Bons baisers de New York
Chapitre 12
— Quand vous m’avez proposé qu’on aille boire un café ensemble, je pensais qu’on irait dans un genre de bistrot, dis-je en contemplant la vue sur la ville gigantesque. Et qu’on commanderait du café !
J’avale une nouvelle gorgée de mon chocolat chaud et regarde Sebastian en riant.
— C’était aussi mon idée. En tout cas, jusqu’à ce que vous me racontiez que vous n’êtes jamais allée à l’intérieur de l’Empire State Building, répond-il en me faisant un clin d’œil. Quel genre d’expatriée êtes-vous ?
Je sens le rouge me monter aux joues et marmonne :
— Une qui n’a pas encore vu la statue de la Liberté non plus.
Sebastian me regarde avec de grands yeux.
— Ça alors, c’est pire que ce que je pensais ! affirme-t-il en secouant la tête. La plupart des gens qui viennent à New York visitent dès leur premier week-end tous les monuments les plus célèbres. Pourquoi pas vous ?
Je lèche la moustache de crème sur ma lèvre supérieure.
— Eh bien, parce qu’il existe un cabinet d’avocats qui, à la dernière minute, est devenu très exigeant… Donc, je suis surtout occupée à travailler, dis-je en haussant les épaules.
— Quels imbéciles !
J’éclate de rire. J’aime bien Sebastian. Quand il m’a envoyé un message me demandant si j’avais envie qu’on se voie pendant le déjeuner, il m’était bien sûr impossible de refuser.
Même si jusqu’à présent notre conversation a surtout tourné autour de la fête de Noël – il voulait aborder avec moi la possibilité d’avoir des sculptures de glace –, l’ambiance est chaleureuse. Pourtant, je peine à évaluer ce qu’il pense réellement de moi. Il rit de mes blagues et me lance parfois des regards qui me donnent des papillons dans le ventre. Mais peut-être se comporte-t-il si gentiment juste parce que je réponds à ses souhaits extravagants pour la fête de Noël.
Habituellement, les hommes me voient plus comme une bonne copine que comme un possible instrument de reproduction. Mon premier baiser a été un de ces événements à oublier rapidement : j’avais quatorze ans et j’étais amoureuse depuis des années de l’un de mes meilleurs amis. Quand j’avais enfin réussi à rassembler assez de courage pour l’embrasser, il avait hoqueté comme une loutre en train d’étouffer au lieu d’émettre les sons approbateurs que j’espérais entendre. Il avait essayé de me repousser, ce qui n’avait pas été chose aisée, car son appareil dentaire s’était emmêlé au mien. Bref : c’était loin d’être un franc succès. Il m’a fallu un an avant d’oser retenter ce genre d’étreinte – avec plus de succès car sans appareil dentaire.
— Et si on se tutoyait ? propose soudain Sebastian.
Ses cheveux sont légèrement ébouriffés, car nous sommes au soixante-huitième étage de l’Empire State Building. La vue est à couper le souffle. Il se rapproche de moi. L’odeur de son après-rasage pénètre dans mes narines. J’inspire profondément. Puis je réponds :
— OK.
— Regarde, dit-il en indiquant un point à l’horizon. D’ici, on peut voir la Pennsylvanie.
En plissant les yeux, je demande :
— Où ça ?
Sebastian me saisit doucement par les épaules pour m’orienter dans la bonne direction. Je sens la chaleur de ses doigts à travers l’étoffe de ma veste.
— Là !
Il montre quelque chose au loin que l’on peut voir uniquement parce que le temps est très clair.
— Ah, oui ! C’est magnifique, dis-je. Et où se trouve la statue de la Liberté ?
On tourne autour de la pointe de l’énorme tour tandis que je termine le reste de mon lait au chocolat.
Pour la première fois, je prends conscience de l’immensité de la ville où je vais habiter pendant un an. Je découvre la vaste étendue qui s’appelle Central Park, le World Trade Center, la statue de la Liberté et le pont de Brooklyn que j’ai emprunté pour venir ici… Tout est exactement comme je l’avais imaginé, mais en mieux. Les possibilités sont infinies et il y a tellement de gens différents qui, tous à leur manière, font de la ville ce qu’elle est.
D’autres personnes sortent pour admirer la vue. Les appareils photos ne chôment pas. Les visiteurs viennent du monde entier, à en croire la multitude de langues qui résonnent autour de nous.
Je sors mon portable de la poche de mon pantalon et prends quelques clichés du World Trade Center. Lorsque je me retourne pour continuer à jouer les touristes, mon cœur manque de s’arrêter. J’aperçois un homme élancé aux cheveux blonds, vêtu d’un manteau bordeaux. Il scrute la métropole qui se trouve à nos pieds à travers le grillage. Il ressemble comme deux gouttes d’eau à Fedde, qui porte toujours des chemises et des pulls bordeaux, et qui va bientôt avoir un enfant avec sa bien-aimée. Ils ne passent quand même pas leurs vacances à New York !
L’homme se retourne lentement et me fixe droit dans les yeux. Il a un hotdog à la main. Je pousse un soupir de soulagement. Je m’attendais à découvrir des yeux gris acier, mais ils sont marron. Il hausse les sourcils et examine son manteau, pensant qu’il l’a peut-être taché avec de la sauce. Quand il se rend compte que ce n’est pas le cas, il me dévore des yeux d’un air aguichant. Au moment où il avance d’un pas, Sebastian se poste à côté de moi. L’individu s’immobilise aussitôt. Perplexe, il regarde la main que Sebastian a posée sur mon épaule de manière un peu possessive.
— As-tu fini de regarder ? demande Sebastian – une question qui peut être interprétée de deux façons.
Je me tourne vers lui. Ses yeux sont rieurs.
— Oui, dis-je alors. Partons.
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