Bons baisers de New York
Chapitre 2
Nous atterrissons en toute sécurité à Newark. Je quitte l’avion sans accorder le moindre regard à l’énergumène du siège 23B – l’homme à qui je dois de ne pas avoir pu vider ma vessie pendant plus de huit heures, parce que je n’osais pas l’escalader une deuxième fois – et cours vers les W-C pour me délester d’un litre de liquide. Les toilettes américaines n’offrent aucune intimité à cause des énormes fentes de part et d’autre des portes, mais cela m’importe peu à cet instant.
Soulagée, je me dirige vers le hall des bagages. J’attends une éternité avant de voir enfin apparaître ma grosse valise sur le tapis roulant. Jack Sparrow se tient un peu plus loin. Dans l’avion, j’avais déjà deviné sa grande taille, vu la façon dont il se tenait assis, un peu recroquevillé. Ses cheveux foncés pointent au-dessus de la foule pendant qu’il regarde en direction des lamelles en plastique. Peu après, il se saisit d’abord d’un sac de voyage puis d’un étui à guitare bardé d’autocollants. Ensuite, il se retourne. Nos regards se croisent une dernière fois. Il secoue presque imperceptiblement la tête, comme un signe définitif de désapprobation. Enfin, il se dirige vers le hall de sortie et disparaît par les portes coulissantes.
Je me sens à présent libérée d’un poids, car je ne verrai probablement plus jamais cet homme qui a été témoin de mon comportement extrêmement gênant.
Quand ma valise – joliment décorée avec des autocollants de tulipes et de sabots en bleu de Delft – s’immobilise enfin devant moi, je la soulève. Elle est si lourde que j’ai dû payer un supplément, ce qui ne m’était encore jamais arrivé.
Devant la douane, l’attente est longue : près de deux heures. Après avoir répondu aux questions habituelles, du genre « Comment vous appelez-vous ? » « Que venez-vous faire ici ? » « Avez-vous déjà poignardé quelqu’un alors que vous veniez de sniffer de la cocaïne ? », je peux poursuivre mon chemin. Je suis les panneaux verts qui me conduisent vers la station de taxis.
Dès que je sors, une brise fraîche de fin d’été joue avec mes mèches blondes. De nombreuses personnes attendent d’être transportées en ville. L’air exténuées par leur vol long-courrier, beaucoup d’entre elles s’appuient lourdement sur la poignée relevée de leur valise.
Un homme vêtu d’un gilet noir guide les passagers vers leur taxi. Je suis un peu déçue. J’aurais voulu lever la main, comme Carrie Bradshaw dans Sex and the City. Et si aucun taxi ne s’était arrêté, j’aurais pu, d’un geste subtil, relever légèrement ma jupe pour découvrir ma jambe de manière sensuelle. Bien sûr, pour parfaire l’image, j’aurais porté des escarpins Manolo Blahnik.
Au lieu de cela, vêtue d’un jean usé et baskets aux pieds, je patiente jusqu’à ce que l’homme, en train de manger un donut, veuille bien m’attribuer un véhicule.
Du sucre glace rose colle encore aux commissures de ses lèvres quand il désigne un taxi jaune avec un grand panneau publicitaire sur le toit.
— Celui-là est pour vous, Madame ! crie-t-il, la bouche pleine, avant d’ouvrir la portière.
Je le remercie et me glisse sur la banquette arrière. Un écran en plastique transparent me sépare du chauffeur, qui se retourne. Excepté ses sourcils et sa moustache grise broussailleuse, il est entièrement chauve.
— Où voulez-vous aller, Madame ?
Sa voix suggère des voies respiratoires bien goudronnées.
— Euh…
De la poche de mon pantalon, je sors un papier froissé sur lequel est notée l’adresse et le lui remets à travers une fente dans l’écran de séparation.
— Là, s’il vous plaît.
— Ah ! Greenwich Village ! s’exclame-t-il d’un air approbateur. Seriez-vous par hasard fan de la série Friends ? demande-t-il tout en démarrant.
Je réponds en monosyllabe :
— Non.
Même si j’en vois souvent passer à la télévision, je ne suis pas fan des sitcoms. Les rires incessants en arrière-plan vous obligent presque à trouver drôle chacune des répliques. Je n’en ai donc jamais regardé.
— Dommage. Vous ne savez pas ce que vous ratez. La série se passe principalement à Greenwich Village. C’est un quartier agréable. À mon avis, peut-être un peu trop… moderne avec tous ces hipsters et tout ça. Mais c’est très beau.
Bien que le chauffeur de taxi ait l’air sympathique, je n’ai aucune envie – contrairement à quelques heures plus tôt – de parler de la pluie et du beau temps. Je suis fatiguée. Les chiffres lumineux sur le tableau de bord indiquent qu’il est vingt heures. Donc aux Pays-Bas, il doit être maintenant deux heures du matin. Mes paupières s’alourdissent, mais lorsque je vois surgir au loin l’incroyable silhouette de New York, je suis tout à coup bien réveillée. Étais-je réellement sur le point d’entrer pour la première fois de ma vie dans la ville qui ne dort jamais les yeux fermés ?
C’est tout juste si je ne colle pas mon visage contre le plastique qui me sépare du pare-brise.
Le nouveau World Trade Center domine tous les autres bâtiments. Les gratte-ciel qui l’entourent semblent insignifiants comparés au roi incontesté des immeubles de bureaux.
Puis je découvre le fameux pont, que je reconnais aussitôt comme étant le Brooklyn Bridge, qui relie Brooklyn à Lower Manhattan. Les énormes câbles qui portent la structure atteignent en lignes harmonieuses les arches de pierres où flotte fièrement le drapeau américain. L’armature métallique qui encadre la route telle une cage ouverte file devant mes yeux.
Nous traversons Lower Manhattan, entourés d’immenses bâtisses. Je ne me suis jamais sentie aussi petite dans une ville. Je crois que Rotterdam est l’endroit qui s’en approche le plus, même si la ville portuaire néerlandaise est toujours minuscule comparée à cette métropole.
Je suis surprise de constater à quel point l’image que j’ai de cette mégapole – acquise grâce au visionnage de nombreux films tournés à New York – correspond à la réalité. Les bruits, les bâtiments, les gens qui se pressent sur les passages piétons en regardant leur montre… Tout colle.
— Voilà, on est arrivés, Madame, déclare le chauffeur.
Nous nous trouvons devant un grand immeuble en briques aux fenêtres rectangulaires, couvert de graffitis colorés. Un escalier de secours zigzague le long de la façade, et à côté, une musique agréable sort d’un petit café. Une grande enseigne indique son nom : NIGHT LIGHTS.
Un homme vêtu d’un manteau élimé est assis sur le trottoir. Les mains dans deux chaussettes ornées d’yeux, il fait tenir un dialogue interminable à ces deux poupées crasseuses. En l’observant, je me dis que les chaussettes auraient tout aussi bien pu être des armes.
Je paie le chauffeur, et sans plus prêter attention au clochard, je monte l’escalier qui mène à une grande porte d’entrée commune de couleur marron foncé. Elle mériterait d’être remplacée : la peinture est écaillée et le bas est pourri, donnant à l’ensemble un aspect peu ragoûtant.
Je tripote nerveusement la poignée de ma valise. Je sais que la vie est chère à New York, mais je me demande quel genre de logement Make a Mark Events a prévu pour moi. Si ma première impression présage de ce qui m’attend à l’intérieur, je devrai bientôt faire attention de ne pas marcher par inadvertance sur des aiguilles usagées.
Je laisse glisser mon index le long des numéros presque illisibles à côté de l’interphone, à la recherche du numéro 44 où habite Mary, la concierge. La seule preuve que j’appuie bien sur le 44 est que le numéro qui se trouve au-dessus est le 43.
Après plusieurs minutes, j’entends du bruit derrière la porte. Une femme maigre apparaît. Bien qu’elle ait de toute évidence largement dépassé la soixantaine, ses cheveux sont teints en rose vif. Elle porte des lunettes de la même couleur, derrière lesquelles se cachent de doux yeux marron. Son regard passe de mon visage à ma grosse valise.
— Vous êtes sans doute Emma, dit-elle enfin d’une voix éraillée en me tendant la main. Mary Wright. Entrez.
Ses talons cliquettent en rythme tandis qu’elle me précède dans l’escalier.
— L’ascenseur est en panne, explique-t-elle. Quelqu’un a eu l’idée de donner une fête sur le toit-terrasse. Les invités ont cru que l’ascenseur supporterait le poids d’une dizaine de convives plus quelques tonneaux de bière. Eh bien, non. Du coup, j’ai une peur bleue à l’approche d’Halloween, parce que d’habitude, c’est aussi une bonne occasion pour une fête sur le toit.
— Ah, mince. C’est embêtant !
Je n’espère qu’une chose : que mon appartement ne soit pas au dernier étage.
— Heureusement, vous êtes encore jeune, déclare-t-elle à bout de souffle quand on atteint le cinquième étage.
Elle agrippe la rambarde avec ses mains osseuses.
— Et vous n’avez pas de voisins au-dessus de vous ! renchérit-elle. C’est toujours ça de pris quand on habite dans un vieil immeuble comme celui-ci… Attention ! s’exclame-t-elle soudain quand je m’apprête à poser le pied sur une marche qu’elle vient d’enjamber. Elle est vermoulue ! Si vous tenez à garder vos jolies chevilles, je vous conseille de sauter cette marche.
J’écarquille les yeux. Consternée, je demande :
— Ver… moulue ? C’est dangereux, non ? Quand doit-elle être réparée ?
— Euh… Il y a trois ans, je crois ?
Devant mon visage décomposé, Mary éclate d’un rire de fumeuse invétérée.
— Le propriétaire ne s’occupe pas trop de l’entretien. En parlant de ça : un détecteur d’incendie ne serait pas du luxe.
Je la regarde d’un air inquiet. Pas de détecteurs d’incendie ? Un ascenseur en panne et un escalier qui ne tient pas debout ? Une porte d’entrée que n’importe quel cambrioleur pourrait enfoncer d’un seul coup de pied ? Bon sang, dans quel genre d’endroit ai-je atterri ?
— J’habite ici depuis trente ans et je suis toujours vivante, me rassure-t-elle avec un clin d’œil. Et je vous donne un conseil de pro : prenez votre douche le matin. Le soir, il arrive qu’il n’y ait plus d’eau chaude.
Il ne manquait plus que ça ! Je pousse un soupir de frustration. L’idée que Miranda était peut-être au courant de l’incident du pousse-pousse me traverse l’esprit.
La cage d’escalier est aussi délabrée que l’extérieur de l’immeuble, j’ai cependant le fol espoir que mon appartement forme une exception et se trouve en meilleur état. Entre-temps, mon bras s’est ankylosé sous le poids de ma valise. Après avoir gravi toutes les marches, la sueur dégouline de mon front et mes aisselles font un bruit de vagues déferlantes.
Mary s’arrête enfin devant une porte vert foncé sur laquelle est inscrit au marqueur indélébile : 50. Je fixe le numéro en espérant de tout cœur que j’aurai de l’eau chaude ce soir. Je n’ai qu’une envie : me débarrasser de la crasse accumulée au cours de mon long voyage.
— OK, nous voilà arrivées au moment le plus délicat de l’affaire, annonce Mary en extirpant un énorme trousseau de clés de sa poche. J’espère qu’on trouvera rapidement la vôtre.
Elle me lance un sourire par-dessus son épaule. Je m’efforce de le lui rendre, d’un air de dire « je ne suis pas complètement épuisée et je n’ai pas une irrésistible envie de m’étendre sur un lit ».
Au bout d’un bon quart d’heure, Mary trouve la bonne clé qu’elle peine à introduire dans la serrure rouillée.
J’entre enfin dans l’appartement qui est… petit. Très petit ! Par chance, il a l’air relativement propre et assez bien entretenu. Il y a un bloc-cuisine minuscule à côté de l’unique fenêtre, un canapé deux places devant une télévision à écran plat et dans la chambre à coucher, juste assez de place pour un grand lit. La salle d’eau comporte une petite cabine de douche et des toilettes. Ce n’est pas le grand luxe, mais c’est suffisant. Même si l’immeuble laisse à désirer, l’emplacement est fantastique. Il me faudra à peine vingt minutes en métro pour me rendre à mon travail, et je sais à quel point c’est une chance énorme dans une ville comme New York.
— Je pose les clés sur l’évier, annonce Mary depuis le salon. Au fait, au rez-de-chaussée se trouve une buanderie. Si vous ne traînez pas trop le matin, la seule machine à laver qui marche est la plupart du temps encore disponible. Si vous avez d’autres questions, vous savez où me trouver !
Une demi-heure après le départ de Mary – j’ai pris ma douche et je suis au lit : aux Pays-Bas, il est maintenant cinq heures du matin –, de la musique se met à résonner dans l’appartement à côté du mien. Quelqu’un joue de la guitare et j’entends des chansons que je ne connais pas.
En règle générale, j’adore la musique, mais je trouve dommage que ce musicien éprouve le besoin de faire montre de ses talents en pleine nuit. Rectification : à onze heures du soir. Mais bon, même si on est samedi, ne pourrait-il pas être un tout petit peu moins bruyant ? En réponse à ma question non formulée, il monte le son et ajoute une batterie.
L’enfer !
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