Bons baisers de New York

Iris Visser · Chapitre 24 sur 35

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Bons baisers de New York

Chapitre 23

 

J’ai convenu avec Sebastian que, pour l’instant, nous allons engager un DJ, et que si un groupe se présentait miraculeusement nous les ferions jouer en alternance. Je prie pour que mon vœu soit exaucé. J’ai horreur de devoir décevoir un client à plusieurs reprises. J’espère qu’après ce fiasco, ils continueront à faire appel à nos services. C’est un gros client, de ce fait utile pour la croissance de Make a Mark Events.

Lorsque ce soir-là je me roule en boule sur le canapé de Rudy, il est plus silencieux que d’habitude. Pas de chamailleries joueuses. Il ne daigne même pas me regarder quand il me demande ce que je veux manger. Là où, normalement, il aurait dû faire la remarque que mon système digestif s’apparente à celui d’un éléphant parce que je commande toujours suffisamment de nourriture pour tout un orphelinat, il se tait.

Quand je ne supporte plus ce silence, je lui demande, en plein milieu d’une scène passionnante :

— Qu’est-ce qui t’a pris cet après-midi ?

Il me lance un coup d’œil irrité et répond :

— Rien.

— Tu étais super impoli. Pas seulement envers moi, mais aussi envers Sebastian.

Rudy m’ignore et avale une bouchée de ses lasagnes en continuant à fixer l’écran.

— Dieu me préserve de vexer Sebastian ! bougonne-t-il.

Il prononce son nom comme s’il avait un goût affreux sur la langue.

— Le baratineur.

— Rudy !

— De quoi avez-vous parlé, d’ailleurs ?

Il détourne enfin les yeux de l’écran et me regarde d’un air interrogateur.

Je pousse un profond soupir et fais tourner ma fourchette dans la mozzarella fondue.

— Du fait que nous n’avons toujours pas de groupe pour la fête de Noël, puisque tu es incapable de mettre ta phobie de Noël entre parenthèses en échange d’un salaire confortable.

— Oui, dommage, déclare-t-il, péremptoire.

Je tente de garder mon calme.

— Et maintenant, nous avons un gros problème. Peut-être que ce cabinet d’avocats ne voudra plus jamais faire appel à nos services. Ed de Vries est tombé à l’eau, la première salle que nous avions trouvée a été démolie et tu refuses de jouer des chansons de Noël, ne serait-ce qu’un soir.

— C’est rageant.

Je pince l’arête de mon nez entre mon pouce et mon index en faisant de mon mieux pour me maîtriser. Ce n’est pas la faute de Rudy. Mon équipe ne parvient pas à assurer et tout ce que je trouve à faire, c’est passer mes nerfs sur Rudy, simplement parce qu’il pourrait très facilement résoudre le problème. Et ça m’énerve. Mais je n’ai pas le droit de m’énerver contre lui. Je n’ai pas le droit…

Frustrée et passant outre mon mantra, je m’écrie finalement :

— Pourquoi détestes-tu tant Noël ? Ta fiancée t’a trompé avec le père Noël ou quoi ?

Malgré ma colère, cette idée me fait rire. Je jette un coup d’œil de côté et constate que Rudy ne rit pas. Loin de là, même.

Stupéfaite, je demande :

— Ta fiancée t’a réellement trompé avec le père Noël ?

Il pose sa fourchette et son assiette sur la table. Il croise les bras d’un air renfrogné.

Il rectifie :

— Ma petite amie. C’est hilarant, non ?

Je reste bouche bée.

— Je, euh… Je… Mince. Je suis désolée. Je n’aurais pas dû dire ça. Que s’est-il passé ?

Il hausse les épaules, comme pour signifier que c’est de l’histoire ancienne, mais ses yeux disent le contraire.

— C’était ma petite amie du lycée. Mon ex, Carol, était aussi musicienne et me disait que j’avais une voix en or. C’est grâce à elle que je suis devenu chanteur. Quand on a obtenu notre diplôme de l’Académie de Rock, elle a voulu qu’on parte à Los Angeles pour se lancer ensemble, mais je ne voulais pas quitter New York. Elle m’accusait de ne pas vouloir l’accompagner pour pouvoir, une fois seul, fricoter avec d’autres filles. Ce qui était bien sûr complètement absurde.

Il pousse un profond soupir et fixe ses doigts.

Posant ma main sur son genou – le premier contact physique voulu depuis Halloween – je marmonne :

— Oh, Rudy…

Il regarde ma main mais ne fait aucun geste.

— On a quand même essayé de mener notre relation à distance, poursuit-il. Donc elle est partie à Los Angeles et je suis resté à New York, convaincu que tout rentrerait dans l’ordre. Mais rien n’était moins vrai. On se voyait de moins en moins et nos contacts téléphoniques s’espaçaient. Elle voulait que j’aille passer Noël avec elle à LA. Mes parents, Lauren et moi avions déjà acheté des billets d’avion pour l’Angleterre, pour passer les fêtes chez mes grands-parents qui vivaient là-bas. Je me sentais mal parce que je n’avais pas vu Carol depuis longtemps, et que je la décevais. J’ai donc décidé d’annuler mon vol pour l’Angleterre et de me rendre chez elle sans le lui dire, pour lui faire la surprise. Ma famille était déçue mais je pensais faire le bon choix. Mes parents sont amis avec ses parents, donc ils savaient que je manquais à Carol. Je pensais que si je n’allais pas à LA, ce serait la fin de notre relation.

Les mâchoires de Rudy se crispent et ses poings se serrent. Ses yeux sont perdus dans le vague pendant qu’il revit tout ce gâchis.

— Carol était fille au pair à LA. Elle ne voulait pas étudier, mais gagner sa vie, organiser des concerts. Elle fêtait donc Noël avec la famille pour laquelle elle travaillait. Les enfants avaient très envie que le père Noël leur rende visite et… bref, Carol m’a trompé avec quelqu’un qui avait réussi à dégoter un costume de père Noël quelque part… Donc à mon arrivée, je me suis retrouvé dans son allée, le jour de Noël, avec mes valises, pour lui faire la surprise. Et c’est là que je l’ai vue ouvrir la porte au père Noël et l’embrasser sur la bouche. Je suis resté les bras ballants. Elle embrassait ce connard de père Noël sous mon nez. Ensuite, on s’est engueulés, évidemment. Elle disait qu’elle ne pouvait pas croire que je ne faisais pas la même chose à New York. Et c’est comme ça que notre dérisoire relation à distance s’est terminée.

Il a l’air triste. Il pousse un profond soupir.

— C’est donc pour ça, conclut-il, que je déteste Noël, et que je ne jouerai pas à ta fête d’avocats.

Le silence s’installe de nouveau, laissant le temps à Walter White d’ajouter quelques crimes supplémentaires à son casier judiciaire fictif. Un sentiment lugubre m’envahit. Je n’en crois pas mes oreilles : comment Carol a-t-elle pu lui faire un coup pareil ? Quoique je puisse dire la même chose de Fedde. Que penserait Rudy de moi si je lui racontais mon histoire ?

— Je suis désolée pour toi… dis-je finalement. Je, euh… Je ne sais pas trop quoi dire. Sauf que Carol est une sale hypocrite et que j’espère que tu as accroché les boules du père Noël dans le sapin !

Ma blague semble lui remonter un peu le moral. Il me regarde et pour la première fois de la soirée, un vrai sourire s’affiche sur son visage.

— Dommage qu’elle t’ait gâché la plus belle fête de l’année, dis-je en secouant la tête. J’adore Noël.

Rudy m’observe avec attention.

— Oui, je sais, mais pour quelle raison ? demande-t-il, curieux.

Je réponds en haussant les épaules :

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Presque tous les gens que je connais aiment Noël.

— Oui, mais pas autant que toi. Chaque fois que tu en parles, ton visage s’illumine. Comme si tu gagnais le jackpot chaque année. J’ai rarement rencontré quelqu’un qui aime cette fête autant que toi.

— Je pense que tu as raison, dis-je en baissant les yeux.

— D’où cela vient-il ?

Je glisse une boucle derrière mon oreille.

— Avant que mes parents se séparent, ils se disputaient sans cesse. Tout le long de l’année, même à propos de choses insignifiantes. Ma mère ordonnait à mon père de ranger ses chaussures, mon père trouvait qu’elle lui cassait les pieds, et ainsi de suite. Il suffisait d’une broutille pour qu’ils explosent.

Rudy m’écoute, les yeux pleins de compassion.

— Sauf à Noël.

Rêveuse, je repense aux fêtes de fin d’année que nous passions en famille.

— Nous décorions le sapin tous les quatre. Tous les ans, nous achetions une nouvelle décoration qui représentait notre année. Lorsque mon père a appris à jouer de la trompette, par exemple, nous avons accroché une trompette miniature dorée dans l’arbre. Quand ma mère a pris des cours de plongée, elle a, cette année-là, suspendu une tortue de mer en verre à une branche. Lorsque j’ai eu mon bac, j’ai acheté une toque de fin d’études, et mon frère un ballon de football quand il a marqué son premier but. Le sapin était un bric-à-brac mais c’était vraiment notre sapin, rempli de nos souvenirs.

Mon sourire s’élargit quand je pense aux critiques continuelles de ma grand-mère, qui trouvait notre arbre de Noël de mauvais goût.

— Une fois le sapin décoré, nous nous assoyions tous sur le canapé, sous une grande couverture, pour contempler le feu crépitant dans la cheminée, boire du chocolat chaud avec de la crème chantilly et raconter nos souvenirs préférés. C’était chaleureux et intime… C’est pour ça que j’aime tant Noël, et peut-être aussi pour ça que je veux que cette fête soit parfaite.

Rudy m’observe avec tendresse, comme si la scène se déroulait sous ses yeux. Il passe pensivement deux doigts sur son menton et hoche lentement la tête.

— J’ai une idée ! lance-t-il avec détermination.

Il se dirige vers le portemanteau et me lance ma veste.

Je viens de lui faire avouer une histoire très personnelle. Peut-être ne voulait-il pas du tout me la raconter.

Déconcertée, je lui demande :

— Tu veux que je m’en aille ?

— Mais non ! s’exclame-t-il en riant. Nous allons chercher un groupe. Penses-tu vraiment que nous soyons les seuls à jouer dans des bars ? C’est vendredi soir. Allez, viens. On part en virée !

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