Bons baisers de New York

Iris Visser · Chapitre 15 sur 35

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Bons baisers de New York

Chapitre 14

 

 

— Waouh ! Regarde un peu comme tu t’es appliquée à boucler tes cheveux ! s’exclame Marcel de derrière son écran, en claquant des doigts comme il en a l’habitude. Tu t’es réveillée plus tôt ce matin pour chauffer ton fer à onduler ? Tu devrais l’utiliser plus souvent, ça te va bien.

— Merci, mais ce matin, au contraire, je ne m’en suis pas servie, dis-je en m’assoyant à ma place.

Je passe les mains dans ma tignasse. Une sensation étrange. Je me sens un peu nue. Il y a tellement longtemps que je n’ai plus porté mes cheveux de cette manière ! Mais le compliment de Rudy de la veille et le fait que j’ai laissé sonner mon réveil plusieurs fois m’ont décidée à faire une exception.

Marcel m’examine attentivement tout en buvant une gorgée du café que je lui ai apporté.

— Alors, tu peux remercier tes gènes de t’avoir donné ces boucles parfaites. Comment oses-tu outrager Mère Nature en utilisant un fer à lisser ? Cette coiffure te va à merveille !

Je suis sur le point de le remercier de nouveau quand Patricia surgit à côté de mon bureau. Je ne me réjouis jamais de la voir apparaître, mais aujourd’hui le regard dans ses yeux est particulièrement lugubre. Cela ne présage rien de bon…

Elle confirme mes sombres soupçons en annonçant de but en blanc d’un air impassible :

— Ed de Vries a annulé.

— Quoi ? Mais la présence de son groupe était justement l’une des principales exigences de Lockhart & Cahill ! dis-je. Bientôt, il ne nous restera plus que cette sculpture débile en forme de père Noël comme le voulait Sebastian !

— Oui. C’est la poisse. Si tu m’avais écoutée sans vouloir coûte que coûte imposer ton idée, on aurait tout simplement un groupe américain fiable. Mais non, tu voulais absolument faire venir ton Hollandais pure souche.

Furieuse, j’assène :

— Pourrais-tu au moins essayer de cacher ta joie ? C’est vraiment très embêtant pour toi aussi.

— Ce n’est pas moi l’organisatrice de la fête, réplique-t-elle. C’est surtout ton problème. C’est le revers de la médaille quand on est responsable de projet.

Je serre les mâchoires et j’inspire fortement par le nez pour tenter de garder mon calme.

— Patricia !

— Oui ?

— Voudrais-tu engager l’autre groupe qui figure sur la liste et qui plaisait également à Lockhart & Cahill ?

— Je leur ai téléphoné mais, comme je m’y attendais, ils sont déjà pris à cette date. Ça va être difficile de trouver quelqu’un dans un délai aussi court. On est à New York et c’est la période de Noël. Je pense que tu devrais commencer à composer une playlist sur Spotify ou un truc dans ce genre.

— Mais…

— Oublie ça, Emma !

Elle se retourne d’un coup sec et s’éloigne avec un déhanchement triomphal qui me donne envie de l’égorger.

Merde ! Merde, merde, merde !

Frustrée, je glisse les doigts dans mes cheveux et tire sur mes boucles. Je regarde Marcel d’un air désemparé. Il semble compatir.

— Désolé, ma belle, mais elle a raison. J’ai bien peur que tu n’aies plus le temps de trouver un bon groupe avec des chansons de Noël au répertoire, affirme-t-il.

— Satanée Patricia, dis-je entre mes dents.

Je sais que ce n’est pas sa faute, mais vu la situation, j’aurais bien voulu tuer la messagère. La tête entre les mains, je passe en revue toutes les solutions possibles dans mon cerveau fatigué.

— Mince, Emma. Tu ne peux pas faire un peu moins de bruit avec tes neurones ? Ça me déconcentre ! plaisante Marcel. Ne t’en fais pas. Ces choses-là arrivent. Ça va s’arranger, ajoute-t-il pour m’apaiser.

— Mais je ne vois pas comment ! Ce n’est pas du tout le genre d’Ed de Vries. Aux Pays-Bas, on a travaillé très souvent ensemble. C’est un homme fiable. Son manager aussi gère toujours parfaitement ses affaires… Je n’arrive pas à comprendre.

— Ne pourrais-tu pas engager un DJ ? Outre ses danses folkloriques en sabots, sa cuisine détestable et ses moulins à vent, la Hollande n’est-elle pas également connue pour ses excellents DJ ?

Je souris.

— En effet, ce serait une idée, mais pas la meilleure à mon avis. Chez Lockhart & Cahill, ils étaient catégoriques : ils veulent un groupe live. Non, il faut que je trouve une autre solution.

Tout en continuant à réfléchir, j’ouvre un courriel dans lequel m’attend une bonne surprise : le montant du devis final du traiteur choisi se révèle, miraculeusement, moins élevé que notre estimation.

C’est en même temps la seule bonne nouvelle de la journée. Au cours du déjeuner, Mariana se plaint abondamment de ses crevasses d’allaitement. C’est tout juste si, en plein milieu de la cantine, elle ne sort pas un sein de son soutien-gorge pour illustrer ses propos. Il n’y avait plus de pizza pour moi, alors je tente d’avaler un sandwich rassis poulet-curry. Entre-temps, Mariana a changé de sujet. Elle nous explique comment sa poitrine douloureuse et son accouchement difficile handicapent sa vie sexuelle.

— Vraiment, continue-t-elle. C’est comme si on jetait une saucisse dans un couloir.

Marcel pouffe de rire. Sa soupe de tomates ressort par ses narines.

— Merci pour cette description très réaliste, s’esclaffe-t-il en essuyant les gouttelettes rouges avec une serviette.

Mariana hausse les épaules.

— Je trouve qu’on doit pouvoir appeler un chat un chat. J’adore Rory, mais bon sang ! C’est comme si on avait passé mon corps au laminoir ! Tout le monde dit toujours qu’accoucher est miraculeux, mais ça ressemble davantage à un accident de voiture !

Elle mord de nouveau dans sa pizza.

— Mais je reconnais que j’ai beaucoup aimé notre sortie de l’autre soir. J’avais enfin l’impression de redevenir moi-même. On y retourne vendredi prochain ? J’espère qu’il y aura les mêmes musiciens. Ils étaient vraiment excellents. C’est incroyable qu’ils ne donnent pas de plus gros concerts et ne passent pas à la radio. Surtout quand on voit le chanteur ! Et c’est ton voisin ! s’écrie-t-elle en me lançant un regard presque accusateur. C’est presque un délit d’habiter à côté d’un tel adonis et de réussir à avoir une vie sexuelle encore pire que la mienne.

Je la fixe d’un air légèrement railleur.

— Le fait que j’habite à côté de chez lui ne me donne pas carte blanche pour lui sauter dessus et lui arracher ses vêtements, dis-je pour la remettre à sa place. En plus, ce n’est pas du tout mon type d’homme. Et à mon avis, je ne suis pas non plus son style de femme.

— Ce n’est pas très étonnant. Il a des allures de mauvais garçon, sulfureux et sexy, alors que toi… tu te rapproches davantage d’une princesse Disney, intervient Marcel en riant.

Vexée, je riposte :

— Hé, fais gaffe à toi !

— Tu comprends bien ce que je veux dire. Tu es gentille avec tout le monde, alors que lui… à mon avis, il se fiche de tout.

Mariana avale une grande gorgée de sa limonade.

— C’est peut-être pas faux, déclare-t-elle. Mais tu connais le dicton : « Les contraires s’attirent. » Et même si ce n’est pas ton genre, tu ne me feras pas croire que tu n’as pas un faible pour les beaux mecs qui, de surcroît, chantent divinement bien.

— Là, elle marque un point, dit Marcel. En règle générale, moi aussi je préfère les hommes en costume, mais celui-là je ne l’éjecterais certainement pas de mon lit, ajoute-t-il en fixant le vide d’un air pensif. Je suis sûr que s’il était plus connu, il aurait des hordes de groupies derrière lui. Peut-être devrions-nous le présenter au label de disques pour lequel nous avons organisé ce jubilé, il n’y a pas si longtemps. Sa voix mérite un contrat ! conclut-il en raclant son bol de soupe avec sa cuillère.

Je frappe sur la table d’un geste triomphal. Pour la deuxième fois de l’après-midi, Marcel avale de travers.

— Quoi ? éructe-t-il.

Je m’exclame :

— Tu es brillantissime ! Je peux demander à Rudy d’animer la fête de chez Lockhart & Cahill. Il est parfait ! Peut-être même meilleur qu’Ed de Vries.

Un court silence s’installe. Puis Mariana et Marcel se mettent à parler en même temps. Leur enthousiasme est sans bornes. Ils imaginent déjà le tableau. Marcel se demande même à quoi ressemblerait Rudy vêtu d’un costume d’elfe en latex.

— Mais, au fait, n’a-t-il pas dit qu’il déteste Noël ? Comment diable vas-tu réussir à le convaincre ? m’interroge-t-elle.

— J’ai l’impression qu’il m’apprécie de plus en plus…, dis-je d’une voix hésitante.

En voyant leur mine enjouée, j’ajoute aussitôt :

— En tant qu’amie, bien évidemment !

— Hum, crois-tu vraiment pouvoir persuader le Grinch de se produire à une fête de Noël rien qu’en te montrant gentille avec lui ? demande Mariana, dubitative.

— Je lui offrirai bien sûr aussi un gros paquet de fric, dis-je pour préciser ma stratégie. Il travaille comme barista dans un bar à café. Je pense que le tarif horaire de cette fête dépasse largement son salaire actuel.

Marcel croise les mains, pose son menton sur ses doigts entrelacés et me demande d’un air intéressé :

— Ah ? Dans quel bar ?

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