Bons baisers de New York

Iris Visser · Chapitre 5 sur 35

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Bons baisers de New York

Chapitre 4

 

— Madame Maes est arrivée, Madame Pearce, annonce Mariana.

Sa voix est à présent beaucoup moins assurée et plus douce que dans l’ascenseur, comme si elle avait envie de s’enfuir en courant.

Un instant, le silence règne de l’autre côté de la porte, puis la voix sèche déclare :

— Oui, faites-la entrer.

Mariana recule d’un pas, et juste au moment où elle veut partir, la même voix l’arrête.

— Je comptais trouver le compte-rendu de la dernière réunion sur mon bureau ce matin à huit heures. Pas à huit heures et demie !

Même si les paroles ne sont pas, en soi, vraiment effrayantes, le ton l’est, en revanche. Karen ne crie pas, ne hausse pas la voix, mais parle d’un ton tellement calme et glacial que Mariana blêmit.

— Je… je suis désolée, Madame, se dépêche-t-elle de s’excuser, puis elle se retourne et se hâte vers le bureau installé devant celui de Karen Pearce.

Elle met son casque sur sa tête avec un tel empressement qu’elle ne se rend pas compte que le microphone est à l’arrière.

Emplie de pitié, je regarde Mariana qui se frotte le visage à plusieurs reprises avant d’attraper l’énorme tasse de café posée à côté de son clavier. Je déglutis et j’essuie mes mains moites sur ma jupe. Puis je redresse les épaules avant d’entrer dans le bureau.

Les lunettes carrées de Karen sont en équilibre sur le bout de son nez. Ses yeux gris me lancent un regard calculateur. Ses cheveux raides blond polaire, à la frange droite, tombent sur ses épaules. Elle est vêtue d’une robe fourreau moulante violet foncé. À son cou pend un gros collier en or qui, chez n’importe quelle autre femme, aurait l’air grotesque, mais pas chez Karen. Il lui va bien.

— Bonjour, dis-je enfin.

Karen me gratifie d’un bref hochement de tête en me désignant l’un des deux fauteuils en cuir en face d’elle.

— Prenez place, déclare-t-elle avec un regard capable à lui seul de résoudre le problème du réchauffement climatique.

Je serre les lèvres pour m’empêcher de commencer un monologue sur le temps ou sur la raison pour laquelle je déteste le camembert, ou n’importe quel autre sujet susceptible de briser la tension qui règne. Quelque chose me dit que ce n’est pas approprié.

— Miranda a loué vos qualités, dit Karen en faisant tourner un immense maillon de son collier.

Je m’assois sur mes mains pour éviter de tripoter ma jupe.

— Oh, euh… merci.

— Vous êtes jeune, constate-t-elle sans changer d’expression.

Je réponds en hésitant :

— Euh… merci ?

Je n’ai pas l’impression que vingt-neuf ans soit spécialement jeune, mais je pense que c’est surtout parce que je n’ai jamais été plus âgée que ça. J’avais déjà été horrifiée le jour de mes vingt ans.

— Mais Miranda m’a affirmé que vous aviez déjà organisé plusieurs gros événements à la perfection, poursuit-elle en enlevant ses lunettes dont elle suce l’une des branches. Malheureusement, à New York, nous avons peu de collaborateurs expérimentés, donc…

Elle fronce les sourcils : une ride minuscule apparaît. Aurait-elle succombé au botox ? Le visage de Karen a l’air d’avoir séjourné dans un congélateur après qu’elle a ingurgité un litre de vinaigre.

— Je crois que je vais vous confier l’organisation de la fête de Noël d’un cabinet d’avocats, annonce-t-elle, avant de laisser s’installer un silence digne d’une scène dramatique.

Je la regarde, ravie. Je dois me contenir pour ne pas sauter au plafond. J’aime Noël et tout ce qui va avec : les guirlandes lumineuses dans les arbres, les prières collectives pour qu’il neige ce jour-là, les décorations dans le sapin, la radio locale qui passe tous les quarts d’heure « All I Want for Christmas Is You » de Mariah Carey… Organiser une fête de Noël me va comme un gant ! C’est beaucoup plus sympa que de s’occuper de mariés surexcités qui seraient capables, après un combat de deux minutes, de renvoyer chez lui un Godzilla en pleurs.

Karen remet ses lunettes et me contemple comme si elle allait m’annoncer une augmentation de salaire d’un million de dollars.

— Et pas pour n’importe quel cabinet d’avocats…, ajoute-t-elle. Non… Lockhart & Cahill !

Après avoir prononcé ce nom, elle laisse s’installer un silence porteur d’espoir. Je m’attends à un truc spectaculaire, comme l’arrivée de Beyoncé dans son bureau.

Lorsque Karen se rend compte que le nom de Lockhart & Cahill ne m’évoque rien, elle pousse un soupir de frustration en secouant la tête.

— C’est l’un des cabinets d’avocats les plus prestigieux de la ville, explique-t-elle d’un ton sec. Ils ont traité des affaires qui ont fait la une des journaux. Ils ont assisté les victimes du réalisateur qui a violé des actrices.

Elle m’observe d’un air irrité, visiblement en colère que je ne sois pas davantage au courant des actualités. Maintenant qu’elle évoque ce procès, je commence à comprendre. Je ne me souviens pas tant du nom du cabinet d’avocats, mais de celui des actrices et de leur visage couvert de larmes à la sortie du tribunal.

Avec la délicatesse d’un bulldozer lancé à toute allure, Karen écrabouille mes pensées en passant directement à l’aspect commercial de l’histoire.

— Ils disposent d’un budget conséquent, continue-t-elle. Je veux donc que tout soit parfait, jusque dans les moindres détails. Si je peux en croire Miranda, vous n’avez commis aucune erreur depuis six ans que vous travaillez chez Make a Mark Events, ajoute-t-elle en levant légèrement un sourcil.

Je tente de cacher mon sourire en toussotant. Ce n’est pas le moment opportun pour évoquer l’incident du pousse-pousse qui n’est manifestement pas encore parvenu aux oreilles de ma patronne néerlandaise.

— C’est exact, dis-je donc en remuant un peu sur mon fauteuil.

— Bien, conclut-elle, avant d’appuyer sur une touche de son téléphone.

Un bourdonnement suivi de « oui, Madame Pearce ? » se fait entendre.

— Venez dans mon bureau, Patricia, ordonne-t-elle.

Au moment de retirer son doigt du téléphone, elle se ravise et ajoute :

— Et apportez du café.

Waouh !

Et dire que je trouvais Miranda autoritaire ! Karen est encore pire !

Miranda est sévère, mais au moins elle ne traite pas les gens comme des limaces écrasées qui collent à sa semelle.

Une femme menue, semblant à peine plus âgée que moi, entre dans le bureau. Elle porte une robe ample bordeaux et un rouge à lèvres assorti. Ses cheveux châtain clair sont soigneusement relevés. Elle tient à la main un mug de café fumant qu’elle pose devant Karen. Reculant d’un pas, elle lui lance un regard empli d’espoir.

Karen remue son café et me jette un rapide coup d’œil avant de s’adresser à la femme :

— Patricia… vous savez que nous sommes chargés d’organiser la fête de Noël pour Lockhart & Cahill, n’est-ce pas ?

Patricia acquiesce avec empressement.

— Oui. J’ai déjà travaillé le scénario et…

— Justement, intervient Karen. J’ai décidé de confier cet événement à Emma, déclare-t-elle en me désignant d’un signe de tête.

Un silence inconfortable s’installe pendant lequel Patricia se tourne lentement vers moi. Si les regards pouvaient tuer, je n’aurais sans doute jamais plus la possibilité de savourer le muffin au chocolat que j’ai acheté ce matin en allant au travail et qui m’attend depuis une heure.

Surprise, je contemple Patricia, puis Karen. Est-ce que je viens de chiper le travail de quelqu’un d’autre ?

Patricia serre les poings à plusieurs reprises.

— À elle ! s’exclame-t-elle. Mais…

D’un seul regard, Karen la fait taire.

Patricia referme sa bouche et fixe droit devant elle.

— Oui, à elle, confirme Karen. Et je veux que vous l’aidiez. Elle a de grandes compétences organisationnelles. Il lui manque juste quelques connaissances en ce qui concerne les meilleurs endroits de New York. Vous travaillerez donc sous sa responsabilité, mais comme vous serez son bras droit, vous aurez aussi votre mot à dire. Je crois simplement que vous n’êtes pas encore prête pour vous occuper d’un client aussi important, mais je suis sûre que vous apprendrez beaucoup aux côtés d’Emma.

Je me mordille la lèvre. Elle n’aurait jamais dû ajouter cette dernière remarque. Patricia m’observe comme Cruella De Vil prête à enlever les cent un adorables petits chiots, et je suis mortifiée.

Un instant, je m’attends à ce qu’elle explose. Ses joues s’empourprent, une veine bat sur sa tempe, mais au final, elle hoche la tête, à contrecœur.

— Parfait. C’est entendu, alors. Patricia, voulez-vous montrer son bureau à Emma ? J’ai autre chose à faire que de papoter avec vous.

Avec ses mains parfaitement manucurées, elle fait un geste en direction de la porte. C’est pour moi le signe de me lever et d’espérer que mon bureau se trouve le plus loin possible de celui de Patricia.

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