Bons baisers de New York
Chapitre 29
Les jours filent à toute vitesse. Rudy prend très au sérieux son nouveau rôle de chanteur du groupe de rock à succès New Dawn – un groupe dont la popularité monte plus vite que la tension de Donald Trump le jour des élections, comme le mentionne la une du Daily News local.
En conséquence, je vois Rudy beaucoup moins que je voudrais. Nous dormons dans le même lit, mais lorsqu’il rentre d’un concert, je suis déjà dans les bras de Morphée. Et quand je pars travailler, il roupille toujours. J’adorerais aller à l’un de ses concerts, mais maintenant que Patricia est en congé maternité, je n’ai plus une minute à moi. La fête de Noël approche à grands pas et je dois à présent assumer seule tous les préparatifs. Cela signifie beaucoup d’heures supplémentaires, ce qui me donne l’impression de ne pas assurer avec Rudy.
Quelle n’est donc pas ma surprise lorsqu’il surgit soudain devant ma porte le vendredi soir, affichant un large sourire.
— Salut ! dis-je, étonnée, en léchant l’énorme cuillère avec laquelle j’étais en train d’extraire des morceaux de cookie dough du pot de Ben & Jerry’s. Je croyais que tu devais jouer.
Il presse tendrement ses lèvres sur les miennes.
— Tu m’as manqué, murmure-t-il contre ma bouche. Le concert est fini et je suis rentré un peu plus tôt à la maison.
Il passe ses doigts dans mes cheveux et m’attire contre lui, en léchant quelques restes de glace sur mes lèvres.
— Mmm, cookie dough ? devine-t-il.
— C’est exactement pour ça que je t’… que j’ai le béguin pour toi. Tu t’y connais en parfums de glace !
Je ne veux pas lui dire « je t’aime » pour la première fois dans le couloir mal entretenu d’un immeuble, qui aurait dû depuis longtemps être déclaré insalubre. J’aimerais mieux le faire entourée de bougies et de pétales de roses. De préférence sous un sapin de Noël, même si je ne sais pas si Rudy apprécierait.
— Tu en veux aussi ?
Je me pousse pour le laisser entrer, mais il fait signe que non.
— J’avais une autre idée en tête…
Un coin de ses lèvres se retrousse.
— Mets ton manteau.
Times Square est l’un des endroits les plus fréquentés de New York, et c’est peu de le dire. En plus de la foule, tout le quartier est un pôle d’attraction. Le soleil s’est couché derrière l’horizon mais sur Times Square, il est loin de faire nuit. Sur les gratte-ciel, d’énormes panneaux d’affichage clignotent. Je reconnais la sorcière verte de Wicked sur une publicité pour le spectacle de Broadway du même nom. Je vois aussi passer l’image d’une nouvelle star de la chanson et une annonce pour le dernier film de Noël de Disney.
Je ne m’en lasse pas. Il y a tant à voir ! Je découvre sans cesse quelque chose de nouveau.
M’efforçant de me faire entendre par-dessus les klaxons des taxis qui roulent au pas, je demande :
— On va où ?
Certaines personnes marchent d’un pas pressé, d’autres s’immobilisent pour prendre une photo. Rudy prend ma main et m’entraîne à travers la foule. Je pourrais le perdre dans ce chaos. Lorsque nous nous arrêtons soudain au milieu de Times Square, il m’indique un panneau lumineux. Il est un peu plus petit que les autres et légèrement éclipsé par ce qui l’entoure, mais…
— Nom d’un chien, vous êtes à l’affiche sur Times Square ! m’écrié-je. C’est génial !
Rudy se place derrière moi et m’attire contre lui, mon dos contre son ventre.
Sur la photo, Lauren a la tête posée sur l’épaule de Joey et jette un regard sensuel dans l’objectif. Ian est un peu à l’écart du groupe, une guitare électrique à la main. Rudy se tient au milieu, bras croisés, et est… indéniablement… sexy. Même si je ne suis peut-être pas entièrement objective.
Derrière eux, le soleil se lève, et en haut de la photo est inscrit en lettres capitales : NEW DAWN.
— C’est tellement irréel, marmonne Rudy, le menton posé sur ma tête. La semaine prochaine, on a une interview pour Good Night with Jerry. C’est un talk-show local, mais il attire beaucoup de public. C’est bizarre.
Je rectifie :
— C’est mérité. Je suis étonnée que vous n’ayez pas été découverts plus tôt. J’ai essayé bien avant tout ça de vous soutirer un concert, mais ça n’a malheureusement pas marché.
Je me retourne, passe mes bras autour de son cou et lève les yeux vers lui.
— New Dawn était trop bon pour une fête de Noël.
Quand je me hisse sur la pointe des pieds et presse mes lèvres contre les siennes, ses pupilles s’agrandissent. Ses mains entourent mon visage et il réchauffe mes joues avec ses pouces. Je sens quelque chose tomber sur ma peau. C’est froid, léger et rapidement mouillé. Alors je lève la tête et m’exclame, ravie :
— Il neige !
Rudy se met à rire en voyant mon enthousiasme.
— Tu as ta photo sur Times Square et il neige ! Et nous ne sommes qu’à la mi-décembre ! Peut-être…
— Tu fantasmes déjà sur un Noël blanc, non ? devine Rudy.
Je glousse :
— Tu as l’air de trouver ça moins affreux que je ne le pensais.
— Eh bien, déclare-t-il, c’est vrai que je déteste Noël, mais te voir heureuse me rend heureux.
Pendant le court silence qui suit, il semble se rendre compte de quelque chose. Un sourire chaleureux s’affiche sur son visage. Des flocons de neige collent ses longs cils noirs et ses yeux pétillent.
Je propose :
— On va prendre un verre ?
Rudy secoue la tête.
— Tu ne pensais quand même pas que je t’avais seulement emmenée à Times Square pour admirer ma photo ? Je ne suis pas aussi narcissique. Viens.
Il prend ma main et nous fendons de nouveau la foule.
Curieuse, je demande :
— On va où ?
Je déteste ce sourire rusé sur son visage. J’aime Noël, mais j’ai horreur des surprises. Surtout quand je sais qu’une surprise m’attend. Enfant, juste avant mon anniversaire, j’étais capable de mettre la maison sens dessus dessous dans l’espoir de trouver mes cadeaux. C’est ainsi que quelques jours avant mon dixième anniversaire, j’ai été mordue par le hamster que mes parents m’avaient acheté. L’animal m’a regardé d’un air réprobateur avec ses yeux noirs, ronds et brillants, comme s’il me punissait de notre rencontre prématurée.
Nous arpentons les rues, qui sont éclairées non seulement par les réverbères mais par des guirlandes lumineuses. Nous passons devant les magasins du Diamond District dont les vitrines sont remplies d’une multitude de choses qui symbolisent Noël, comme des rennes étincelants et des sapins.
La neige tombe de plus en plus dru, recouvrant de blanc les rues et les voitures. Les minuscules cristaux de glace scintillent sous les illuminations.
Quand soudain :
— Waouh !
Je suis éblouie par le plus grand des sapins de Noël que j’ai jamais vu. Il atteint presque le troisième étage du bâtiment devant lequel il se dresse. Il est couvert de boules de Noël multicolores et son sommet est orné d’une énorme étoile. Dans la rue d’en face, il y a des anges blancs avec une guirlande lumineuse. Leurs trompettes dorées sont tournées vers le ciel, comme si elles annonçaient la venue du Messie. Ou d’un dieu du rock. Jetant un coup d’œil de côté, je vois que Rudy m’observe attentivement.
— Ça te plaît ? demande-t-il, curieux.
— Si ça me plaît ? Les oiseaux peuvent-ils voler ? Bien sûr que ça me plaît !
Je reconnais cette mise en scène. C’est la même que dans Maman, j’ai raté l’avion !, quand le petit Kevin attend sa mère au Rockefeller Center. C’est un miracle que Kevin ne se soit pas mis à détester Noël, vu qu’aux alentours des fêtes, ses parents l’oublient toujours quelque part.
Nous longeons les anges et atterrissons devant une patinoire, au pied du sapin de Noël. Les rires des patineurs et le bruit des patins sur la glace couvrent les chants de Noël qui sortent des enceintes.
Rudy se dirige vers le comptoir de location des patins, et je suis interloquée.
— Mais tu ne sais même pas patiner ! lui dis-je alors qu’il revient avec deux paires de patins.
Il ne répond pas, se contentant d’émettre un petit rire mystérieux. Il enfile ses patins si vite et si souplement que je m’interroge.
Rudy s’avance sur la piste avec l’élégance d’un pingouin boiteux, mais glisse ensuite sur la glace avec agilité, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
— Quoi… Comment… ?
Je le regarde, ébahie, alors qu’il me tend la main.
— Je me suis exercé, répond-il.
Ses yeux pétillent de fierté.
— Viens vite, avant que la piste soit recouverte de neige.
Je prends sa main et le suis. Il m’entraîne avec lui. Quelqu’un monte le son de la musique et la voix de Michael Bublé remplit l’espace.
It’s beginning to look a lot like Christmas
Everywhere you go
Take a look at the five and ten, it’s glistening once again
With candy canes and silver lanes that glow
Le vent souffle dans mes cheveux. Rudy rayonne tandis que nous patinons main dans la main, comme si nous n’avions jamais rien fait d’autre de toute notre vie. Qui aurait pu imaginer que Rudy m’emmènerait de sa propre initiative dans un endroit où Noël est omniprésent ?
Nos patins strient la glace. La neige n’a pas le temps d’ensevelir la piste car elle est attrapée au vol par les nombreuses personnes ravies qui fendent la glace. Des flocons blancs collent mon écharpe et le froid brûle mes joues. Je suis aux anges, et Rudy semble lui aussi comblé.
Lorsque nous marchons en direction de la station de métro, la neige redouble d’intensité. La couche qui recouvre le capot d’une voiture est si tentante que je ne peux pas m’empêcher de plonger mes mains dans les cristaux blancs et de confectionner une grosse boule de neige.
Riant sous cape, je m’approche en catimini de Rudy qui admire la vitrine de chez Tiffany’s.
Le bras en arrière, prête à tirer, je l’appelle de ma voix la plus mielleuse :
— Rudy ?
— J… ?
— Oups !
Interdite, je porte ma main à ma bouche quand Rudy crache des paquets de neige et s’essuie les yeux.
Je l’ai touché en plein visage. Je devine le moment précis où il se rend compte que j’ai beaucoup trop chaud, sans neige dans mon cou. En riant, il avance lentement d’un pas, les yeux redoutablement étincelants. Je recule en levant mes mains gantées en signe de défense.
— Mince, désolée ! Je ne voulais pas…
Rudy avance de nouveau d’un pas. La neige crisse sous ses Doc Martens.
Il se rapproche de plus en plus. Lorsqu’il se penche vers un tas de neige virginale, je gémis :
— Je n’avais pas l’intention de t’atteindre au visage ! Désolée ! Qu’est-ce que je peux faire pour que tu me pardonnes ?
Je ne peux plus reculer, mes fesses sont coincées contre une voiture en stationnement.
Merde.
C’est alors que j’entends la boule de neige s’écraser à côté de moi, contre la vitre de la voiture.
Je m’écrie triomphalement :
— Ah ! Raté !
Je me penche en avant pour fabriquer une nouvelle boule de neige, que je lance sur le manteau de Rudy.
Sa boule suivante est en plein dans le mille. Je sens des filets d’eau glacée couler le long de mon cou et dégouliner dans mon manteau. Un frisson me parcourt. Je décide alors qu’il est temps d’employer les grands moyens.
Les bras tendus vers le capot d’une voiture, je ramasse autant de neige que je peux avant de courir vers Rudy. Je ne prends même plus la peine de confectionner de belles boules. Rudy écarquille les yeux en me voyant foncer sur lui, tel un kamikaze, pour remplir son col de neige.
Il pousse un cri d’effroi. Ses pupilles rétrécissent quand il m’attrape par la taille.
— Tu n’aurais pas dû faire ça !
En un rien de temps, nous sommes tous les deux par terre. Je ne dois pas m’attarder sur le fait que nous roulons dans l’urine de types alcoolisés et autres saletés. La neige colle mon manteau et Rudy se fait un devoir d’en bourrer mon col.
Je ris en tentant de le repousser.
— Pitié ! Pitié ! Je me rends !
— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
Rudy arrête d’essayer de me congeler vivante et me contemple avec un sourire étincelant, laissant apparaître ses dents blanches. Son visage est si proche du mien que je peux compter les paillettes marron foncé dans ses yeux. Son rire maniaque s’efface quand il se penche vers ma bouche.
Ma respiration s’accélère, formant de petits nuages de condensation dans l’air. Je suis hors d’haleine, non seulement à cause de l’adrénaline, mais aussi parce que je sais ce qui va se passer.
Rudy presse ses douces lèvres sur les miennes avec fougue et tendresse. Je passe mes bras autour de son cou et l’attire contre moi. J’ignore les commentaires des passants et la neige glacée qui fond dans mon dos et mon manteau. Rudy relève la tête et frotte le bout de son nez rouge et glacé contre le mien. Ses yeux débordent de tendresse.
— Peut-être que cette période de l’année n’est pas si désagréable que ça, finalement, reconnaît-il à voix basse.
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