand nous sortons de l’ascenseur, je vois un grand mur gris où est écrit en lettres dorées : MAKE A MARK EVENTS. L’espace est rempli de sonneries de téléphone et du brouhaha de gens qui parlent tous en même temps.
— Le bureau de Karen est par là, indique-t-elle en faisant un signe de tête vers la droite.
L’étage comporte plusieurs bureaux d’angles se faisant face deux par deux. Un peu partout se dressent des tableaux blancs sur lesquels des personnes écrivent frénétiquement, tout en gesticulant en direction de leurs collègues pour étayer leurs projets. De part et d’autre de l’espace se trouvent des panneaux de verre, derrière lesquels sont sans doute logés des employés plus avancés dans la hiérarchie et qui ont réussi à obtenir un bureau individuel avec vue sur la métropole. Quelques-uns de mes nouveaux collègues m’observent avec intérêt quand je passe devant eux. En regardant autour de moi, je constate que j’ai fait le bon choix en ce qui concerne ma tenue vestimentaire : porter des sneakers dans ce lieu serait tout simplement inenvisageable !
— Êtes-vous prête ? demande Mariana en approchant sa main de la porte.
Lorsque j’acquiesce d’un hochement de tête, elle frappe deux coups secs sur le battant.
— Entrez ! ordonne une voix glaciale.
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