Bons baisers de New York

Iris Visser · Chapitre 17 sur 35

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Bons baisers de New York

Chapitre 16

 

 

Je mords dans la dernière part de pizza. Rudy, qui a momentanément détourné le regard de la télévision, me dévisage en secouant la tête.

— Tu ne m’as pas menti en me disant que tu étais un gouffre sans fond. Je n’ai encore jamais vu une femme manger autant.

Je hausse les épaules en me léchant les doigts. Miam, du pepperoni. La pâte à pizza est ici beaucoup plus épaisse que ce dont j’ai l’habitude, mais elle n’en est pas moins bonne.

— J’ignore si je dois prendre ça comme un compliment ou un affront, dis-je finalement.

Je me redresse et mon pied frôle sa cuisse accidentellement.

Rudy suit mes mouvements du regard, mais au moment où il veut dire quelque chose, la sonnerie de l’entrée retentit.

— Tu attends quelqu’un ?

Je sens une vague de déception me parcourir à la perspective de devoir rentrer chez moi.

Rudy se lève, l’air intrigué.

— Pas que je sache, n…

— Rudy ! Ouvre ! hurle une voix féminine de l’autre côté de la porte. Je t’entends parler. Je sais que tu détestes patiner, mais c’est une tradition, tu n’y échapperas pas !

En se dirigeant vers l’entrée, Rudy se fige soudain et semble envisager sérieusement de retourner vers le canapé.

— Tu as oublié notre rencard ?

Mes pensées remontent quelques nuits en arrière, lorsque son lit avait failli traverser notre mur mitoyen sous ses coups de boutoir. Mon estomac se tord en imaginant Rudy patinant gracieusement avec une fille, main dans la main. Je tente de rester imperturbable, espérant qu’il ne se rende pas compte de mon brutal changement d’humeur.

Pourquoi cela m’ennuierait-il si Rudy avait une copine ? S’il la recevait chez lui et s’il faisait des trucs avec elle, comme n’importe quel homme d’une vingtaine d’années en bonne santé ? C’est juste un voisin avec qui j’ai regardé une série Netflix, et pas quelqu’un qui m’attend devant l’autel pour me dire oui pour la vie.

Rudy secoue la tête.

— Non, ce n’est pas un rencard, c’est Lauren, chuchote-t-il pour que sa sœur ne l’entende pas. Aujourd’hui, Wollman Rink ouvre ses portes pour la saison d’hiver. On s’y rend tous les ans ensemble, c’est une sorte de tradition.

— Wollman Rink ?

— Oui, tu sais, cette patinoire à Central Pa…

— Allez, Rudy, tu habites dans un immeuble qui date de l’époque où les gens se déplaçaient encore dans des carrioles tirées par des chevaux, s’impatiente Lauren derrière la porte. Crois-tu vraiment que je ne t’entends pas parler ? Et au fait, tu es avec qui ? Tu me la montres ?

En poussant un soupir, suggérant qu’il ne devra pas seulement s’efforcer de tenir sur de fines lames d’acier, mais aussi enfiler une tenue de patineuse artistique, Rudy commence à défaire les verrous.

Dès que la porte s’ouvre, Lauren passe sa tête à l’intérieur. Ses cheveux raides tombent comme un rideau devant son visage. Ses yeux, qui ressemblent beaucoup à ceux de Rudy, s’écarquillent quand elle me voit assise sur le sofa.

— Emma ? s’exclame-t-elle. Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Hé, Lauren ! dis-je nonchalamment.

Et en montrant la boîte de pizza vide, j’ajoute :

— Dîner.

— Hum, intéressant…, déclare Lauren avec un grand sourire.

Lorsque son frère lui lance un regard noir, elle se reprend vite.

— Joey vient aussi.

Elle fait un signe du pouce par-dessus son épaule.

Le bassiste, celui qui a les cheveux décolorés, tente par tous les moyens d’entrevoir ce qui se passe à l’intérieur et lance :

— Elle est toujours habillée ?

— Ho ! s’exclame une voix furieuse derrière Joey.

Y a-t-il une troisième personne dans le couloir ? La propriétaire de la voix se trouve hors de mon champ de vision.

— Joey a emmené la fille qu’il a rencontrée sur Tinder, nous confie Lauren en roulant des yeux.

— On est déjà sortis deux fois ensemble, riposte la voix de la fille invisible, vexée. Qu’est-ce que tu as contre moi ?

— Rien. Ne t’énerve pas, crie Lauren tout en implorant Rudy du regard.

— Je ne m’énerve pas ! s’offusque la fille.

Lauren se pince le nez et ferme les yeux.

— Pitié, Rudy. Ne me laisse pas sortir seule avec ces deux-là ! Tu peux toujours patiner avec une chaise si tu n’y arrives pas.

Rudy s’empourpre et lance un regard courroucé à sa sœur.

— Eh bien, merci, Lau, siffle-t-il en faisant un signe de la tête dans ma direction. Tout le monde n’a pas besoin de savoir que, sur la glace, j’ai les capacités motrices d’un bambin de deux ans.

— Tu viens avec nous, Emma ? demande Lauren, ignorant la remarque de Rudy. La patinoire est vraiment sympa. Ils n’ont pas encore mis les décorations de Noël, mais il y a déjà des lumières dans les arbres. C’est très beau.

Je regarde tour à tour le visage fermé de mon voisin et celui empreint d’espoir de sa sœur. C’est le moment rêvé pour construire des liens avec les membres du groupe. De plus, j’adore patiner. En hiver, aux Pays-Bas, on peut toujours me trouver sur la patinoire artificielle de la place du Musée à Amsterdam. Ou bien sûr, sur de la glace naturelle quand elle est assez solide pour s’y aventurer.

Je saute du canapé, frappe dans les mains et m’exclame :

— Oui ! Super !

Les yeux de Rudy s’écarquillent davantage lorsqu’il prend conscience qu’il n’a plus le choix.

— Argh ! J’aurais dû m’en douter, grommelle-t-il en mettant ses chaussures. La Noëlophile aime patiner !

Central Park est une oasis de tranquillité au centre d’une mégalopole bruyante. Au milieu des arbres, le bruit des sirènes, klaxons et autres conversations téléphoniques semble lointain. En cette saison, les feuilles se parent d’orange vif et de rouge, et les parterres revêtent une couleur cuivrée. Les réverbères projettent une lueur chaude sur les allées en pierre et une odeur automnale vient titiller mes narines : des arômes de musc terreux qui me donnent envie de boire un chai latte.

— Tu sens le brûlé, Emma, constate Lauren pendant que nous marchons en direction du Wollman Rink. Je croyais que tu avais commandé une pizza.

Je renifle mes vêtements et grimace. Lauren a raison : je pue. On dirait un crématorium pour nourriture italienne. Je lui raconte ce qui s’est passé avec Gertrude et lui explique pourquoi Rudy m’a invitée à dîner chez lui. Elle est prise d’un fou rire quand je lui parle de mon saut dans le vide pour tenter d’attraper le chat.

— Et après ça, Rudy t’a proposé de manger chez lui ? demande-t-elle quand elle a retrouvé ses esprits. Ce n’est pas du tout… dans ses habitudes. Il est toujours un peu…

Ses mâchoires se crispent lorsqu’elle fixe Joey et sa copine qui marchent devant nous.

Joey a glissé son bras autour des épaules de la jeune femme et l’embrasse sur les lèvres. Elle pousse de petits rires étouffés lorsqu’il se baisse pour la prendre sur son dos. Ses cheveux couleur arc-en-ciel se balancent quand elle l’attrape par le cou. C’est un peu comme si Jack Frost était monté par une licorne. Lauren baisse les yeux et détourne le regard.

J’observe la scène, puis je me tourne vers Lauren – je suis légèrement inquiète en voyant l’expression de son visage. Alors, je lui demande :

— Ça va ?

— Oui, oui, tout va bien, répond-elle avec un peu trop d’empressement.

Au moment où je veux approfondir la question, Rudy surgit à côté de nous et interrompt notre conversation.

— Au fait, pourquoi Ian n’est pas là ? demande-t-il. D’habitude, il vient tous les ans, non ?

— Il est un peu grippé, je crois, déclare Lauren en haussant les épaules.

— Juste le nez qui coule, donc.

— Le connaissant, oui, ça doit être ça.

— Pourquoi tu l’as laissé s’en tirer comme ça, alors que moi, tu m’as presque sorti de force de mon appartement ? se lamente Rudy. Tu sais que je déteste le patin à glace.

Lauren range une mèche de cheveux derrière son oreille et jette de nouveau un coup d’œil à Joey, qui a resserré ses mains autour des jambes de sa copine.

— Parce que quand Ian a annulé, j’ignorais que Joey emmènerait sa princesse Bonnibel Chewing-Gum.

Curieuse, je demande :

— C’est qui, Ian ?

— Notre guitariste, répondent Lauren et Rudy en chœur.

— Il a le système immunitaire d’une amibe sous-développée, ajoute Rudy en secouant la tête.

Lauren éclate de rire, mais son sourire disparaît rapidement quand elle voit princesse Chewing-Gum faire de grands gestes à une autre fille qui s’avance vers nous.

— Stacey ! s’exclame princesse Chewing-Gum en sautant si fort sur le dos de Joey que sa colonne vertébrale semble à deux doigts de se briser. J’ai invité une amie. J’espère que ça ne vous dérange pas, roucoule-t-elle.

— Manquait plus que…

Lauren referme aussitôt la bouche en voyant que Stacey se trouve à portée de voix.

Stacey a des cheveux noirs ondulés et des yeux en amande, vert vif, qui se posent immédiatement sur Rudy. Elle dévisage mon partenaire de pizza d’un regard approbateur, tout en faisant la moue.

— Je t’avais bien dit qu’il était canon, lui souffle princesse Chewing-Gum d’une voix si perçante que nous l’entendons tous.

Rudy affiche un petit rire arrogant.

Lauren roule des yeux et me lance un regard compatissant.

— Voilà la raison pour laquelle son ego est plus gros que le Texas. Ce garçon reçoit beaucoup trop de compliments !

— Tu es jalouse, Lauren ? la taquine Rudy. Mais Papa et Maman ne pouvaient pas fabriquer deux enfants parfaits à la fois… Aïe !

Rudy se frotte le bras que Lauren vient de pincer. Puis il lève la main en signe d’indulgence.

— OK, je l’ai mérité, admet-il en souriant.

Les rires et les cris des gens qui glissent sur la glace remplissent l’air. En apercevant l’immense patinoire, j’ai le souffle coupé. Elle est magnifique, entourée d’arbres dont les branches sont décorées de petites lumières blanches. Au fond, au-dessus des cimes, se dressent les énormes gratte-ciel de New York. Les fenêtres illuminées brillent comme des étoiles sur les bâtiments sombres.

— C’est beau, non ? chuchote Rudy à mon oreille.

Son souffle chaud balaie quelques cheveux de mon visage. Un frisson parcourt mon corps.

Après avoir acheté nos billets d’entrée, nous chaussons nos patins. Joey et sa copine ne cachent plus leur attirance mutuelle.

— Miam, tes lèvres ont un goût de fraises, déclare Joey en décollant sa bouche de celle de princesse Chewing-Gum.

Puis il regarde Rudy.

— Tu as besoin d’une chaise ? ricane-t-il en désignant de la tête un enfant qui en pousse une tout doucement sur la glace. L’année dernière, tu es tombé tellement fort sur tes fesses que tu n’as pas pu t’asseoir pendant trois jours.

Rudy ouvre la bouche pour riposter, mais il est distrait par Stacey qui s’installe à côté de lui.

— Je peux t’aider si tu veux, propose-t-elle gentiment en laçant ses patins. Je patine plutôt bien, si j’ose dire.

Je tourne la tête vivement en leur direction. Rudy la dévisage d’un air intéressé. Ses yeux dévient un instant vers son décolleté, qu’elle a subtilement étalé en ouvrant largement la fermeture éclair de son manteau.

Il passe la langue sur ses lèvres pulpeuses et change de position en me jetant un regard rapide, avant de s’adresser à elle :

— C’est gentil de ta part, merci.

Le même sentiment de malaise qui s’était emparé de moi un peu plus tôt dans la soirée revient en force lorsque Rudy se dresse avec précaution sur ses patins tandis que Stacey tente de le tenir en équilibre. Un bras autour de sa taille, elle lève la tête vers lui en riant.

Quel rire idiot. Quelle idiote, cette Stacey !

Lauren le voit aussi et grimace comme si elle venait d’enfourner quinze bonbons Pasta Basta acidulés. Je présume que l’expression de mon visage ne diffère pas trop de la sienne. Ensemble, nous regardons Rudy, Joey et les deux nanas s’éloigner en patinant.

Je pousse un profond soupir et aide Lauren à se relever.

— Allez, viens, dis-je. Faisons ce pour quoi on est venues !

Quand j’entame mon troisième tour, Rudy est toujours en train de se débattre avec la glace. Joey lui a suggéré plusieurs fois de piquer la chaise au gamin, et Stacey s’avère être une bien moins bonne instructrice que ce qu’elle avait fait croire. Même si elle tient debout sur ses patins, elle vacille souvent et est incapable d’aller vite.

Je me dirige vers Rudy, freine juste devant lui en faisant s’envoler des éclats de glace avec mes lames affûtées. Rudy semble impressionné.

— C’est donc vrai que les Hollandais sont de bons patineurs, déclare-t-il en riant. Vous raflez toujours toutes les médailles olympiques !

Stacey lève la tête.

— Tu viens des Pays-Bas ? demande-t-elle comme si elle s’intéressait à moi.

Mais aussitôt, elle s’adresse de nouveau à Rudy :

— J’ai vu en effet un jour à la télé qu’en hiver, les Néerlandais se rendent au travail en patinant sur les canaux. Ils ne doivent pas connaître les pneus hiver. Ha ha ha.

Elle rit de sa propre blague.

Je l’ignore et explique à Rudy :

— Il faut déplacer ton poids un peu plus vers les talons. Ça augmente la stabilité.

Rudy suit mon conseil et se penche un peu en arrière. Il chancelle, mais réussit à garder son équilibre.

— Bien. Maintenant, plie légèrement les genoux et… lance-toi !

Rudy avance avec précaution. Même s’il fait encore de temps en temps des gestes désordonnés avec les bras pour rester debout, il se débrouille beaucoup mieux qu’au début.

— Tu vois que tu sais patiner !

Stacey lui donne une tape si enthousiaste sur l’épaule qu’il perd momentanément l’équilibre et manque de tomber.

Je continue à patiner lentement à côté de Rudy en jetant parfois un œil sur sa technique. Il me faut quelque temps pour repérer Lauren – elle a déjà enlevé ses patins et s’est assise au bord de la patinoire, un mug de chocolat chaud à la main – afin de lui montrer que son frère n’a nullement les capacités motrices d’un bambin de deux ans, et qu’il se débrouille très bien sur ses lames.

Alors qu’en début de soirée elle affichait surtout un air jaloux, elle observe à présent d’un œil triste Joey et princesse Chewing-Gum qui glissent sur la glace, main dans la main.

Et voilà, c’est moi tout craché, la question sort de ma bouche avant de me rendre compte à qui je la pose, en l’occurrence à Rudy :

— Au fait, Lauren et Joey sont-ils déjà sortis ensemble ?

Stacey, qui patine toujours de l’autre côté de Rudy, nous regarde d’un air intéressé.

— Quoi ? demande-t-il, étonné.

Il manque de s’emmêler les pieds. Je l’attrape in extremis par l’avant-bras pour éviter qu’il ne termine cette année de nouveau avec les fesses meurtries.

— Non, jamais, affirme-t-il de façon catégorique lorsqu’il a retrouvé son équilibre. Ils sont juste amis. Et c’est tant mieux. Avec les filles, Joey ne va jamais au-delà de cinq rendez-vous, après il en a marre. Donc, si jamais il touchait ma sœur ne serait-ce que d’un doigt, je le lui casserais. Même si ses talents de bassiste me manqueraient terriblement.

— Ah. OK, excuse-moi de te l’avoir demandé.

J’observe Lauren qui fixe ses pieds en tripotant son gobelet en carton.

Quelque chose me dit que Rudy n’est pas au courant de tout ce qui se passe dans son groupe.

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